Une fois la Conquérante revenue de son bain et de son changement vestimentaire, Nestor ordonna qu'on apporte de la nourriture qu'on plaça sur la table à ses côtés. Mitrus, son goûteur, s'avança pour déguster un échantillon du repas constitué de cailles rôtis, de légumes bouillit et de fines pâtisseries tandis qu'elle observait.
Les philosophes de l'Académie de Corinthe furent amenés de force par les membres de la Garde Royale et poussé sans vergogne dans leurs sièges à la gauche de la Conquérante. Rougeaud par l'effort de cette marche forcé, les trois hommes haletèrent pour reprendre leur souffle.
Xena inclina la tête et rapidement Nestor fut à ses côtés pour attendre ses instructions. "Je ne veux pas voir ces 'hommes'.... Je souffre déjà de la lumière éblouissante de leur peau albâtre et de leurs têtes brillantes." Elle se passa la main devant les yeux comme pour faire dévier une lumière vive. "Déplace-les."
"Oui, Majesté." Nestor fit signe à Palaemon, qui fit signe aux trois gardes qui venaient d'amener les hommes dans la Grande Salle. Immédiatement, les gardes placèrent leurs mains rêches sur les philosophes et les traînèrent hors de sa vision périphérique.
Xena, la Conquérante de la Grèce, serait l'arbitre de l'essence même de la vérité.
Elle aimait ça : un Autre ajout dans sa liste d'accomplissements. Mais le titre qu'elle désirait le plus, celui dont elle rêvait jour après jour, celui qu'elle convoitait plus que tout autres était toujours hors de sa portée : Conquérante de Rome et Bourreau de César.
César, l'homme qui l'avait défait, qui l'avait utilisée d'une façon dont elle avait elle-même utilisé sur d'innombrables ennemis. L'homme qui lui avait brisé les jambes et qui avait presque vaincu son esprit. L'homme qui gouvernait Rome et son empire. Celui qui connaissait quelle était sa seule faiblesse.
"Un jour, César. Je te diviserai."
"Majesté ?"
Xena ne s'était pas rendu compte qu'elle avait parlé à voix haute. Elle fronça les sourcils vers son Secrétaire qui était planté là, et l'écarta d'un geste. Elle jeta un coup d'œil à Mitrus qui était toujours vivant et prit une des fines pâtisseries à ses côtés. Elle se demanda oisivement pourquoi tous les goûteurs ressemblaient à des rats.
"Faites lire la proclamation et faites-nous savoir si nous avons des braves qui osent instruire le trône sur ce qu'est la vérité."
Palaemon, avait observé la scène qui se déroulait avec un intérêt masqué, doutant sérieusement que quelqu'un se présente. Encore que, la promesse d'une récompense venant de la Conquérante soit très tentante pour certains. Je me demande ce qu'elle donnera au gagnant. Vaut-il la peine de risquer ses yeux ? Et lui faire connaître son nom par la même occasion. Bien sûr, chaque jour je joue ma vie, espérant qu'elle ne se fatiguera pas de moi. Si je vis assez longtemps, je sais que je suis destiné un jour à obtenir la gloire. Je serai le Capitaine le plus décoré de sa Garde Royale. Peut-être aurais-je l'honneur de sauver la Conquérante dans une bataille contre les forces romaines. Ou même lui livré son César sur un plateau d'argent. Ou tuer la dernière de ces brutes de Centaures si inhumains. Dieux, tout ce que j'ai toujours rêvé de faire, depuis que je suis assez fort pour tenir une épée. Être ensanglantés du sang de ses ennemis dans une bataille que je livrerai à ses côtés. Et peut-être juste une fois voir quelque chose pour moi dans ces yeux que j'examine chaque nuit dans mes rêves.
Son attention revint au présent quand le premier concurrent marcha avec assurance et à grands pas dans la Grande Salle. Voici un futur aveugle. Se dit Palaemon. L'homme, un peu plus âgé que vingt étés, s'approcha de la Conquérante, la tête haute et les yeux qui tentaient de la sonder. Il ne fit pas de révérence, ne se mit pas à genoux et n'inclina même pas la tête. Palaemon avait vu des chiens avec ce genre de regard fou dans les yeux juste avant qu'ils ne soient abattus.
En l'observant approcher, la Conquérante s'amusa elle-même en essayant de déterminer la façon dont elle lui prendrait ses yeux. Avec un tisonnier ? Un couteau ? Une cuillère ? Je pari que ça ferait un son intéressant. Pensa-t-elle.
"Je suis Sitacles d'Agara."
Les yeux de Xena se rétrécirent et elle s'avança sur son trône et en étudia l'homme attentivement. Il lui avait adressé la parole avant qu'on ne lui ait dit de le faire. Aucune prosternation devant le trône. Son manque d'éthique et son manque de frayeur en sa présence étaient remarquables. "Ainsi quelle est la vérité ?" Demanda-t-elle doucement, paraissant faire fi de chacune de ces disgrâces.
L'homme parla durement, il aboya chaque mot pareil à un chien enragé.
Palaemon était sûr qu'il l'était.
"La Vérité était assise sur les lèvres d'un homme mort. Je l'ai entendu de mon frère, Telos, pendant qu'il rendait l'âme sur votre champ de bataille." Encouragé par sa propre voix, il cria, "la vérité est que vous êtes une malédiction sur notre terre! La vérité est que vous avez détruit tout ce qui faisait que la vie valait la peine d'être vécu ! La vérité est que vous méritez de mourir !" D'un mouvement rapide, il sortit un poignard de sa manche et le jeta vers son cœur.
Merde, merde, merde! Palaemon s'écarta de sa position près de la Conquérante et plongea sur l'homme. Il était trop tard pour bloquer le jet, mais il réussit à frapper l'homme se faisant. Avec un bruit sourd et un fracas d'os, il fit basculer Sitacles et le tint de force par terre, son avant-bras juste en travers de sa gorge lui écrasait la trachée.
La Conquérante étendit le bras et stoppa négligemment le couteau avant qu'il n'ait trouvé sa cible dans le corps de Mitrus. Le goûteur regarda le bout de la lame à un cheveu de sa gorge et perdit conscience. "Je ne peux pas me permettre de te perdre Mitrus," lui dit-elle comme il défaillait.
Silencieusement, Xena se leva de son trône, ressemblant beaucoup à un grand chat qui traque sa proie. Elle s'accroupit sur l'homme. "Tu me défi? Tu viens dans mon Palais et ose m'attaquer ? Bien sûr, la vérité est assise sur les lèvres des mourants." Sûr ce elle plongea son poignard dans ses intestins, incisant une longue entaille. La chair se déchira facilement et le sang coula librement de la blessure déchiquetée. Elle observa impartialement pendant qu'il se tordait de douleur, ses mains qui avaient saisit son ventre, essayaient de tout retenir en dedans. "Dis-moi, Sitacles, est-ce que tu meurs ?"
"Vous… savez… oui." Pour quelque raison il se trouva incapable de nier sa question, incapable d'arracher ses yeux de cet hypnotique regard bleu glacier qui le fixait.
"Et est-ce que je meurs ?" Elle fit glisser la lame sanglante sur la longueur de son corps, indéniablement fort et sain. Même ses vêtements avaient échappé à l'attentat - pas même une goutte de sang ne les souillait.
Un spasme sortit de son corps en convulsion, "Non".
Xena mit ses lèvres près de son oreille, imitant avec raillerie le chuchotement d'une amante, "Alors tu as échoué. Ta vie toute entière a été un échec, n'est-ce pas ? Tu as laissé la mémoire de ton frère se perdre. Un homme qui était meilleur que toi. Ce n'est pas vrai ? Ne trouves-tu pas ça … ne trouves-tu pas ça… pathétique ?"
L'esprit résigné et combatif de Sitacles trépassa, "Oui". Et ensuite son corps suivit.
Xena essuya la lame sanglante sur la chemise de sa victime et la laissa tomber sur le sol. "La Vérité est sur les lèvres des mourants."
Nestor avança pour superviser les activités de nettoyage. C'était une procédure à laquelle il était bien familier.
La Conquérante, s'assit de nouveau sur son trône, et fit signe à Palaemon pour qu'il vienne à ses côtés. "Fais décapiter le garde qui a fait entrer cet homme sans le fouiller."
"Oui, Majesté." Il avait horreur de perdre un membre de sa garde, mais il aurait encore plus eu horreur de perdre sa propre vie. Tournant brusquement les talons il partit pour faire appliquer les ordres de la Conquérante.
Comme il disparut dans le hall principal, une paire de servantes entrèrent en portant des seaux de sels, d'eau, et de produits spéciaux pour nettoyer le plancher souillé. Les deux filles semblaient peser seulement un peu plus que les fardeaux qu'elles transportaient. S'agenouillant, elles aspergèrent le sel sur le cramoisi et commencèrent à nettoyer à fond avec des éponges de mer. Cela leur pris plusieurs tentatives avant que le nettoyage ne soit complété.
Xena nota avec un intérêt mitigé que tout ce qui restait de Sitacles était une petite tache humide sur son plancher. Idiot.
Pendant ce temps, Nestor passa une espèce de pastille odorante sous le nez de Mitrus. Ses yeux bruns foncés, louchèrent, et se rétrécirent pendant qu'il essayait de focuser au-dessus de lui. "Lèves-toi maintenant, Mitrus, le pire est passé."
Xena tapa son talon et déplia un doigt vers son Secrétaire Royal. "Fais se poursuivre le concours. Je veux en avoir fini avant la tombée du jour."
"Oui, Majesté." Le Secrétaire marcha rapidement vers le hall d'entrée et disparut pendant un moment. Quand il entra de nouveau il affichait un demi-sourire à travers ses minces lèvres. "Majesté, il ne reste seulement que deux concurrents."
Beaucoup mieux, pensa Xena. "Introduisez le concurrent suivant."
Un vaillant jeune homme entra et se dirigea rapidement dans le cercle des pétitionnaires devant le trône. Là il se mit à genoux, en portant son front contre son genou, baissant soigneusement les yeux et attendit ses instructions.
Beaucoup, beaucoup mieux; il connaît son rang. Maintenant s'il peut seulement user d'une langue civilisée et de mots perspicaces…
"Lèves-toi et répond."
Le visage qui la salua était rougi par beaucoup d'heures passées a travaillé au soleil, il avait aussi de grandes mains, parfaites pour le maniement des animaux et des outils. D'un seul regard, Xena conclu qu'il était fermier.
"Majesté, la vérité n'est pas celle qui est vraiment, mais ce que chaque homme persuade un autre de croire. Un mensonge, répété assez souvent, devient une vérité." Il baissa de nouveau les yeux, n'oubliant pas qu'il les risquait pour avoir l'occasion de parler devant elle.
Oui, celui-ci est bon. Il reconnaîtrait un mensonge qui est considéré comme la vérité, celle qui veut que César ne puisse pas être défait par exemple. Par Hadès, même ma propre armée croit cette ineptie, et a toujours peur de Rome et de ses légions. Mais sa Rome sera mienne. Bientôt. C'est la vérité, je le jure sur la tombe de Lycéus.
Nestor sentit que la Conquérante était sur le point de déclarer ce jeune homme vainqueur. Prudemment il s'approcha et lui parla. "Admettrais-je le dernier concurrent ?"
Impatiente d'en finir avec cette ennuyeuse affaire, elle fit un petit geste de la main. Tandis qu'elle attendait, elle se pencha sur le confortable accoudoir de son trône et attrapa une grappe de raisin. Ses longs doigts les retiraient agilement de la tige, et un à un elle jetait les petits fruits dans sa bouche ouverte. Elle aimait l'éclaboussure qu'ils provoquaient quand de ses étincelantes dents blanches elle les croquait avidement. Elle aimait leur saveur, leur texture et adorait sentir leur pulpe contre sa langue.
En levant les yeux, Xena observa le progrès de la petite femme qui traversait la salle. Elle portait un manteau sombre fait de laine brute, avec un capuchon redressé sur sa tête ce qui obscurcissait les traits de son visage. Dans sa main droite elle portait un bâton sur lequel elle s'appuyait lourdement pendant qu'elle marchait. Elle l'utilisa pour se remettre sur ses pieds après s'être agenouillé devant le trône. Sa posture la faisait ressembler à une vieille femme. Quand elle entendit la voix d'une jeune femme, la Conquérante fut étonnée. "Majesté, ce n'est pas avec la raison que nous reconnaissons la vérité, mais avec notre cœur."
La Conquérante roula les yeux, une autre jeune femme pleine de notions romanesques. Expulsant un profond soupir, elle répondit, d'un ton amèrement soyeux, "Tu as échoué, le débat est sur ce qu'est la vérité ou la véridicité, et non sur les affaires de cœur."
Au lieu d'être effrayé par la réponse de Xena, la femme se tint debout un peu plus droite, ce qui fit glisser un peu son capuchon et révéla une mèche de cheveux blonds roux. "Toute vérité est dangereuse," répondit-elle d'un ton égal.
Alors je suis la vérité, pensa la Conquérante. "Pour qui ? Pour celle qui la prodigue ? Parce qu'elle pourrait se faire couper la langue ?" Siffla-t-elle sarcastiquement.
Gabrielle décida d'ignorer la menace impliquée. Ce n'est pas le moment de perdre le contrôle. Elle secoua la tête partiellement pour chasser sa peur, "Non, à celle qui la nie."
Xena pouvait voir où cette conversation allait la mener et elle ressentit un regain de respect pour la femme. Peu de gens osaient lui dire ce genre de chose, lui dire qu'elle niait la vérité et se voir condamné à perdre ainsi leur vie. Intrigué, elle décida de poser la question, "Y a-t-il une vérité que je réfute ?"
Gabrielle avala difficilement pendant qu'elle préparait sa réponse. Du moment où je suis venu ici je savais que la sentence à priori était la mort. Et cette fois, je ne pense pas qu'Arrol sera capable de soudoyé un garde pour reprendre mon corps. Finalement, elle retrouva sa voix et répondit, "Que vous avez peur."
La Conquérante se leva de son trône et se tint debout sur la plate-forme, imposant son ombre au-dessous d'elle. "De toi ?" Sa voix s'était abaissée jusqu'à son registre le plus bas, là où elle était plus sentie qu'entendu. Elle entendit rire le personnel de son palais face à sa réplique. Personne n'aurait peur du débris féminin qui se tenait devant la Conquérante. Apparemment, la femme pensa aussi que c'était drôle. Xena l'entendit rire, elle aussi et détecta qu'il y avait quelque chose de familier dans ce rire.
"Pas de moi. Mais de cette même vérité dont vous aurez toujours peur."
Lycéus. Son rire sonne comme celui de Lycéus. Elle sentit ses genoux s'affaiblirent au souvenir de son petit frère. Forgé par des années de bataille, Xena stabilisa ses jambes et sa voix. "Nous verrons… Donc, tu es du genre à prétendre dire toujours la vérité ?" Un plan prit forme dans son esprit pour qu'enfin elle trouve quelque chose d'amusant à ce satané concours.
"J'essaie."
Xena s'approcha de la fille et retira le capuchon qui lui couvrait la tête. Oui, c'était le visage de cet insurgé qu'elle avait condamné, il n'y avait pas si longtemps. Elle avait été très bavarde lors de son procès. "Alors tu admets que j'ai ordonné que tu sois crucifié voilà moins de cinq lunes ?"
Gabrielle haleta, elle ne s'était pas attendue à avoir fait une si grande impression auprès de la Conquérante. N'en a-t-elle pas envoyé des centaines à la croix avant et après moi ? "Je l'admets."
Elle passa ses doigts dans les cheveux qui reposaient maintenant sur l'épaule de la jeune femme. "Tu dois être plus forte et rusé que la mort, puisque tu l'as trompé ?"
La tête de Gabrielle s'abaissa, "je le suis." J'étais stupide de penser que je pourrais gagner ce concours et arriver à discuter avec la Conquérante. Qui suis-je pour faire appel à la Dirigeante de la Grèce ?
La Conquérante saisit son menton et la força à effectuer un contact visuel. Pendant un instant des yeux bleus et verts se regardèrent.
Xena ouvrit la bouche pour parler, puis ensuite hésita un moment, "Voici mon verdict... je vais te laisser vivre tant que tu me diras la vérité. Tu pourras alors nous prouver que j'ai peur." Sa main laissa tomber le menton de la jeune femme, mais leurs yeux restèrent en contact. "Mais écoutes-moi bien, si je t'attrape à mentir, ne serait ce qu'une fois, une seule médisance, une seule dissimulation de fait, tu retourneras sur la croix… et je promets que ce sera un arrangement plus permanent cette fois." Elle fit signe à Nestor. "Fais-la nettoyer et vois à ce que les guérisseurs s'occupent de ses jambes. Présente-la-moi au dîner. Voyons combien de temps notre oracle de vérité vivra."
"Oui, Majesté." Il prit une Gabrielle effrayée par le bras et la mena aux salles de bains du palais. Le son de son bâton qui frappait le plancher de bois se répercuta partout dans la salle comme ils prirent congé.
Vivante... pensa Gabrielle étonnée, comme tout un chacun dans la salle... vivante et capable de dire ce qu'elle pensait. Tant qu'elle ne se compromettrait pas, cela resterait ainsi.
"Toi," Xena s'adressa à l'homme qui avait failli gagner son concours, "Ta récompense est que tu me serviras d'orateur. Fais-nous voir quelle vérité sur moi tu peux répandre."
Avec un sourire, Xena se retira de la Grande Salle, anxieuse de visiter son armée avant de rejoindre son invitée pour le dîner du soir. Elle doutait que la fille se rende jusqu'au dessert. Il lui semblait que tout le monde finissait par lui mentir à un moment ou à un autre. Pourquoi cette fille serait-elle une exception ?