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On est mardi matin. Sally est partie depuis une demi-heure à l'école de traduction. Je suis habillée d'un jean et d'un pull et de ballerines. Je pose mes deux sacs de voyage sur mon lit et range mes affaires dedans. J'ai décidé de partir d'ici. De rentrer chez moi. Je n'en peux plus de me laisser couler, je ne veux pas toucher le fond une deuxième fois, je ne survivrai pas. Alors je pars. Il faut que j'arrête de me voiler la face. Ma vie ce n'est pas ça. Ma vie ce n'est pas habiter dans un appartement minable. Je dois retourner chez mes parents. J'ai besoin d'eux. Je ne suis pas une adulte. Pas encore. Je ne suis qu'une enfant qui a besoin de repères solides. Quitter ma famille, ça m'a fait énormément de mal même si je ne m'en rends compte que maintenant. J'aurais mieux fait de parler avec mes parents de ce que je ressentais plutôt que de faire ce que j'ai fait. Cette séparation m'a donnée des forces. Mais maintenant je dois m'en servir pour retrouver mes parents et pour construire quelque chose de bien avec eux. Je glisse mes Converse dans mon sac. Elles sont usées jusqu'à la corde ou presque mais c'est un cadeau de mon père, je ne peux pas m'en séparer. Elles représentent mon voyage aux Etats-Unis d'il y a deux ans. Oui, en même temps que je fais mon sac je jette tout ce qui me semble inutile. Les cours de chinois de Sally par exemple. Je glisse les cadeaux que j'ai eus pour mon dix-septième anniversaire dans mon sac, mes livres et mes CD. Tout est rangé à part mon manteau, mon écharpe, mes gants, mon bonnet et mon sac à main. J'attrape mon bloc-notes et mon stylo plume que je n'ai pas encore rangés pour écrire une lettre à Sally. Je ne sais pas comment lui dire. Je ne sais pas comment écrire cette lettre. Je ne veux pas lui faire du mal. Pas trop. Je sais que je ne peux pas éviter qu'elle ait mal. J'aimerais bien mais ce n'est pas possible... Je prends une grande respiration et commence à écrire.
Voilà. J'ai fini. Je pose la lettre sur le bureau de Sally, fais un dernier tour dans les différentes pièces pour voir si je n'ai rien oublié et puis je pose le trousseau de clefs sur le bureau de Sally aussi. Je tire mes sacs de voyage sur leurs roulettes, pose mon sac à main sur mon épaule droite et claque la porte derrière moi. Ce n'est plus chez moi cet appartement. Ce n'était qu'une parenthèse dans ma vie. Histoire de remettre mes idées en place. Je prends le métro pour me rendre dans le quartier où habite Lou. Elle m'a soutenue quand j'ai commencé cette vie qui ne me correspondait pas, je ne peux pas ne pas la remercier. Elle a été une très bonne amie et je l'apprécie beaucoup. Je lui ai écrit un petit mot disant que je rentre chez mes parents, que je la remercie pour avoir été là pour moi durant ces mois et je lui dis que l'on se reverra bien sûr et j'ai écrit mon adresse. Je glisse le mot dans sa boîte aux lettres et retourne à la station de métro. J'ai décidé de ne pas rentrer chez moi en taxi. Je rentre chez moi, oui mais pas pour retomber dans la " Jet-Set " prétentieuse de Paris. Non. Je veux continuer les études. J'ai envie de changer de voie. De passer en S, pour pouvoir faire médecine pour devenir psychiatre. Psychiatre dans les " beaux quartiers " pour pouvoir aider les jeunes de cette " jeunesse dorée ". Je ne veux plus être amie avec des gens car leurs parents ont le même salaire que les miens. Je ne veux plus aller dans les rallyes pour montrer ma richesse de toute part. Non. C'est fini cette époque. J'ai grandi, j'ai changé.
Je marche dans les rues du VIIème arrondissement, un sourire sur les lèvres. Je n'ai pas mis les pieds dans ces rues depuis longtemps, et ça me fait du bien de les parcourir de nouveau. J'arrive dans ma rue. Je m'arrête quelques minutes à l'angle de la rue. Je suis fatiguée. Mes deux sacs de voyage sont lourds et me font mal aux bras. Je m'appuie contre le mur pour récupérer un peu. Je respire calmement et réfléchis à ce que je vais dire à mes parents. Et s'ils ne veulent plus me voir ? Qu'est-ce que je vais faire ? Où est-ce que j'irai ? Je tourne les talons et fais un tour de pâté de maisons supplémentaire, car je ne suis pas vraiment prête à voir mes parents. Ça fait tellement de mois que je ne les ai pas vus. Tellement de mois que je n'ai plus entendu leurs voix. Et si on n'arrivait plus jamais à vivre ensemble ? Et si eux, pendant mon absence, eux ne se sont absolument pas remis en question ? Et s'ils ne sont plus ensemble ? Je m'en voudrais d'avoir détruit leur vie de couple. D'avoir détruit leur vie tout court. Oui, je m'en voudrais. Je les détestais il y a encore trois-quatre mois mais maintenant je les comprends mieux, je ne leur ai pas pardonné. Non. Ça, ça mettra plus de temps, mais je les comprends. Ils croyaient bien faire en agissant comme ça avec moi, en me donnant tout cet argent.
Mon pâté de maisons est fini mais ça ne m'a pas calmée pour autant. J'ai peur. Peur d'affronter ces " retrouvailles ". Peur. Vraiment peur. Encore plus peur que quand j'ai couché pour la première fois avec Julian. Car là, ma santé psychologique dépend grandement de ces retrouvailles. Vraiment. Là, c'est une histoire sérieuse. Je ne joue plus. Je ne rigole plus. Ma vie dépend de ces retrouvailles. " Papa, Maman, je vous aime. Murmurai-je. " Je suis devant la porte de mon immeuble. Le hall est impeccable comme quand j'ai quitté mon appartement. La peinture a été refaite pendant mon absence. C'est la même couleur, mais ça se voit que la peinture date d'il y a quelques semaines. Je souris. C'est comme si ce hall me disait " tu vois, moi, comme toi, j'ai changé, j'ai grandi. ". Je tape le code. Celui qui était en usage il y a quelques mois. Il marche encore. Ouf. Je n'avais pas très envie d'affronter l'interphone. Je monte jusqu'à mon appartement, qui se trouve au deuxième étage, par les escaliers. Je marche le plus lentement possible... J'ai peur, j'ai peur et je n'ai personne pour me dire que tout va bien se passer. Pas de filets derrière moi pour me rattraper. C'est fini tout ça. 'Débrouille-toi, t'es grande maintenant' semble me dire une voix dans une tête. Je sais. Je suis grande.
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