Le lendemain Célia attendait fébrilement le moment où Aurore viendrait lui parler. Cette dernière semblait s'être ravisée et n'était pas venue à sa rencontre, ce qui rassurait et paradoxalement peinait Célia qui espérait secrètement pouvoir se rendre compte du vrai caractère de cette fille loin des contraintes et des règles implicites de cette classe, règles qu'elle avait elle-même soutenu au début de l'année. Ces règles étaient les suivantes : ne rien leur prêter, ne pas les inviter à notre table le midi et jamais essayer de devenir ami. Elle se souvint du discours improvisé qu'elle leur sortit pour défendre ces règles.
Elle avait été d'une grande éloquence, personne ne vint la contredire et ces principes furent adoptés à l'unanimité. Maintenant, elle regrettait d'avoir fait cela mais elle ne pouvait pas revenir en arrière. De son coté, Aurore observait de loin le comportement de la petite brune, ne voulant pas faire le premier pas, elle attendait impatiemment que Célia lui fasse un signe ou même qu'elle vienne la voir. Cette dernière se résolut à y aller quand soudain une petite bande s'approcha des élèves et commencèrent à chercher la bagarre. Elle savait bien qu'elle n'avait rien à craindre d'eux compte tenu qu'elle les connaissait pratiquement tous, ainsi que les autres personnes avec qui elle traînait. Pourtant, certains élèves de cette classe risquaient d'avoir des soucis. Sans réfléchir, elle appela quelques garçons d'un signe de la main et ensemble ils se dirigèrent vers l'endroit de l'attroupement. A leur hauteur, elle demanda :
" Alors Aldo, mon chou, je peux savoir ce que toi et tes petits copains vous faites à mes camarades ? "
Même si le ton de sa voix était doux et bas, ses yeux lançaient des éclaires de fureur
" Laisse tomber ma petite souris… et puis pourquoi tu te mêles de ça ? Je croyais que tu n'arrivais pas à les encadrer ces bouffons ? Tu t'es alliée à ces crétins ? Bravo la grande gueule "
il se mit à taper dans ses mains pour illustrer ses dires. Le sang lui monta au cerveau et elle reprit avec une voix plus froide :
" Je me mêle de ce qui me regarde justement et quand tu t'en prends à mes camarades "
A ces mots un frisson lui parcourut le dos tant elle était étonnée d'elle-même
" Tu t'en prends à moi. Et je n'aimerais pas provoquer une bagarre avec toi. Tu es un pote après tout "
De loin, Aurore suivait avec attention la scène qui se passait dans ce couloir. Elle était estomaquée de voir avec quelle noblesse cette petite défiait ce grand dadais pour prendre la défense de personnes qu'elle n'appréciait pas. Le bougre allait riposter quand la prof de français arriva en trombe mettant un terme à cet affrontement oral.
" désolée je suis en retard… dépêchez-vous d'entrer en salle. "
Le silence était pesant. Personne n'osait regarder Célia, tant ils avaient été surpris de sa réaction. Jamais au par avant elle n'avait prononcé le mot camarades en parlant des autres élèves. Quand vers le milieu de l'heure elle reçut un petit bout de papier griffonné ! Elle le déplia et le lut :
" tu as été superbe tout à l'heure, je n'en reviens pas. Il faut que l'on se parle. Peux-tu m'attendre à la fin de l'heure s'il te plait ? Aurore. "
Elle écrit au dos de ce même papier :
" pas de problème, je t'attendrai. Merci. "
Elle se pencha vers Anna et lui supplia d'envoyer ce message à Aurore. Anna refusant de le faire, elle demanda par dépit à Florence, qui était la voisine de table d'Anna de le lui donner. Elle prit le morceau de feuille et le fit voltiger à travers la salle. Il atterrit sur le bureau de la prof, qui le déplia et le lut à son tour. Ensuite elle posa ses yeux sur Célia, dont les joues semblaient subitement avoir pris feu, puis sur Aurore, qui était écarlate, pour revenir vers sa première vision. Elle toussa et demanda à les voir à la fin du cours, tout en tendant le message à sa destinataire originale. Elle prit son stylo et frappa Flo sur la tête en ricanant de sa mésaventure. La jeune fille se retourna discrètement pour se confondre en excuse, mais en apercevant le visage souriant de la brunette, elle se rassura et reprit le fil du cours. La cloche retentit enfin au grand soulagement des élèves, heureux de pouvoir rentrer chez eux pour un long week-end de cinq jours. Elle les salua tous sans exceptions puis s'approcha du bureau, les mains tremblantes. La prof les rassura immédiatement :
" malgré le fait que je vous ai surpris en train de vous envoyer des mots à titre personnel pendant ma leçon, je n'ai pas le cœur à de vous réprimander. Disons que c'est un avertissement pour le futur "
elle sortit sans rien ajouter, laissant choir là les deux jeunes filles qui ne comprenaient pas pourquoi elle leur avait demandé de rester si ce n'était pas pour les punir. Elles se tournèrent l'une vers l'autre au même moment et aucune n'osait prendre la parole. Elles restèrent là à se regarder dans le blanc des yeux, toutes deux se perdant dans une contemplation mutuelle. Plus je la regarde, plus je la trouve mignonne, se dit Aurore qui était impressionnée par le regard expressif de l'unique personne qui se trouvait encore dans cette salle. Et quand elle sourit, tout son visage s'illumine. C'est étrange que depuis le temps que l'on se connaisse, on est jamais réussi à s'apprécier. J'en suis sûre, je veux être l'une de ses amies. Je veux la connaître et tant pis du temps que ça puisse prendre… j'aimerais être…
" A quoi tu penses ? "
La petite voix stridente de Célia la fit sursauter. Elle rougit violemment et balbutia une réponse inaudible. Elle sentait sur elle un regard interrogateur. Elle se reprit et s'exprima convenablement :
" Je réfléchissais à la stupidité dont faisait preuve Clav (surnom de la prof de français), pourquoi nous avoir gardée après la classe, si ce n'était pas pour nous coller ? "
" Je n'en sais rien. Bon pour la B.U, toujours ok ? "
De nouveau, il y eut un grand silence à la suite de cette question qui n'avait rien d'anodine. Pourquoi hésite-t-elle autant à répondre ? Elle est vraiment bizarre cette fille. Je me demande à quoi elle pensait-il y a cinq minutes. Dix contre un qu'elle cherchait un moyen de fuir à toute vitesse pour ne pas rester avec moi dans cette pièce. Je m'en fiche, nous ne sommes pas amies, je ne veux pas changer quoi que ce soit. L'esprit de Célia revint sur les événements de l'après-midi, elle se reprocha intérieurement, mais qu'est ce qui m'a pris d'aller aider ces crétins. Je ne leur ai jamais adressé la parole et je viens comme Zorro, pour protéger la veuve et l'orphelin… et j'ai réussi à me mettre à dos tous mes potes. Bien, qui sème le vent récolte la tempête.
Aurore lui sortit soudainement :
" que dirais-tu d'y aller demain en début d'après-midi ? "
" moi j'aurais plutôt dit vers onze heures, comme ça on aurait pu manger un morceau… " Mais qu'est ce que je fais là ? Je suis en train de l'inviter à venir manger avec moi ! Mais je suis folle. Pourvu qu'elle dise non. Oui, dieu fasse qu'elle refuse.
Elle m'invite ? c'est une bonne occasion de faire plus ample connaissance, je ne vais pas la louper
" D'accord, je viens te chercher demain à onze heures, on va manger un morceau et on va bosser ensuite. C'est un bon plan. Bon on va pas moisir ici tout de même. On y va ? "
" Je te suis "
répondit Célia alors qu'elles s'étaient déjà dirigées vers la sortie. Elles s'arrêtèrent net devant la porte en voyant, ou plutôt en interrompant Mumu et Jérémie qui s'embrassaient tendrement. Ces derniers furent surpris de voir qu'elles se trouvaient encore dans la salle et ensemble, alors que Célia défend avec tant de ferveur ces règles… stupides. Les deux jeunes filles, remisent de leur émotion, se lancèrent un regard, puis éclatèrent de rire. Cette réaction détendit les deux autres qui leur demanda à l'unisson :
" Pitié les filles pas un mot sur ce que vous avez vu aux autres. "
Leurs yeux étaient suppliants, Aurore leur promit de garder le silence suivie de Célia qui leur fit la même promesse. En se dirigeant vers l'escalier Célia se fit apostropher par Muriel :
" Et si on abandonnait ce règlement à la con, tout le monde est d'accord mais personne ne voulait te le dire de peur que tu te mettes en colère. Mais vu ta réaction de tout à l'heure et de maintenant je voulais te demander ce que tu en pensais. "
" C'est gentil ma grande. Je suis d'accord, on abandonne ces règles et on essaye d'être une classe…. Comment déjà… il y a un terme spécifique "
" Unie "
termina Aurore qui n'avait pas pu s'empêcher d'écouter leur tête-à-tête.
" Oui c'est ça. Très douée la fille "
Aurore n'en croyait pas ses oreilles, elle m'a dit un compliment… on avance. Alors que la brunette ne s'en était même pas aperçue. Ils descendirent tous les quatre et en arrivant à la grille de sortie, un spectacle des plus déplaisant les attendait. Tous les élèves de la classe faisaient face aux élèves du B.T.S avec qui avait eu lieu l'interaction. En la voyant s'approcher Aldo freina ces amis.
" La voilà, la peste que je cherchais, Célia c'est toi contre moi. Viens, je t'attends ma belle. On va voir si tu es toujours la meilleure. Si tu gagnes, je fiche la paix à tes potes, mais si tu perds, tu devras me laisser tranquille si je vais emmerder ces petits cons. Marché conclu ? "
Aldo la connaissait bien, il savait bien qu'elle ne pourrait pas se défiler, sa fierté allait en prendre un coup. Surtout devant ses compères. Elle eut un sourire carnassier, et accepta le défi. Personne ne savait de quoi il s'agissait, et ils pensèrent tous qu'ils allaient en venir aux mains. Comment cette fille d'un mètre soixante à peine pouvait battre un gaillard d'un mètre soixante douze ! Ils furent tous rassurés quand ils prirent la peine d'expliquer le but du challenge.
" Voilà c'est simple il s'agit d'un ni oui ni non. "
Le but était de tenir deux minutes aux questions de l'adversaire sans dire ni oui ni non, ou réciproque. Célia commença par poser les questions. Elle lui prit la tête avec des questions tellement simple que c'était très facile pour Aldo de ne pas dire les mots tabous. Quand soudain à quelques secondes de la fin elle sortit son joker :
" tu viens de dire non la "
L'autre étant habitué à des questions simples, ne prit même pas le temps de réfléchir et lui lança d'un ton dédaigneux :
" Non j'ai pas dit non "
ce fut que trop tard qu'il s'aperçut qu'il avait été berné en une minute et quarante secondes. Le temps avait son importance en cas d'égalité en nombre, il ne pouvait pas y avoir égalité en temps. Elle avait un poids lourd sur ses épaules, il fallait défendre son honneur et celui de sa classe. Elle ne pouvait pas perdre. Elle prit une longue inspiration et elle prit la place de l'autre. Il prit une autre technique, préférant attaquer de front en tendant des pièges à tout va, plutôt qu'user de la ruse. Le seul problème est qu'avec cette méthode l'opposant était toujours sur ses gardes. Elle se sentait de plus en plus perturbée par tous ces regards posés sur elle, quand surpassant tous les autres elle capta le bleu intense des yeux d'Aurore. Elle se sentit plus sereine et repris l'interrogatoire avec plus d'aplomb. Au bout de deux minutes tous les autres se mirent autour d'elle pour la félicité. Sous l'œil amusé des profs qui les observaient de la fenêtre. Ils avaient réussi à faire preuve de solidarité. Un esprit de camaraderie flottait sur cette nouvelle classe.