En transition

Chapitre 11




 

Les lèvres de Fred me paraissent rugueuses et ses baisers ne me font ni chaud ni froid. Je ferme les yeux, repensant à Laura et à la façon dont elle m'avait faite frissonner hier encore.

En une seconde, il n'est plus question de continuer à me mentir. Je ne suis pas hétéro. Je suis tout simplement dingue d'une fille.

 

Il faut que j'arrête cette mascarade.

Je me recule. Fred me regarde, l'air de ne pas comprendre. Il m'a dit qu'il ne m'avait pas oubliée, que je lui manquais, que ça lui avait fait un choc de me revoir. Il aurait voulu réessayer.

 

Mais pas moi.

Je l'ai complètement oublié et mon cœur n'appartient plus qu'à une seule personne.

-         Excuse-moi Fred, mais ça va pas être possible.

Il baisse la tête, encaissant le choc.

-         Ok. Merci de me l'avoir dit maintenant.

-         De rien. Je ne m'en fais pas pour toi, tu vas trouver quelqu'un de bien.

-         J'espère, sois heureuse Jo…

 

Il reprend ses clés sur la table basse et sort en silence. A peine la porte fermée, je cours presque jusqu'à la chambre.

Je vais tout lui avouer. Ce serait trop bête de me dégonfler alors que je n'ai jamais été aussi sûre de quelque chose de toute ma vie.

J'entre en trombe dans la chambre.

 

La seule chose qui bouge est le rideau charrié par le vent. Je cours à la fenêtre. Elle est là, avec son sac à dos, prête à s'engouffrer dans une ruelle.

-         LAURA !

Elle se retourne, des larmes plein les yeux. Elle porte sa main à sa bouche et m'envoie un baiser. On se regarde quelques secondes, puis elle disparaît à reculons, emportée par les ombres.

Je voudrais lui crier de revenir, mais aucun son ne sort. Ma gorge est serrée. La fenêtre est la seule chose qui m'empêche de m'écrouler.

Pourquoi est-elle partie ? Pourquoi maintenant ?

Je n'ai même pas eu le temps de lui dire ce que je ressentais.

 

Je suis incapable de bouger. Je n'arrive pas à comprendre. Je ne sais pas exactement ce qui lui a pris, si c'est à cause de Kim ou… 

Merde, si j'étais allée la voir plus tôt, si je n'avais pas répondu à la porte…

 

J'espère qu'elle va revenir, que c'était qu'un coup de tête, mais je n'y crois pas trop.

La pluie commence à tomber. Très vite, je suis trempée. Mon corps se met à trembler, je ne sais pas si c'est à cause de mes sanglots ou du froid et pour tout dire je m'en fous.

Plus rien n'a d'importance maintenant.

 

*          *          *          *          *

 

Je regarde par la fenêtre et croque dans la pomme que j'ai en main. Charlène m'a autorisée à rester dans une salle de repos le temps que je touche ma première paye et que je puisse prendre un appart. C'est pas le grand luxe, mais c'est mieux que rien.

Et puis la vue donne sur le commissariat. Tous les matins, je la regarde prendre son service. Cela fait bientôt deux semaines que je suis partie.

Je n'arrive pas à me faire à l'idée que je ne lui reparlerai peut-être plus jamais. En même temps, j'ai honte de m'être enfuie comme ça, je ne lui ai même pas donné d'explication…

Elle mérite mieux que ça…

Son rire me manque, sa façon d'être, tout en fait ! Je me demande comment ça c'est passé avec Fred. Comment elle a pu se rendre compte de mon absence si vite ? Elle comptait déjà l'emmener dans sa chambre à coucher ou quoi ?

Je ne devrais pas penser à ça, mais je n'arrive pas à croire qu'il n'y avait que de l'amitié entre nous. D'un autre côté, je sais bien que je me fais sûrement des films, que j'y crois parce que mon cœur a envie d'y croire.

Charlène m'a dit que Jo était déjà passée trois fois pour savoir si elle ne m'avait pas vue. Elle n'a jamais utilisé son abonnement.

J'ai préféré expliquer la situation à Charlène, qui a très bien compris. J'ai de la chance qu'elle soit aussi ouverte d'esprit. Elle m'a dit qu'elle ne me couvrirait pas éternellement, mais je peux la comprendre, c'est aussi l'amie de Jo, même avant d'être la mienne.

 

 

Je reste sans bouger de longues minutes, perdue dans mes pensées. Le soleil caresse ma peau à travers la vitre. Il fait super beau aujourd'hui. J'en ai vraiment marre de rester enfermée. Et puis de toute façon, il faudra bien me résigner à sortir un jour ou l'autre.

 

Je me balade tranquillement dans le parc juste derrière la salle de sport. Les oiseaux chantent, le soleil brille… Tout est parfait. Je me pose sur un banc, regardant les passants.

En fait, la seule chose qu'il me manque, c'est une fille à mon bras.

Une image de Jo me vient à l'esprit.

-         J'espère au moins que t'es heureuse dans les bras de ton homme… dis-je tout bas

-         Je ne suis plus heureuse depuis que tu es partie.

Cette voix… Non…

Je me retourne lentement, retardant l'échéance. C'est bien elle. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine lorsque je la vois. Elle porte encore son uniforme. Comme la première fois que je l'ai vue.

Je regarde le chemin, évaluant mes chances.

Elle m'attrape par le bras avant que j'aie bougé.

-         N'y songe même pas Laura ! Je commence à te connaître…

Elle s'assoit à côté de moi. Elle est furieuse, je le vois.

-         Mais où t'étais passée ? Merde t'as la moindre idée du souci que je me suis fait pour toi ?

-         Fallait pas. Je voulais vous laisser, toi et ton homme.

Mon ton est plus sec que ce que j'aurais voulu. Elle me regarde, l'air de ne pas comprendre. Genre !

 

-         Quel homme ?

-         Monsieur le beau gosse maître nageur, tiens ! Celui qui t'embrasse dans le cou.

-         Nan… attends… Laura…

Elle me regarde, incrédule, pendant quelques secondes. Elle prend sa tête entre ses mains, posant ses coudes sur ses genoux, avant de dire tout bas :

-         C'est … c'est pour ça que t'es partie ?... A cause de moi ?

-        

Pas la peine de répondre. Je me sens un peu ridicule tout d'un coup… Un petit silence s'installe. Elle n'a pas cessé de me regarder. Elle attrape ma main entre les siennes. J'essaie de déterminer la nature de l'étrange lueur dans ses yeux, mais elle se met à regarder derrière elle et dit :

-         Ok, tu sais quoi ? … Là je ne peux pas trop rester, je suis en service. Mais est-ce que tu veux bien venir ce soir au parc près du lac ? ... Comme ça on pourra parler un peu si tu veux bien… Je crois qu'on a pas mal de choses à mettre au point, toi et moi !

A quoi bon venir ? Pour qu'elle m'explique qu'elle aime les mecs et que je n'en suis pas un ? Qu'on peut "  rester amies " ! Hum super !

 

-         Et si j'ai rien à te dire moi ? mon ton est volontairement froid et dur.

-         Alors viens au moins écouter ce que moi j'ai à te dire…

Elle semble hésiter un instant et ajoute :

-          Je crois que tu me dois bien ça.

Elle a raison, je le sais.

 

-         Ok, j'y serai. A quelle heure ? dis-je.

-         7h… Viens, s'il te plait. Ca compte beaucoup pour moi.

 

Ce faisant, ses yeux viennent accrocher les miens. J'essaie de rester distante autant que possible, mais chacun de ses regards me touche en plein cœur.

 

J'ai envie de me noyer dans le bleu de ses yeux pour ne jamais en sortir. Rhh je ferais mieux de me noyer dans la Seine quand je pense des trucs comme ça ! Pourquoi faut-il que l'amour me rende niaise ?

 

Elle se lève et me dépose un léger baiser sur le front. " Fais attention à toi. À ce soir ".

Je la regarde s'éloigner. Je pourrais la reconnaître rien qu'à sa façon de bouger. Moi qui d'habitude peine à retenir les prénoms des gens, je me souviens des moindres détails la concernant. Pas de doute, je l'ai vraiment dans la peau.

Avec ça, je ne suis pas sortie de l'auberge…

 







Depuis le 18/01/2009