Yulia se sentait si seule dans sa cellule... Elle savait très bien qu'elle n'était pas folle. Le principal et le docteur n'avaient fait qu'exagérer les faits pour qu'on l'interne. Tout ce qui lui arrivait lui semblait trop énorme pour être croyable.
Et Lena... Lena dont elle ne savait plus rien depuis que le train avait déraillé. Où était-elle? Dans quel état se trouvait-elle? Yulia s'efforça de ne plus penser à elle. Elle savait que se torturer serait inutile. Pourquoi refusaient-ils de lui parler d'elle? Yulia se sentait enfermée comme si elle avait été une dangereuse criminelle, alors qu'elle n'était coupable de rien.
Parfois, elle sentait une bouffée de fureur l'envahir. Elle aurait voulu crier, casser cette putain de porte qui la retenait prisonnière, récupérer Lena...
Mais elle se retenait. Elle savait qu'on l'observait. Elle avait repéré une petite caméra dans le coin de la pièce qui la filmait en permanence. Elle savait que son bon comportement était primordial si elle voulait un jour sortir de là. Une heure par jour, le médecin venait la voir, lui posait quelques questions puis repartait. Ce petit manège l'agaçait. Combien de temps leur faudrait-il pour se rendre compte qu'elle était tout à fait normale psychologiquement?
Puis vint le doute. Et s'ils avaient raison? Si elle était vraiment tarée? Ces docteurs savent ce qu'ils font, ils ne se trompent pas forcément... Etait-elle dangereuse à ce point? Yulia ne s'était jamais vraiment rendu compte de sa propre violence...
Après le doute vint la certitude. Oui, elle était tarée. Dans ce cas-là, plus question de rester docilement assise sur le lit, à attendre que le temps passe.
Elle saisit l'occasion quand le docteur vint la voir pour une ultime visite. Il eut à peine le temps d'ouvrir la porte que Yulia s'était déjà précipitée au dehors.
Elle entendit derrière elle la voix du docteur qui appelait de l'aide. Elle courait aussi vite qu'elle le pouvait, sentant pourtant une désagréable sensation de lenteur dans ses jambes.
De longs couloirs s'ouvraient devant elle. Longs, blancs, vides, impeccables, semblables les uns aux autres. Quand sortit-elle de cet immense dédale? Derrière elle, elle entendait les pas de personnes qui lui couraient après. Elle entra dans un bureau, saisit un téléphone et fit fasse à ses poursuivants. Ils tentèrent de s'emparer d'elle. C'est alors que Yulia sentit une immense force monter en elle. Une force qu'elle ne se connaissait pas. Sa personnalité violente refaisait surface en elle. Avec le téléphone, elle attaqua l'une des personnes, le frappant de violents coups, avec un acharnement meurtrier. Tuer. Il fallait le tuer. Les tuer tous.
Le sang commença à jaillir du front de l'homme. Yulia ne voyait plus rien. Tout était devenu flou autour d'elle. Tuer. En quelques instants, tous les hommes étaient à terre, baignant dans leur propre sang.
Yulia reprit sa course. Elle courait si vite... Elle ne vit pas une femme, qui transportait un cadi plein de ce qui semblait être du courrier pour les internés, et se cogna violemment contre elle. Le cadi se renversa, les lettres voltigèrent, puis retombèrent doucement. Une lettre, comme un signe du destin, vint se poser sur la main ensanglantée de Yulia. La lettre lui était destinée.
Yulia la déchira l'enveloppe avec une avidité animale, la tachant de sang, et lut pour elle-même:
"Yulia,
Nous sommes les parents de Lena, et nous t'écrivons pour t'expliquer sa situation. Nous pensions qu'elle voudrait que tu le saches. Lena a fait un long coma, et s'est réveillée, souffrant de dommages irréversibles... Elle est amnésique. En se réveillant, elle ne se souvenait plus de nous, de sa famille, ni de toi. Elle suit aujourd'hui une aide. C'est comme si elle était redevenue une enfant et qu'il fallait tout lui réapprendre. Elle sait actuellement reconnaître les couleurs, et les chiffres et l'alphabet. Elle va bientôt réapprendre lire et à écrire. Nous souffrons beaucoup de son état. Nous t'écrivons parce qu'elle l'aurait fait, mais reste gravé dans notre mémoire que c'est toi qui as enlevé notre fille, qui l'a emmenée dans ce train... Tu es coupable, mais nous ne pouvons plus t'en vouloir. Peut-être n'es-tu même pas capable de lire cette lettre..."
Yulia serra le papier dans sa main et le chiffonna. Elle se mit à pleurer... Elle se sentait fondre... Ca ne pouvait pas être vrai, ses parents mentaient. Oui, ils mentaient pour qu'elle ne revoie plus Lena...
Elle devait savoir. Elle retourna dans le bureau et s'empara du téléphone. Elle tapa sur les touches le numéro de Lena et attendit.
"Allô????"
La voix de Lena. Une voix d'enfant.
"Lena... c'est Yulia, tu te souviens de moi, hein?"
"Yulia... Non je connais pas, qui c'est????"
Yulia raccrocha. Elle n'arrivait pas à y croire. Sa Lena... Elle était anéantie.
Yulia ne mangeait plus. Attachée à son lit, son regard était perdu dans le vide. Tout avait disparu. Elle maigrit horriblement. Puis elle mourut.