| |
Le silence a gagné ma forteresse de solitude. Mon cœur est en proie à une vive affliction que seule cette lame peut exorciser. Je laisse mon mal-être guider mes gestes. La première goutte de sang tombe sur le sol avec fracas. Une sensation de brûlure envahit mon avant-bras gauche. Des larmes brûlent mes yeux, aveuglent au bonheur. Je respire la Mort dans cette danse qui consume ma vie. La mutilation est l'art de souffrir en silence. Les châtiments que je m'inflige ont fait de mon corps un chef-d'œuvre dont je suis l'artiste incomprise. "Chaque cicatrice évoque un souvenir, alors déshabille-toi que je lise ton histoire sur ton corps mutilé". Je ne pourrais jamais oublier ses propos et la douceur avec laquelle elle a effleuré mes blessures du bout des doigts. Je me suis mise à nue devant ses yeux en lui offrant le livre de ma vie. Elle s'est imprégnée de mes balafres dans lesquelles elle a décelé des années de tourmente. Kallista ne m'a pas jugée, elle a seulement embrassé ma douleur pour apaiser mes démons. Je lui ai dévoilé le côté obscur de mon âme qu'elle a épousé en ne formant plus qu'un avec mon corps. La souffrance est indicible. Cette lame m'est alors apparue comme une évidence : le seul exécutoire possible à ma peine. Qu'importe l'heure du jour, elle est toujours là pour me libérer de ma tristesse. Je sais que c'est une sorte de thérapie chimérique puisque le soulagement ressenti est éphémère mais comme une drogue, j'ai besoin de ma dose de bien-être. La scarification m'exorcise de mes maux en les débusquant des entrailles de mon âme. Avec elle, je n'ai pas besoin de mettre des mots sur mes sentiments. Elle trouve la raison de ma douleur dans le mutisme de mon cœur. Elle est ma seule confidente : celle qui peut lire en moi même plongée dans l'obscurité. On n'oublie jamais ces premières fois, et celle-ci m'a laissé un souvenir indélébile sur la peau. C'était le jour de mon quinzième anniversaire dans la solitude de ma chambre. Mes parents avaient jugé que leurs cadeaux combleraient leur absence sauf que je n'ai jamais eu le goût des choses futiles. Ce luxe a bercé mon enfance, puis mon adolescence, sans jamais m'inculquer la notion d'amour. Mes géniteurs ont bâti un empire de richesse où les mots père et mère n'ont pas de signification dans mon dictionnaire de la vie. Je sais qu'ils ne désiraient que mon bonheur, mais malheureusement ils n'ont jamais compris qu'il ne se trouvait pas dans l'argent pour lequel ils se tuaient au travail. Le 26 mai 2000, je n'ai pas soufflé mes quinze bougies, j'ai juste saigné mes quinze années de solitude à l'aide d'une lame de rasoir devenu le seul antidote à ce poison qui dévore mon âme. - Mon Dieu, Eve! Je décèle de l'inquiétude dans sa voix malgré le fait qu'il soit habitué à cette scène. Il se saisit des compresses posées près de moi et les passent délicatement contre mes plaies pour stopper l'hémorragie. Il prend soin de moi comme le faisait Kalia. - Je t'avais dit que le cimetière était une mauvaise idée ! Je t'aime, tu comprends ? Toujours cette même phrase sur ses lèvres pour me dissuader de continuer à consumer ma vie de cette manière. - Je t'aime aussi, Ilian, mais j'peux pas arrêter... Je ne peux pas, car je ne veux pas.
|