Juliette au carré

Chapitre 1




D'habitude, Lena sort de la cantine souriante, son visage fin respire la joie de vivre, celui d'une adolescente sans problème, n'ayant comme seul souci que son bac à passer.
Ce jour-là, accompagnée de Tatiana, elle regarde autour d'elle, absente. Sa meilleure amie Mélanie a déménagé depuis maintenant 3 mois. La rentrée scolaire a été d'autant plus dure, qu'elles étaient inséparables, surtout en cours.
Lena suit Tatiana, qui lève une main pour saluer telle personne, puis une autre. Les platanes se déshabillent enfin, nous sommes fin novembre. Autour d'eux, les bancs, où Lena a gravé le nom de sa meilleure amie partie, sont tous occupés. Depuis 3 ans qu'elles fréquentent ce lycée, elles connaissent presque tous les occupants. Sur l'un, Dimitri, l'amour de jeunesse de Lena. Celle-ci répond à son sourire, toujours absente. Leur histoire s'est achevée il y a bientôt 2 ans, sur une fausse note. Déception, peut-être enfin ce qui a été pour elle un déclic.
Tatiana se dirige vers le banc occupé par Yulia, une amie de Mélanie.
Elle semble tout aussi absente que la jolie rouquine, plongée dans son livre comme à son habitude. Tatiana s'assoit à ses côtés, et entame une conversation avec elle, sans se soucier de la déranger. Léna émerge enfin de ses pensées et plonge ses yeux dans ceux de la lectrice, voulant excuser son amie de l'interrompre.
Tatiana babille, demande des nouvelles des cours, des amours. La brunette, aux cheveux courts négligemment coiffés y répond, tout aussi absente que Lena et lui demande distraitement des nouvelles de Mélanie. Tatiana, incapable de répondre, Lena prend enfin la parole :
" Elle semble s'être bien adaptée, j'ai été la voir pendant les vacances. Elle te salue et m'a longuement parlé de vos blagues à propos de votre pseudo aventure ! Petites coquines ! "
Yulia rit, en repensant à leurs délires passés, délires qui pour elle, ne l'étaient pas tant que ça, mais cela, personne ne le saura. Elle croise le regard de Lena, et s'y attarde.
Le temps s'arrête pour les deux jeunes filles, qui n'entendent plus que les battements de leurs cœurs, qui battent à l'unisson.
Un sourire complice de Yulia, et la jeune rouquine se sent fondre, subjuguée. Elle se reprend rapidement, et éprouve un sentiment de répulsion à son égard. C'est une fille ! Elle ne peut pas ! Pas Yulia, pas l'amie de Mélanie ! Pourtant, ce regard, Léna ne peut s'empêcher d'y repenser.
Tatiana se lève et repart, Léna la suit, distraitement, s'obligeant à quitter cette petite brunette qui hante ses pensées soudainement. Elle s'en veut d'éprouver plus qu'un simple sentiment d'amitié. Elle s'en veut tellement.
Yulia suit du regard la jolie rouquine qui gravit les marches du lycée, regard remplit de tendresse, un sourire se dessine sur ses lèvres, parfaitement dessinées. D'un seul regard, elles se sont échangées toute la complicité du monde, sans raison particulière. Juste un regard. Pas une seconde, Yulia ne pense pouvoir séduire Léna, qui venait d'échanger un sourire à son amour, Dimitri. Elle se déteste de pouvoir imaginer le goût de ses lèvres, comme si elle trahissait leur moment de bonheur.
C'était une journée tout ce qu'il a eu d'habituel pour Lena, les cours, la cantine, les cours. Elle traîne sur Internet, discute avec ses amis, et rit avec l'un d'eux, Mika. Une fois de plus, leur classe les suppose ensemble, et amoureux. Le jeune homme, le plus proche confident de Lena depuis le départ de Mélanie, qui la laisse pour compte, connaît l'attirance de Lena pour les filles, et sa honte sur le sujet. Cette dernière évoque " innocemment " Yulia. Elle n'a pas arrêté d'y penser. A quoi pouvait-elle bien songer ? Elle savait bien que ce n'était pas le livre qui la rendait si pensive, elle l'avait déjà lu, ce n'est pas un livre psychodramatique.
Son regard la hante, et elle ne sait comment expliquer à Mika combien la simple présence de Yulia lui avait donné un sentiment de résurrection. Comme si elle avait été vide depuis toujours, et qu'elle s'était nourrie de ce regard pour enfin vivre.
Désormais, tous les midis, Léna croisait Yulia, voire mangeait avec, puisqu'elle était amie avec sa classe, elles se retrouvaient souvent à la même table.
Un vendredi, en sortant de la cantine, Léna aperçoit Yulia, encore seule, plongée dans son livre. Elle s'était évidemment aperçue de son absence à la cantine, elle n'y mange d'ailleurs pas souvent. Lena, qui avait déjeuné avec la classe de Yulia se doute, non sans s'en réjouir, qu'ils iront la voir. C'est le cas. La jolie brunette ne lève pas les yeux en entendant des voix familières et grogne d'être encore dérangée ! Décidément, elle est obligée de sauter ses repas pour être un peu tranquille, après, ces brutes arrivent et l'ennuient, retournent son livre pour savoir ce qu'elle lit, la pousse pour avoir un peu de place sur le banc ! Pfff, elle referme son bouquin, elle n'arrivera plus à se concentrer avec ces singes autour d'elle, et lève les yeux sur le groupe de jeunes qui vient enfin d'arriver. Elle est là. De ses yeux bleus, elle l'observe, amusée. Elle s'approche et lui dit bonjour en déposant deux baisers tendres sur ses joues, et en caressant son épaule. Malgré le trouble qu'elle ressent, elle ne s'en formalise pas, Lena est une personne très expressive, et fait pareil à tous. Pourtant, elle aimerait tant croire que ce petit geste tendre ne lui appartenait qu'à elle ! Yulia entame une conversation, pleine d'humour et vivante avec sa rouquine. Oui, " sa " rouquine. Elles ne se parlent déjà que par des mimiques et des allusions, toujours sur un ton humoristique et au second degré.
Tout s'enchaîne très vite, une blague en entraînant une autre, Yulia provoque Lena. Peut-être l'inverse. Un sous-entendu de Yulia, comme elle le faisait avec Mélanie :
" Ah, les mecs ! j'te jure, si ça continue, on se mettra ensemble toi et moi, Lena ! "
" Ne tente pas le diable, je vais finir par t'embrasser ! "
Leurs regards se croisent, complices, amusés, mais qui dissimulent à la perfection tout le sérieux de leurs répliques. Yulia hésite un quart de seconde et prend le risque, après tout, Mélanie ne s'est jamais doutée de rien :
" Même pas cap ! "
Surprise de Lena, qui ne voit en Yulia que des yeux rieurs et provocateurs (comme d'habitude !) Elle hésite : elle en meurt d'envie et tient toujours ses paris. Mais les conséquences ? Elle ne veut pas prendre le risque de tout perdre pour un jeu… mais ses lèvres … " après tout, ce n'est qu'un jeu, elle ne saura rien de mes vrais sentiments ! " pense Lena.
Elle s'approche de Yulia, et lui prend la main qu'elle avait gardé tendue, souriante et lui répond : " cap ! "
Lena s'approche doucement de Yulia, le cœur battant, elle lui sourit tendrement, l'enlace et s'approche … " t'as eu peur hein ?! "
La sonnerie retentit et Lena rejoint son amie, Sandra, la première à qui elle a osé parler de son attirance pour les filles. Celle-ci, est une amie de Yulia et Mélanie. Elles étaient toutes les trois en cours de sport ensemble et sont devenues très copines.
Lena passe sa dernière heure de cours avant le week-end à raconter à Sandra son trouble, le nouveau jeu qui s'est engagé entre cette fille aux yeux si mystérieux, et elle, sa culpabilité et surtout, son manque de courage.
Enfin, la fin de la semaine ! Les deux filles descendent tranquillement les marches des escaliers, qui les emmènent vers une liberté provisoire. Lena pousse la lourde porte de bois et s'efface pour laisser passer son amie… pour se retrouver nez à nez avec Yulia et sa camarade de classe. Sandra et Yulia se tombent dans les bras, et discutent pendant que Lena tient la porte. Yulia la regarde, amusée et lui demande à quand l'exécution du pari. La jeune rouquine, encore troublée par ce pari, qu'elle s'efforçait d'oublier, n'en peut plus de désir. Finalement, les quatre filles décident d'attendre 15h ensemble. Discussions de filles, Yulia fait allusion à un garçon qui lui plait, avec qui elle a ses chances. A ces mots, le cœur de Lena se resserre, et confirme ce qu'elle croyait : " c'est un jeu ".
Un jeu que Yulia reprend rapidement, elle s'approche lentement de Lena et lui murmure à l'oreille des paroles qu'elle pouvait dire à voix haute. Seulement, en les lui murmurant, elle peut la toucher, la sentir. Finalement, Lena se prend au jeu, et se dit que si Yulia la provoque, c'est qu'elle le veut bien. Elle commence par lui répondre au tac au tac, et s'approche également pour mieux sentir son souffle dans son cou. Yulia continue, et demande souvent à ce que son pari soit exécuté au cours de l'heure qu'elles passent ensembles. Bien que ce ne soit pas l'envie qui manque, Lena s'approche toujours à quelques centimètres de ses lèvres, pour reculer après. Elle ne veut pas l'utiliser comme un moyen de savoir si elle aime vraiment les filles ou pas.
Lena, avant de partir, se rapproche une dernière fois de Yulia pour, une dernière fois, être morte de peur. Elle lui dit en riant que si un jour elles avaient une histoire ensemble, elle écrirait un roman sur elles sous le nom de Juliette2 : elles feraient concurrence aux amants les plus célèbres de la littérature, Roméo et Juliette, sauf qu'elles seraient Juliette … et Juliette.

Pendant que Yulia prenait son train pour rentrer chez elle, Lena restait très pensive et encore plus troublée par ce jeu qui venait de s'instaurer. Durant tout ce temps, le regard soucieux de Yulia s'était envolé pour faire place à des yeux pétillants et joyeux, mi-moqueurs mi-attendris par le trouble de son amie. La petite rouquine ne pensa qu'à elle tout le week-end, cherchant une manière de pouvoir accomplir son pari tout en la séduisant. Pour la première fois, cette élève si studieuse n'a pas réussi à travailler : devant sa feuille blanche, se dessinait son amie, ses cheveux bruns et courts, ses yeux rieurs lorsqu'ils se déposaient sur elle, attendris et complices lorsqu'ils se noyaient dans les siens, ses lèvres et son sourire, à l'image de ses yeux, le même attendrissement, qui faisaient espérer à Lena qu'elle ne ressentait pas que de l'amitié à son égard.
Elle était souvent interrompue dans ses rêveries par quelqu'un de sa famille qui passait, et là voila qui redescend sur terre ! Elle jette un œil sur sa montre, ce qui lui avait semblé être 5 minutes à penser à Yulia avait duré tout l'après-midi. Elle se résolut à refermer ses cahiers, à présent certaine de ne pas pouvoir commencer à travailler aujourd'hui. Demain !