2431 - Juste une façon de décrire la situation : un monde régenté par les oppresseurs où s'efforcent de survivre les opprimés. Un système malade à l'extrême pour un monde à l'agonie. La pollution, l'effet de serre, le réchauffement de la planète, les radiations solaires, les pesticides, la technologie en tout genre, les guerres et j'en passe n'ont fait que précipiter la terre dans un marasme, tel que quand l'heure du grand cataclysme a sonné le glas de notre perdition, celle-ci était déjà en piteux état. Sans compter la guerre des cents ans qui avait déjà passablement anéantit une grande partie de l'humanité voilà quelques siècles.
La seule véritable bonne chose qui avait résulté de cette guerre abominable était qu'aujourd'hui on ne trouvait que très rarement armes et munitions d'autrefois. En fait, c'est de cette façon que la guerre avait prit fin. Les armées avaient dû abandonner faute de munitions et surtout d'argent. Imaginez ! Des milliers d'armes toutes aussi destructrices les unes que les autres, mais plus de matières premières pour les utiliser.
Cela vous semble impossible ! Détrompez-vous ! Les guerres coûtent cher, surtout quand cela fait plus d'une centaine d'années qu'elles perdurent. À la fin, aucun des belligérants n'avait eu assez d'oseilles pour se payer la main d'œuvre nécessaire à fabriquer leurs petits jouets mortels. C'est à ce moment là, que la grande révolte avait amorcé ses premiers soubresauts. Les civils affamés s'étaient soulevé contre ce régime martial despotique. Plus de salaires, plus de travailleurs, et de fil en aiguille cette révolution atteignit son apogée et par la suite, l'apothéose ultime.
Le grand cataclysme de l'an 2245 avait mit fin à toute cette hargne entre dirigeants et dirigés. Le ventre de la terre s'était ouvert en plusieurs endroits engloutissant maintes cités, créant de nouveaux océans et continents par la force des choses. Seules quelques mégalopoles, maintenant en ruines témoignent encore aujourd'hui de la férocité dont a fait preuve mère nature pour se venger de la bêtise humaine ainsi que de plusieurs millénaires de torture à son égard.
Les civilisations tel qu'on les avait connus disparurent pour la plupart, et presque deux siècles s'étaient maintenant écoulés, sans que les hommes n'en tirent une leçon valable.
Aujourd'hui nous avons fait un prodigieux bond dans le passé. Comme au temps des romains de naguère, nous vivons de façon rustique et rudimentaire. Plus d'électricité, plus d'essence, plus de technologies avancées, plus d'eau courante, du moins pas partout, plus rien que le strict nécessaire à la survie. Dans le fond ce n'est rien d'autre qu'un retour à la case départ. Bien sûr nous possédons la connaissance de nos ancêtres, mais comme tout est à reconstruire et qu'il nous faut d'abord et avant tout survivre, nous évoluons doucement. C'est le retour du grand balancier.
Ainsi, je vous présente ma ville : Utopia. Du mot utopie qui signifie, pays imaginaire où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux. Pathétique non ?!? Quoi qu'il en soit, Utopia est la capitale de l'Utopie. Une grande cité divisée en trois zones distinctes. Trois cités superposées l'une sur l'autre, car quand je dis 'zones distinctes' je veux dire totalement indépendante l'une de l'autre. Commençons par la haute cité ou High-Utopia, là où trône l'abondance sous toutes ses formes. Là où l'opulence fait foi de la tyrannie de tous les Crésus et parvenus des environs. Là où le luxe n'est qu'une vulgaire formalité.
Bien protégé par la muraille de pierre d'une hauteur d'un building de dix étages qui l'encercle, l'imposante bourgade en pierre monolithique émerge du sol comme un phénix surgissant des flammes des enfers. Surplombant la ville, elle obscurcit celle-ci de son ombre grandiloquente. Un seul point d'entré à cette forteresse lourdement gardée par des hommes armés jusqu'aux dents, à qui il faut montrer pattes blanches pour éviter de se faire découper en morceaux. Un vrai château fort. Il est aussi difficile d'y entrer que de faire passer une souris par le chas d'une aiguille. Là où je passe mes jours en tant que scribe à retranscrire des œuvres littéraires extrêmement rares pour un riche excentrique.
Si je passe mes jours à gratouiller le papier si rare, le soir je dois rentrer chez-moi dans la zone du milieu ou Mid-Utopia. Pas que ce soit le paradis, mais c'est viable. Si on sait se dépêtrer et rester prudent, on peut y mener une vie pas trop compliquée. Malgré les buildings en décrépitudes, les logements insalubres, et les bidons villes, certains quartiers se respectent encore. Là, si on se tient bien peinard et à l'écart des mauvaises fréquentations on peut avoir une espérance de vie de quarante-cinq ans avec de la chance. Ce qui est énorme en comparaison avec la dernière zone de la cité. Cette zone que l'on surnomme Tartare parce que situé dans les anciens égouts et bouches de métros qui sillonnent la superficie de la ville. On est forcément obligé d'y descendre pour en apprécier les couleurs, en analogie avec l'irrévérencieux 'descendre en enfer' et en opposition avec le fameux 'monter au ciel'. Bref, c'est la synagogue de Satan comme certains se complaisent à l'appeler.
Je ne suis jamais allé là-dessous puisque je ne suis pas de nature suicidaire. J'ai toujours fait très attention de ne pas transgresser ses limites, et c'est pour cette raison que je ne peux pas vraiment vous décrire ce qui s'y passe. De toute façon, tout ce qui y entre n'en ressort pas toujours. C'est en quelque sorte la cité interdite.
Voilà Utopia. Pas convaincu ? Bah ! Voyons ! Regardez, si elle n'est pas magnifique ! On dirait un gros tas de détritus…
Mais parfois, caché parmi les décombres d'une ville en ruine, on peut découvrir le plus beau des joyaux. C'est ce qui était sur le point de se produire pour moi alors que ce soir là je rentrais chez-moi en déambulant tranquillement. Bien que les rues étaient bondées de gens, et que la nuit tombait doucement, je m'attardais un instant devant un étale de tissus. Ce fut probablement ce qui me permis de la rencontrer, sûrement encore un de ces satanés tours du destin. C'est ainsi que je repris mon chemin le cœur léger parmi le tumulte de la foule, la fumée des kiosques de grillades ambulants et les cris des marchands de tout acabit qui ventaient leurs produits. J'étais loin de me douter que dans moins de cinq minutes ma vie allait changer de façon irréversible.
Devant moi surgit tout à coup la vision d'un monde meilleur. Une grande, très grande femme à la chevelure sombre et aux étincelants yeux bleus se détacha de la foule.
Je m'arrêtais aussitôt de respirer, question d'empêcher la buée blanche et opaque de s'échapper de ma bouche pour me bloquer la vue à chaque respiration et aussi pour la simple et bonne raison qu'elle était à couper le souffle et que je ne voulais rien rater de la chose qui se dirigeait droit sur moi. Je ne crois pas avoir recommencé à respirer avant un bon moment d'ailleurs.
Tout de même, cette magnifique créature allait croiser ma route dans peu de temps, et tout autour de moi sembla disparaître comme s'il n'y avait eu qu'elle et moi, et ce à un point tel que j'entendais presque le bruit de ses bottes marteler le sol pendant qu'elle se rapprochait. Le temps sembla se figer de façon surnaturelle quand elle arriva à ma hauteur, et que ses yeux bleus glaciers capturèrent les miens. Mes jambes et mes pieds stoppèrent leur progression, et je pris racine sur le béton craquelé. La multitude de voix qui montaient de la rue n'étaient plus maintenant pour moi qu'un gargouillis cacophonique, qui s'élevait telle une mélodie céleste qu'on aurait fait jouer au ralenti.
J'allais sûrement clamser d'un instant à l'autre, c'est pourquoi je me remis à respirer un peu.
Elle passa lentement sans jamais me quitter des yeux. Chaque détail de son visage resterait à jamais gravé dans ma mémoire comme si j'avais été marqué au fer rouge. J'avais cette vague impression de la connaître, de toujours l'avoir connu en fait. Comme si je venais de retrouver quelque chose que j'avais perdu et cherché pendant non pas une vie, mais cent !
S'en était fait de moi ! Même son parfum épicé, comme s'il avait été de connivence avec elle, vint effleurer mes narines. J'étais perdu !!! Et si je ne faisais rien dans les deux prochaines secondes, elle allait me filer entre les doigts tel un savon trop imprégné d'eau. Me retournant d'un coup, je la vis s'éloigner rapidement. Me frayant un chemin dans cette foule hostile, je parvins à la rattraper et saisis la ganse du sac à dos qu'elle transportait.
Elle se retourna si brusquement que je faillis perdre pieds. Ses yeux lancèrent un instant des éclairs dans ma direction avant de se radoucir un peu. Elle avait posé la main sur le manche d'un énorme poignard qu'elle cachait dans le revers de sa veste kaki. J'avalais difficilement ma salive, et compris que cette femme était passé à un cheveu de m'envoyer bouffer les pissenlits par la racine. Je remarquais aussi, pendant que je tentais de bafouiller quelques mots intelligibles, qu'elle me regardait droit dans les yeux. Je me dis qu'il valait mieux me calmer et lui dire quelque chose de sensé avant qu'elle ne me prenne pour une disjonctée de la société.
"On... On se connaît ?" Lui dis-je enfin en réussissant à aligner quelques mots. C'était une entrée en la matière qui manquait tout à fait d'originalité, mais il fallait bien commencer quelque part. Elle me fixa encore un moment avant de répondre. Y avait-il de la méfiance dans son regard ? Bien sûr que oui, à quoi m'étais-je attendu ? À ce qu'elle tombe raide morte à mes pieds foudroyés par ma divine beauté ? J'étais trop humble pour ça.
"Non, je ne crois pas." Finit-elle par répondre, ce qui me sortit de mes illustres pensées.
Sa voix était basse et rauque, et pendant que de grands frissons me parcouraient l'échine et que des papillons géants s'agitaient dans mon ventre, je fis quelques pénibles efforts afin de ne pas trop rougir en imaginant cette voix prononcer mon nom dans un tout autre contexte. J'avais devant les yeux, une vraie déesse, pour laquelle j'allais sans doutes souffrir mille morts, mais tant pis, autant mourir tout de suite, extasier, que plus tard sans jamais avoir vu son visage.
"Tu es une Alien ?" Lui demandais-je sans formalité, quelle insolence de ma part... J'évitais de grimacer face à ma bévue. Voyant qu'elle plissait un peu les yeux, et qu'une drôle de lueur s'installait dans ceux-ci, je jugeais qu'il serait préférable d'employer un terme plus poli. Après tout, elle était peut-être susceptible pour ce que j'en savais… "Heu… Je veux dire… Étrangère."
La drôle de lueur disparut de ses yeux à mon grand soulagement, et elle parut se détendre. "Ouais." Me répondit-elle en faisant un geste vague vers l'énorme sac à dos qui dépassait au-dessus de ses épaules, pour montrer l'évidence de la chose.
Je profitais de l'occasion pour continuer. "Tu as un endroit où crécher ?" Dis-je alors en m'imaginant déjà ses vêtements aux côtés des miens dans les tiroirs déjà trop plein de mes bureaux. Je pris, aussi, mentalement note de ne pas oublier de virer Kally la pétasse profiteuse qui vivait à mes crochets depuis quelques semaines et qui m'avait déjà rendu cocu une bonne douzaine de fois. Apparemment cette pouffiasse en avait après mes économies si durement gagné, j'étais pour la balancer de toute façon, ce qui allait sûrement me coûter un max.
Kally était passer maître dans l'art d'arnaquer les âmes pures et chastes comme la mienne. Pour elle j'étais la victime parfaite, et si mon amie Effy n'avait pas eu l'infini bonté de me brosser le tableau à son sujet la semaine dernière, sans doutes Kally se serait-elle déjà tirer avec tout mon fric. Mais ça s'était une autre histoire… Où en étais-je déjà… Ah ! Oui, je voulais savoir si elle avait un endroit ou dormir…
Elle hésita avant de répondre ce qui me fis fixer le bout de mes bottes usées intensivement. Je me devais de ralentir un peu, après tout, s'était une inconnue, et peut-être que les sentiments que je nourrissais à son égard n'étaient pas réciproques. Puis vint sa voix.
"Oui, j'ai de la famille." Je ne sais pas si elle se rendit compte de ma déception, mais elle me gratifia d'un étrange sourire avant d'ouvrir à nouveau la bouche. "Mais je ne sais pas si je serai la bienvenue."
Cela ne me soulagea pas énormément, mais tout de même. "Tu sais, ce coin devient très dangereux une fois la nuit tombée. Surtout pour une femme seule." Il me fallait trouver un moyen de la retenir, et de plus je ne faisais qu'énoncer une vérité.
Encore une fois, je la vis sourire, mais cette fois il y avait quelque chose de paradoxal dans ce sourire. Et si je m'étais gourer ? Et si cette femme était en fait, une psychopathe en vadrouille. Une fêlée du cervelet… Je chassais derechef ces idées grotesques de ma tête.
"Et que proposes-tu ?" Me demanda t-elle en braquant sur moi ses prunelles azurs.
Cette fois elle me prit de court. Je pus presque jurer qu'elle avait prit un malin plaisir à ouvrir une porte qui donnait directement sur l'enfer… Porte vers laquelle je me précipitais tête baissée sans même m'en rendre compte.
Toutes mes idées s'embrouillèrent dans ma tête devenue trop étroite, et j'eus l'impression que mes neurones s'agglutinaient les unes avec les autres pour former une sorte de gelée épaisse. Je n'étais quand même pas pour lui offrir d'emménager chez-moi après seulement trois minutes de fréquentations !
Ma bouche s'ouvrit et se referma plusieurs fois sans qu'aucunes paroles n'en sorte. Je devais avoir l'air d'un poisson en train de crever sur le bord d'une berge polluée. Je finis par reprendre contenance et me raclais la gorge avant de continuer. "Un verre au Délirium peut-être ? J'y allais justement." C'était un pieu mensonge, et elle ne manquerait pas de s'en rendre compte, puisque ce bar, je l'avais dépassé depuis un long moment déjà avant de la rencontrer. Je refoulais quelques jurons, et m'employa à composer un de mes plus irrésistibles sourires.
"C'est une bonne idée." Me répondit-elle en inclinant lentement la tête sur le côté.
Mes yeux durent s'illuminer de joie. Je venais de remporter la première manche, ce qui me valait encore un peu plus de temps avec elle. "Super ! C'est par-là." M'écriais-je ne portant plus à terre. Puis nous, nous mîmes en route.