Le retour au pays du péché

Chapitre 9




Arrivée sur les docks je me dirigeai directement vers le navire de Trèkon. Évidement il était bien gardé, mais je m'infiltrai tout de même à l'intérieur en catimini. Il me fut ensuite facile de retrouver sa luxueuse cabine, et j'y entrai sans faire de bruit. Penché sur une table de teck, il étudiait une carte d'Utopia. Il ne s'aperçut donc pas de ma présence.

"Hello Trèkon." Lui dis-je doucement. Cela le fit sursauter, et il se retourna en souriant sachant à qui appartenait la voix qui venait de surgir de nulle part.

"Zina." Dit-il très lentement. "Tu es ravissante." Me lança t-il en guise de salutation. Il souriait d'un air ravit. Bien sûr, il avait toujours eu un petit faible pour moi.

"Toi aussi…" Rétorquai-je de la même façon en m'avançant vers lui. "À part cette vilaine cicatrice…" Ajoutai-je en lui effleurant doucement la joue du revers de mon index. Évidemment celle-ci avait quelque chose avoir avec moi et mon art.

"Ça a été très gentil de ta part de me laisser un petit souvenir pour me rappeler de toi." Il avait de la répartie ce Trèkon, je l'aimais bien tout de même. Dans le fond, il n'était pas totalement irrécupérable. S'il avait pu être moins orgueilleux. Sur ce, il saisit ma main qui traînassait toujours contre son visage et la tira un peu brusquement.

"Très dangereux de me brutaliser, Trèkon." Dis-je entre mes dents. J'étais tout de même Zina, et lui très con de tenter le diable.

"Cela n'arriverait pas si tu étais un peu plus coopérative." Me lança t-il en déposant doucement un chaud baiser sur le dos de ma main. Ce qu'il pouvait être assommant parfois. Il me sourit à belles dents avant de redevenir sérieux. "Qu'est-ce que tu fais ici ? Si tu es venue pour me tuer---"

"Tu serais déjà mort. Non, je viens pour te demander une faveur." Osais-je l'interrompre avec une certaine insolence avant qu'il n'allonge les sempiternelles menaces.

"Qu'est ce que tu veux ?" Me dit-il en se retournant un peu froissé de s'être fait damer le pion.

"J'ai vu tes hommes se promener un peu partout dans Mid-Utopia ce soir." Ce qui était la vérité, et elle ne m'avait pas échappé.

"J'ai entendu dire que tu avais eu une petite altercation." Me répondit-il. Je m'interrogeai quelques instants, car je n'étais pas certaine de laquelle des altercations il voulait parler. Il était évident qu'il voulait changer de sujet, mais je ne lui donnerai pas cette satisfaction, ni aucune autre.

"Je veux que tu épargnes Mid-Utopia." Je me retournai pour qu'il ne puisse pas voir mes yeux, je ne voulais surtout pas qu'il voit la lueur qui y dansait pendant que le visage de Larielle se formait dans ma tête.

"Tu t'inquiètes de ces citadins ? Je peux peut-être épargner Mid-Utopia, si…"

"Si quoi ?" Dis-je un peu irritée ayant une bonne idée de ce qu'il allait dire.

"Si tu te joins à moi. Nous ferions une équipe du tonnerre toi et moi." Il remettait ça. Il avait toujours voulu que je me joigne à lui. Si j'avais voulu cela, je l'aurais fait il y a longtemps, ce qu'il ne sait pas, c'est que j'aurais fait de lui mon pantin, mon petit animal de compagnie, mon guignol. Jamais je n'aurais supporté de partager quoi que ce soit avec lui, ni avec personne d'ailleurs.

"Je ne peux pas faire ça, Trèkon." Finis-je par dire.

"Et pourquoi pas ?"

"Je rentre chez-moi. Au Tartare." Il vint vers moi et me prit par les épaules pour que je me retourne vers lui.

"J'ai toujours rêvé d'être avec toi, en amour comme à la guerre. Tu ne me donneras jamais la satisfaction d'un l'un ou de l'autre, n'est-ce pas ? N'est-ce pas ??? Je vais épargner Mid-Utopia… En souvenir du bon vieux temps…"

"Merci."

"Qu'espères-tu trouver au Tartare ? Le pardon ? J'ai déjà essayé de retourner à la maison un jour. Mon père m'a presque battu à mort avec un pied de biche. Tu auras droit au même traitement, je te le garantis." Une fois de plus il avait repris ce ton ironique dont il usait avec moi et qui me faisait tant enrager.

"Au revoir Trèkon."

Sur ce, je pris congé de lui sans fla-fla.

Quelques heures plus tard, j'arrivai aux limites de la zone du milieu, juste au seuil des portes du Tartare. Une bouche de métro s'ouvrait dans les entrailles de la terre, et je restai un moment sur place à regarder ce trou noir par lequel j'entrerai dans mon ancien monde. Là je savais qu'on me reconnaîtrait, puisque tous les mécréants ambitieux du coin y tenaient quartiers.

Mon apparition serait pour certains, une menace ouverte, ce qui entraînerait sûrement quelques rixes sur mon chemin, mais tant pis. Je voulais revoir ma mère qui tenait une auberge célèbre. Probablement ne serait-elle pas enchanté de me revoir, mais comme je vous l'ai dit, je ne pouvais repartir sans avoir d'abord fait la paix avec elle. Ça serait mon premier pas vers la rédemption, ma rédemption. J'allais enterrer la sanguinaire meurtrière que j'étais. Pour faire quoi, je n'en étais pas encore certaine, mais j'allais bien trouver.

Je descendis donc doucement les escaliers, la tête haute et les sens en alertes. J'avais à peine parcouru trois pas dans le long tunnel illuminé par des torchères qu'un homme m'accosta.

"Salut ma jolie !" Me lança t-il impunément. Son sourire disparut aussitôt qu'il me reconnut. "Zina !" Cracha-t-il entre ses dents. "Ça fait si longtemps que j'attends de te faire la peau, de t'arracher le cœur et de boire ton sang. " S'écria-t-il en sortant un gros gourdin clouté de sa longue veste crasseuse.

Évidemment, je le reconnus aussi. C'était Cyclope, l'homme dont j'avais fait sauter un des globes oculaires avec un tisonnier chauffé à blanc. Me plaçant de son côté borgne, je lui servis un rude coup de pied dans les parties. Il lâcha son gourdin et se plia en deux en portant les mains à ses bijoux de famille. Il me fit presque pitié :

"Alors Cyclope ! Que deviens-tu ?" Lui demandai-je curieuse de connaître la réponse.

"Par ta faute j'en suis réduis à mendier !" Réussit-il à hoqueter.

"Tu devrais essayer de te trouver un travail honnête, un grand gaillard comme toi ! Tu pourrais facilement devenir garde du corps. Bien des gens auraient besoin d'un homme robuste comme toi !"

"Avec un œil en moins ??? Pouahhhh ! Laisse-moi rire !" Justement il rit en dévoilant une rangée de dents jaunes.

"Alors tu n'as qu'à continuer à mendier fainéant."

Je pris congé de lui. J'avais des choses plus importantes à faire que de discuter de son avenir. Je parcourus encore quelques kilomètres souterrains dans la foule, sous les regards et les murmures des Tartariens qui me reconnaissaient. J'arrivai bientôt près de l'auberge de ma mère. L'Auberge de la Dernière Chance.

Quelque chose clochait. J'aperçus un groupe d'homme arborant les couleurs des Blue Ribbons. J'aurais dû être plus précise quand j'avais demandé à Trèkon d'épargner Mid-Utopia et lui préciser de faire la même chose avec le Tartare, apparemment il m'avait un peu dupé. C'était mauvais signe, ils se dirigeaient directement vers l'Auberge, quel heureux hasard. J'anticipai le pire et pris un détour par un conduit voisin. De cette façon, j'allais leur barrer la route et s'ils cherchaient des ennuis ils en trouveraient à la pointe de mon couteau.

Je sortis rapidement du petit conduit adjacent à l'Auberge et attendis qu'ils arrivent à ma hauteur. Ne semblant pas me reconnaître tout de suite, ils s'arrêtèrent en me reluquant.

"L'Auberge peut attendre. Pourquoi ne pas s'occuper de celle-là auparavant !" Ricana l'homme qui semblait être le chef de la bande.

Le mot Auberge m'affirma qu'ils comptaient parachever une mission qui la concernait et je ne pris même pas le temps de répliquer quelque chose. Je trucidai quelques dizaines de ces poltrons et pendant que le reste prenaient la poudre d'escampette, je retins leur chef. Il allait être le porteur d'un message. Un rire s'échappa malgré moi de ma gorge, cette petite confrontation m'avait fait grand bien. Un instant l'homme pencha la tête sur le côté.

"Tu ne serais pas Zina par hasard ?" Murmura-t-il faiblement.

"Tu es très perspicace." Rétorquai-je de mon registre le plus bas.

Je découpai son ruban bleu avec la pointe de mon couteau. "Retourne à ton maître sale bâtard, et dis-lui que quand je parlais de Mid-Utopia, je voulais aussi dire le Tartare. Dis-lui aussi de se tenir bien loin de cette Auberge s'il tient à la vie. Compris ?"

Il se contenta de hocher la tête, et je le laissai filer.

Me retournant, je fixai un moment l'écriteau usé de l'Auberge. Je pris une grande inspiration et pris mon courage à deux mains. J'allais enfin revoir ma mère.

Quand mes yeux se furent habitués à la pénombre je remarquai que l'Auberge était pleine à craquer. Cherchant ma mère du regard je ne la vis pas tout de suite. L'endroit était fidèle à mes souvenirs et rien ne semblait avoir changé pendant mes dix années d'absence. Ma mère sortit sur l'entrefaite des cuisines, les mains chargées de plats fumants. Dieux que ça sentait bon. Quand elle me vit, elle laissa tomber son chargement qui s'écrasa avec fracas sur le sol. Sa surprise était totale.

"Maman." Lui dis-je heureuse de revoir son beau visage.

Elle marcha droit sur moi et empoigna mon gros poignard pour me menacer. Ce n'était pas ce que j'espérais comme accueil, mais maintenant que j'y repensais j'aurais dû savoir qu'elle allait réagir de la sorte. Cela me brisa le cœur. À quoi m'étais-je attendu ?

Peut-être avais-je fait une erreur en revenant ici. Maintenant que j'y songeais, cela ne me semblait plus une si bonne idée. J'eus envie de repasser cette porte et de reprendre ma vie d'avant. De redevenir cette froide guerrière qui avait régné sur la plus grande partie d'Illusia, de me faire Reine, Conquérante et Ultime Souveraine une bonne fois pour toutes de ce pays que j'avais presque conquis durant mes dix années de sauvage barbarie. Mais je n'en fis rien et elle acheva de réduire mon cœur en miettes.

"Les armes ne sont pas les bienvenues dans mon Auberge. Et toi non plus !" Cracha-t-elle entre ses dents en plantant mon énorme couteau dans le bois tendre d'une table. Le manche de mon poignard trembla sous l'impact. "Qu'est-ce que tu fais ici ?"

"Maman, écoute, Trèkon se prépare à marcher sur le Tartare." Lui répondis-je doucement.

"Et tu veux emprunter quelques hommes pour monter une armée, pas vrai ?" Répondit-elle sarcastique.

"Je peux vous aider à organiser une défense." J'étais sincère, et j'espérais qu'ils me croient, car je connaissais Trèkon, et il les écraserait comme des moucherons.

"Laisse tomber Zina."

"Je connais Trèkon, je sais comment il pense, je connais ses faiblesses et ses méthodes, si nous agissons rapidement, nous pourrons l'arrêter." J'étais désespérée, ils devaient m'écouter.

"Tu nous prends pour des idiots ? Nous nous rappelons tous de ce qui est arrivé la dernière fois que tu as parlé comme ça !" Elle remuait le scalpel dans la plaie comme une foutue chirurgienne. Elle venait de clouer mon clou.

Les clients présents s'étaient levés et me dévisageaient avec haine. Je reconnus plusieurs visages et me souvins douloureusement que j'avais entraîné avec moi leurs progénitures. "Nous ne te laisserons pas prendre nos fils." Entendis-je. Puis encore. "Pas une deuxième fois, Oh ! Non !"

Tout ça allait mal finir.

"Vous êtes tous en danger." Dis-je stoïquement. Je n'allais quand même pas les supplier à genoux.

"Même si cela était vrai, nous aimons mieux mourir qu'accepter ton aide." Dit ma mère. Côté orgueil j'avais de qui tenir.

Partout dans la taverne des murmures outrés s'élevèrent. Ils n'allaient pas m'écouter.

"Va-t'en Zina. Ce n'est plus ta ville. Nous ne sommes plus tes gens. Je ne suis plus ta mère."

C'en était trop, et je sortis de l'Auberge comme une flèche.