Je la croise maintenant à chaque récréation depuis six mois, personne ne la remarque, mais moi si, cette jeune fille brune aux cheveux courts coiffés négligemment, ses yeux bleu glacial toujours perdus dans le vide. Elle est si petite et si mince que la seule chose qui me vient à l’esprit quand je la vois, c’est de la protéger, de la prendre dans mes bras pour la protéger. Elle m’intrigue, m’intéresse. Elle fait naître en moi le silence quand je la vois, un silence rempli de questions. Qui est elle ? Quel est son prénom ? Dans quelle classe est elle ? Où habite t-elle ? Autant de questions qui me trottent dans la tête depuis six mois et qui n’auront sûrement jamais de réponses.
Mille fois, j’ai été tentée de lui poser ces fameuses questions, mille fois, j’y ai renoncé, ne savant pas comment l’aborder, ne savant pas ce qu'elle allait être sa réaction, n’osant pas la sortir de ses rêves, de son univers bien à elle, que l’on peut imaginer dans ces deux blocs de glace oculaire.
Elle passe ou plutôt apparaît entre les différentes personnes se trouvant sur son chemin, qui ne doivent être pour elle que des ombres. Peut-être se considère t-elle aussi comme une ombre n’étant ici que pour subir la vie.
La sonnerie se fait entendre, le monde se presse vers les portes d’accès du lycée. Je la regarde une dernière fois, je ne vois plus que son dos maintenant et bientôt elle disparaît dans les escaliers. Je pense à elle quelques instants, puis la vie reprend, il le faut, c’est ainsi.
Parfois, je me surprends à penser à elle en plein cours, à son air triste et à ce magnifique visage, je reste là les yeux fixés dans le vide en silence. Le silence, toujours ce silence, pourquoi est-ce lié à elle ? Je ne sais pas, peut–être parce qu’un silence peut en dire beaucoup plus que des mots vides d’intérêt. Et je reviens à une réalité toute aussi triste : J’ai loupé la moitié du cour à rêvasser, tant pis.
La sonnerie de fin de cours : La libération. L’objectif : passer la porte de la salle le plus vite, entendre le brouhaha du couloir où se bousculent les élèves créant même des bouchons, descendre les escaliers, passer la porte et sentir l’air frais de dehors, direction la cantine.
J’aime bien amuser mon monde, faire rire, faire le clown ne faisant pas attention à ce qu’il y a autour de moi. Arrive ce qui arrive, je bouscule quelqu’un, un cahier tombe, mon sourire s’efface, je regarde la personne, c’est elle, c’est la fille.
Je m’accroupis pour lui ramasser son cahier, elle aussi. Je croise son regard :
"Excuse-moi, chuis vraiment désolée, ça va ?"
Je me relève, elle aussi
"Oui merci, c’est bon".
Son regard me transperce le cœur, toute la tristesse du monde s’y trouve, étrange paradoxe que d’avoir des yeux d’une beauté si pure mais laissant transparaître un si profond mal être.
Cette fille m’impressionne, m’intimide, je ne sais quoi dire. Elle baisse les yeux et s’en va. Il faut que je dise quelque chose.
"Attends c’est quoi ton prénom ?"
Elle s’arrête, se retourne :
"Moi c’est Yulia".
Je murmure "Yulia", elle reprend sa route vers je ne sais où, elle sort du lycée, Peut-être est-elle externe?
La journée passe sans que je la revoie, dommage, je m’endors avec ce souvenir à jamais dans ma mémoire.
Chaque jour encore, je la croise à la récréation. Une évolution ? Oui, elle ne fait pas que passer devant moi, nos regards se mêlent, elle est visiblement troublée, son teint si pâle rougit sans retenue, elle baisse les yeux comme à son habitude. Je n’en sais pas plus d’elle à part son prénom, faudra t-il que je lui fonce encore dedans pour la connaître davantage ?