Je suis réveillée par un bus qui passe dans la rue, j’inspecte du regard la maison, les rideaux de la fenêtre du premier étage sont ouverts contrairement à hier soir (enfin cette nuit), ça veut dire qu’il y a donc quelqu’un. Justement ce quelqu’un a décidé de sortir. Un homme brun sort de la maison, monte au volant d’une voiture et part. C’est l’occasion rêvée pour aller voir ce qu’il se passe, je lâche mon Grany (maniac ou à la noix de coco de préférence), sort de ma voiture, traverse la rue entre deux voitures, et parvient dans le jardin.
La porte d’entrée est fermée j’entends vaguement une voix, je m’arrête de bouger pour savoir d’où ça vient … Plus rien. Je décide de faire le tour du jardin pour voir s’il n’y a pas de fenêtre d’ouverte, je passe devant une petite lucarne qui se trouve au niveau du sol, je continue. «Lena ? C’est toi ?», je me fige «Yulia ?!», je fais un tour sur moi-même «Mais t’es où ?» «Là en bas… La lucarne». Je reviens sur mes pas, m’abaisse «Yulia, ça va ? Il t’a pas fais de mal ?», elle rapproche son visage de la grille : un œil au beurre noir, du sang aux coins des lèvres «J’ai connu mieux…». Les larmes me montent aux yeux « Oh putain le salaud j’vais le tuer !» «Avant de le tuer sort moi de là… Passe par la fenêtre des toilettes, elle ferme pas… Dépêche Vite !» «Ok j’y vais». Je me mets à courir, une fenêtre entrouverte, je me hisse tant bien que mal, mes pieds glissent contre le mur, j’atterris en vrac dans les toilettes, j’en sors «Où je vais maintenant… Réfléchissons la porte d’une cave c’est souvent où ?... Dans une cuisine !». Je cours dans la cuisine, j’entends Yulia qui frappe derrière la porte, je clanche «Merde c’est fermé» «Bah oui sinon ça ferait longtemps que je serai partie !», je lève les yeux : un clou, une clef, je la prends : ça ouvre la porte ! «Lena !», Yulia me saute dans les bras «Traînons pas ici», retour aux toilettes, la fenêtre, le jardin. On fait le tour du jardin, on s’arrête au coin de la maison «La voiture ? Putain y a plus ma voiture ! On m’a piqué ma bagnole ! Non putain non c’est pas le moment ! Fait chier !!», je suis dans un état de nervosité extrême, à la limite de la crise de nerf ! «On verra ça plus tard, faut aller en ville on sera plus en sécurité».
On se met donc à courir vers le centre ville, une voiture nous croise, on entend un bruit de crissement de freins, on se retourne, un homme sort de la voiture «YULIA !!!!», c’est son père, on s’enfuit le plus vite que l’on peut, il nous poursuit à pied lui aussi.
On arrive sur une place bornée de bar avec les terrasses sorties, arrivées à la moitié de la place on entend un coup de feu, les personnes autour de nous s’abaissent comme un réflexe dans un cri commun. Nous savons que c’est pour nous, le seul réflexe que nous avons est de nous arrêter et de nous retourner. Igor pointe un revolver dans notre direction en avançant, «Il avait pas de flingue avant…», je me poste devant Yulia, «Bah voilà ce qu’il est sorti faire…», arrivé à une petite dizaine de mètres de nous, il s’arrête. «Toi la rouquine, j’vais te buter !!», Tous les mots pour décrire la peur peuvent qualifier ce que je ressens, «D’abords ma putain de femme m’a volé ma petite fille, je la récupère, et maintenant c’est toi qui essaie ! T’y arrivera pas !! T’entends ?!!! T’y arrivera pas !!!», il a une voix d’hystérique, de malade mental «Papa arrête tes conneries baisse ton arme ! Arrête !!» «Toi ferme-la !!», il pointe son flingue sur Yulia «Reste derrière moi j’ai pas envie qu’il te tire dessus». Il redirige son arme vers moi «La touche pas sale gouine !! Tu m’as volé ma petite fille ! Tu es le diable !! Maintenant à cause de toi elle est malade ! J’vais te tuer J’vais te tuer !!!».
Une déflagration se fait entendre, je m’effondre par terre, deux hommes sautent sur Igor, je ne sens aucune douleur, je me retourne «YULIA !!», elle est debout la bouche entrouverte, les larmes coulant sur le visage, les mains appuyées contre son ventre, du sang ruisselle entre ses doigts. Je me précipite «Non Yulia !!», elle perd l’équilibre, je la rattrape et l’assois par terre «Non ! Pourquoi tu m’as poussée ?! Yulia !», j’ai les mains dans son sang, j’appuie pour éviter qu’elle n’en perde plus. «Vite une ambulance, Vite putain !!!!», elle ferme légèrement les yeux «Yulia non, reste avec moi», je lui tapote la joue «Lena j’ai mal… J’ai tellement mal», j’éclate en sanglots «T’inquiète pas, les secours vont arriver…Tiens bon chérie, tiens bon… Me laisse pas». Elle serre mes mains :
«Je crois que je vais pas pouvoir»
«Non dit pas ça»
«C’est trop dur»
«Non je t’aime me fais pas ça»
Elle étouffe :
«J’ai froid Lena j’sens plus mon corps»
Ce qu’il y a autour de moi n’existe plus.
«Non, putain, non… Mais grouillez-vous merde»
Yulia respire de plus en plus difficilement :
«Lena…»
«Non arrête, économise tes forces»
«Merci… Merci pour tout… De m’avoir rendue heureuse… Avec toi, j’ai su ce qu’était l’Amour… La vie…»
Je la serre dans mes bras :
«Arrête, on dirait des adieux»
«Dans mes bagages… y a…y a… quelque chose pour toi… promets-moi… que tu le garderas… le… le plus… longtemps possible…»
«J’te le promets mais tu seras là pour le voir»
Elle me serre très fort la main, elle me sourit, elle ferme tout doucement les yeux, son sourire s’efface «Yulia, oh, Yulia», sa main se desserre, sa tête tombe de côté «YULIA NON YULIA !!!», je me mets à pleurer toutes les larmes de mon corps. «POURQUOI ! POURQUOI TOI ! NON !!!», mes cris résonnent dans le silence de la place.
La police et l’ambulance arrivent, je ne les entends ni ne les voit, je suis comme absente moi aussi, tous ces visages inconnus qui apparaissent devant moi, ma vue se trouble, mes forces me quittent, le trou noir.
Je me réveille dans une chambre blanche, des tuyaux sont branchés dans mon bras droit, je suis à l’hôpital. Des yeux, je fais le tour de la chambre, ma mère est là, elle dort sur une chaise. Le lendemain, je suis transféré à l’hôpital Polchasa de Moscou, j’y reste deux jours en observation.
Le jour de la sortie est terrible, un premier pas dehors et un immense vide, une immense solitude s’empare de moi. Je rentre dans la voiture, pendant tout le trajet, je ne dis rien. Arrivée chez moi, je monte directement dans ma chambre, je m’allonge sur mon lit et me mets à pleurer pendant des heures. On frappe à ma porte «laissez-moi tranquille !» «Je te pose quelque chose devant ta porte… C’est Mme Volkova qui me l’a donné… C’est… C’est de la part de Yulia». Au son de ce dernier mot, je reviens à moi et vais ouvrir ma porte. Par terre il y a un petit paquet, je le prends. Glissé à l’intérieur il y a un papier plié en huit, je le lis :
Lena,
Le cadeau que tu m’as offert m’a prouvé que tu tenais vraiment à moi. Et comme maintenant je t’aurai toujours avec moi, je veux que tu m’aies toujours avec toi. Tu pourras retrouver ton équilibre, l’amour peut nous apporter tellement de surprises que quoi qu’il arrive, je serai à jamais à toi.
Merci de me donner la force vivre, je t’aime.
Yulia.
Les larmes n’ayant pas cessé de couler pendant la lecture de ces mots, j’ouvre la boite, une bague, je la prends, il est gravé dessus ‘? ???? ?????’ (je t’aime, en russe), à l’intérieur est inscrit ‘Yulia et Lena’, elle est au creux de ma main, je ferme très fort le poing en levant les yeux vers le ciel, puis mets la bague au doigt qui était habitué à en porter une.
Pendant des mois, je me coupe du monde, me repassant sans cesse les souvenirs de Yulia, son sourire, son visage, son petit air malin, ses yeux magnifiques, son corps que je ne toucherai plus, son odeur, ses caresses, sa voix que je n’entendrai plus, ses mots doux auxquels je n’aurai plus le droit. J’étais à elle, elle était à moi. Et rien n’aurait pu nous séparer à part la mort et justement la mort est venue la chercher, elle, pourquoi pas moi ? Pourquoi a t-il fallu qu’elle me pousse ? Pourquoi s’est-elle prise la balle et pas moi ? Pourquoi ?
Le jour où je me décide à refaire face à la vie, on est en hiver, il neige, comme si le ciel avait jugé bon de panser de coton ma blessure. Je marche seule dans les rues froides, enneigées et grises de Moscou, avec maintenant comme seul compagnon le silence de la nuit. Les flocons tombent sur mon visage et fondent instantanément, quelle vie éphémère, le ciel est beau vu d’en bas, j’aimerais m’envoler pour le toucher.
Notre amour était né dans le silence et le silence me l’a reprit.