Les vendeurs de rêves

Chapitre 1




 

Trois semaines s'étaient maintenant écoulées pendant lesquelles nous avions appris à mieux nous connaître. Je pouvais maintenant dire que je connaissais, du moins, chaque parcelle de son merveilleux corps. Trois cents soixante deux ! Elle avait trois cents soixante deux grains de beautés qui ornaient sa peau hâlée. Et quelques petites cicatrices dont une au-dessus du sein droit, une à la cuisse gauche, juste au-dessus de sa botte qui était presque invisible, une à la base du cuir chevelu, et bien sûr cette nouvelle cicatrice qu'elle arborait au flanc et qui ressortait juste au-dessus de son rein droit. Cette dernière était maintenant presque résorbée et elle ne laisserait que bien peu de dégât.

 

Comme elle me l'avait avoué, elle avait une capacité de guérison hors du commun qui me laissait tout à fait soulagée mais aussi totalement confondue. Si c'était réellement un héritage de cet ancêtre dont elle m'avait parlé à quelques reprises, alors elle était bénie des Dieux. Peut-être était-elle réellement une déesse en fin de compte…

 

Si pendant le jour nous parcourions kilomètre après kilomètre, pendant nos nuits à la belle étoile nous parcourions autant de chemin sur une toute autre route. Maintenant que j'avais monté une tigresse, Gora ne me semblait plus qu'une douce monture sur laquelle je m'endormais souvent de jour, bercée par la cadence du rythme de ses pas. Bref, c'était le bonheur parfait ! Nous avions bien croisé quelques petits villages où nous ne nous étions arrêtées que pour refaire le plein de provisions, mais nous préférions établir notre campement loin des regards vertueux et des chastes oreilles pour une raison plus qu'évidente.

 

Tranquillement, une gentille petite routine s'était installée entre nous lorsque nous montions le camp. Zina s'occupait du feu ainsi que de chasser ou pêcher notre souper, tandis que je préparais notre couche. Je m'étais également proclamée moi-même cuisinière en chef, car j'avais découvert que mon amie ne valait pas un clou côté culinaire. En fait, c'est à peine si elle arrivait elle-même à avaler ses propres mixtures, même s'il était hors de question qu'elle l'admette, et même s'il était aussi hors de question que je lui avoue. J'avais usé de bien des ruses pour qu'elle me laisse finalement concocter nos repas, pas question que je la mette au défi en lui disant que sa cuisine était infecte. Par contre pour la cuisson de la viande braisée, elle était douée. Mieux que moi en tout cas. Sûrement l'expérience.

 

Le soir bien souvent pendant que nous terminions notre bouteille de vin ou encore une tisane aux herbes, j'écrivais pendant environ une heure durant laquelle elle affûtait tout ce qui lui tombait sous la main. Ensuite, nous allions nous baigner et, quand la lune se levait et voguait enfin sur une brise nocturne odorante en baignant le paysage de sa lumière argentée, nous rejoignions notre couche.

 

Et là, entre nos couvertures, je ressentais sa magie silencieuse imprégner tout mon être pendant que la chaleur du feu m'envoûtait et m'ensorcelait à chaque flamme, mais moins encore que ses yeux aux reflets noirs de son âme. Comme tous les jours, la nuit n'était pas brève et nos corps faisaient connaissance dans une langue ancestrale, pendant que le temps s'arrêtait pour l'éternité d'une nuit. Elle me dévorait et je succombais aux griffes et aux crocs cruels de la louve qu'elle était. Sur les fourrures de bêtes féroces qui nous servaient de couche, je lui offrais mes délices. Et quand le feu s'éteignait enfin et que le jour se levait majestueux, c'était la fin de nos ébats et nous nous endormions enfin pour quelques heures de sommeil.

 

À chaque jour qui passait, mon amour pour elle ne cessait de grandir. Elle me comblait comme la rivière comble son lit, et ma vie sans elle était impossible à concevoir. De son côté, surtout parce qu'elle était insatiable, je devinais qu'il en allait de même.

 

J'étais à me sécher un bon matin après m'être baignée, lorsque je la vis lever son regard vers le ciel et plisser les yeux. Je m'arrêtais un instant pour la regarder. Que cherchait-elle dans ce magnifique ciel d'un bleu aussi limpide que ses yeux ? Il était indéniable que plus nous avancions vers l'Ouest, que plus le climat devenait humide et tropical, mais quand elle m'affirma que demain il allait pleuvoir, je retins un fou rire et levais les yeux au ciel à mon tour. Pas un seul nuage en vue, de plus, comment pouvait-elle prédire la météo de demain ? Sans compter sur mon petit doigt gauche qui avait été fracturé quand j'étais jeune. Celui-ci ne me trompait jamais, quand le temps était à la pluie, il se mettait à élancer des jours auparavant, et ce n'était pas le cas en ce moment. Elle devait se tromper. "Tu es aussi météorologue ?" Dis-je d'un ton narquois pour l'appâter.

 

"Tu veux parier ?" Me demanda-t-elle en tombant directement dans le panneau. Elle arqua un sourcil en me regardant pour me mettre au défi, et je souris mentalement.

 

"La perdante sera de corvée de vaisselle pendant le prochain mois." Lui répondis-je aussitôt.

 

C'était un pari gagné d'avance et j'allais adorer la voir accomplir cette tâche qu'elle détestait autant que moi ! Je soupirais en exultant de bonheur. S'il pleuvait demain, mon nom n'était pas Larielle. Elle semblait vraiment satisfaite d'elle, ce qui me fit un peu rigoler. Elle allait essuyer une cuisante défaite, et la vaisselle !!! Elle ne pouvait pas toujours avoir raison…

 

Nous démontâmes le campement et nous mîmes en route.

 

"Ce soir, nous dormirons dans une grotte." Me déclara-t-elle quelques heures plus tard, sans se retourner.

 

Je refoulais un autre fou rire, car le terrain était aussi plat que mes pieds ! Mais mon hilarité prit abruptement fin quand nous arrivâmes au sortir de la forêt juste au bout d'un chemin qui descendait en serpentant et que j'aperçus une énorme montagne qui se découpait tel le dos d'un ours titanesque dans l'horizon.

 

"Mystica, la montagne des Vendeurs de Rêves…" Dit-elle en mettant sa main en visière devant ses yeux. Je l'imitais bien malgré moi avant de me retourner vers elle. Elle anticipa mes interrogations et enchaîna. "On raconte qu'un groupe de protagonistes fanatiques vit dans les milliers de grottes que recèle cette montagne. Pour ma part, la dernière fois que j'ai emprunté les sentiers qui sillonnent ses vallées, je n'y ai pas rencontré âmes qui vivent à part, bien sûr, les quelques voleurs de grands chemins qui guettent le voyageur imprudent."

 

"Des voleurs de grands chemins ? Et on va se risquer là-dedans ?" Dis-je d'une voix un peu plus aiguë qu'à l'habitude en pointant mon index vers la montagne. Elle arqua un sourcil ce qui voulait en dire long. Évidemment, elle était Zina et Zina ne craignait rien ni personne ! Je plissais les yeux. "N'y a-t-il pas un détour moins dangereux ?" Tentais-je, me sentant d'attaque pour une bonne partie de 'qui perd gagne'. Elle prit ce petit air angélique tout à fait pastiche.

 

"Si, mais il nous faudrait passer par des marécages remplis de serpents venimeux, de vipères aux longues dents, de boas constricteurs et de trucs rampants dont je ne saurais même pas épeler le nom." Me confessa-t-elle d'un air goguenard en affichant ce petit sourire retors qui me donnait envie de lui tirer les oreilles. "De plus, cela nous ferait perdre plusieurs jours, mais si tu y tiens..." Rajouta-t-elle en croisant les bras sur sa poitrine d'un air de défi.

 

Je lui rendis un faux regard noir. Elle savait que j'avais une sainte horreur des serpents. Comment savoir si elle disait vrai ? Avais-je envie de vérifier la véracité de ses dires ? Non, absolument pas… De toute façon, ces derniers jours, je trouvais qu'elle était un peu brouillon et suspectais par la même occasion qu'une bonne bataille lui serait tout à fait profitable. Ce qui me fit penser qu'il était grand temps qu'elle m'apprenne à me défendre et je me mis, par dépit, à fixer le pommeau de son épée qui dépassait de ses épaules. Bien entendu, elle suivit mon regard.

 

"Quoi ?" Lâcha-t-elle en plissant les yeux.

 

Je pouvais peut-être négocier quelque chose. "D'accord, alors si nous sommes pour combattre des voleurs, cela serait peut-être utile que tu me montres à manier l'épée." Lui dis-je en croisant les bras sur ma poitrine à mon tour.

 

"Pas question !" Grogna-t-elle en tournant les talons et en avançant le long de la route. Impossible de discuter quand elle était comme ça. Je lui emboîtais donc le pas. Sa mère avait raison, elle était tout à fait bornée quand elle s'y mettait, mais je n'étais pas le genre de personne à me décourager facilement.

 

Vers le milieu de l'après-midi, nous étions presque arrivées au pied du mont Mystica et nous nous arrêtâmes pour manger. Le soleil brillait toujours de milles feux et je la regardais en souriant après avoir scruté le ciel.

 

Elle soupira.

 

"Il pleuvra." Lança-t-elle d'un air sagace.

 

Je levais les mains en guise de capitulation. "Oui, oui, bien sûr qu'il pleuvra… " Rétorquais-je aussitôt pour montrer le risible de la chose. Apparemment, sa bonne humeur n'était pas revenue et elle s'enfonça dans les bois en me disant qu'elle allait chercher quelques champignons comestibles et de m'occuper de faire du feu. J'avisais ses armes qu'elle avait laissées derrière, pendant qu'elle disparaissait dans les broussailles.

 

Me dirigeant vers sa grande épée, je posais la main sur la garde de cette dernière. Évidemment, Gora me fit savoir que j'allais avoir de gros problèmes en s'ébrouant un peu, mais cela ne m'arrêta pas. Je retirais l'épée de son fourreau, et la pointe descendit pesamment vers le sol. "Par les Dieux, ce truc est lourd !" Marmonnais-je surprise par le poids de l'arme.

 

Comment faisait-elle pour manier cette chose ? Ah ! J'oubliais, elle était Zina. Je la soulevais à nouveau, en me servant de mes deux mains cette fois. C'était beaucoup mieux. Me retournant, je cherchais ma première victime, un gros chêne feuillu vers lequel j'avançais en prenant un air renfrogné. "Hé ! Le chêne ! Crois-tu être assez arbre pour résister à ma fervente épée ? Tu as peur hein ?! Vous êtes tous pareils, des dégonflés ! J'en ai rencontré et vaincu des milliers dans ton genre ! Allez, viens te battre ! Ou veux-tu que je fasse le premier pas ? Le premier faux pas ? Ah ! C'est ça ! Laisse-moi te dire que tu viens juste de faire ta première erreur, en attendant que je fasse ma première erreur, parce que je ne fais jamais d'erreurs. (Thwap!) J'enfonçais l'épée de Zina dans le tronc du pauvre chêne. "Ah ! Voilà ! Que ça te serve de leçon !"

 

Le problème est que je n'arrivais plus à déloger la longue lame de l'arbre dans laquelle elle était solidement enfoncée et, comme de raison, j'entendis des pas derrière moi. Je n'avais pas besoin de me retourner, je savais que c'était elle. Elle avait cette habitude d'arriver au plus mauvais moment. Je fis semblant de ne pas avoir entendu comme si cela pouvait m'éviter qu'elle me tombe dessus. Je mis un pied sur l'arbre pour m'aider à tirer sur cette maudite épée qui ne voulait plus lâcher. Ça m'apprendrait à menacer une chose qui faisait presque cent fois ma taille. Mon gros chêne se vengeait, j'en étais certaine !

 

Elle vint immédiatement se poster à mes côtés pour me repousser un peu avant de tirer son épée de sa mauvaise posture. Une seule main ! Elle n'avait utilisé qu'une seule main ! "Qu'est-ce que tu fais avec mon épée !" Gronda-t-elle en me lançant un regard contrarié.

 

"C'est pas toi qui m'as si gentiment demandé de faire du feu ?" Lui dis-je en soupirant vertement. "Comme tu vois, je coupe du bois !"

 

"Avec mon épée ?" Elle regarda l'immense chêne en inclinant la tête vers l'arrière pour en voir la cime. "Ce n'est pas un jouet, Larielle." Me lança-t-elle en reposant les yeux sur moi. C'était clair qu'elle n'allait pas avaler cette couleuvre. "Ne confonds pas te défendre et user d'une arme." Elle se rapprocha de moi en regardant son épée, puis en plantant à nouveau ses prunelles dans les miennes. "À la minute où tu tires une épée, tu dois être prête à tuer." Elle me fixa encore un moment avec intensité, puis se détourna de moi. Je la suivis vers Gora pendant qu'elle remettait son épée au fourreau et qu'elle cherchait une poêle pour faire frire les énormes pleurotes qu'elle avait cueillis. "Le problème est que les gens sont trop prompts à dégainer leur épée."

 

 

"Je ne veux pas apprendre à tuer, je veux apprendre à survivre." Lui répondis-je aussitôt, puisque c'était là ma réelle ambition.

 

Elle me regarda un instant et je lui offris un de ces superbes sourires auxquelles elle ne pouvait résister.

 

"D'accord…" Me dit-elle d'un ton protocolaire. "Voici mes règles de survie : premièrement, si tu peux courir… cours. Deuxièmement, si tu ne peux pas courir… rends-toi et ensuite cours…. Troisièmement, s'ils sont trop nombreux, laisse-les se battre entre eux pendant que toi tu cours. Quatrièmement…"

 

"Attends, laisse-moi deviner, encore un peu de course ?"

 

"Non, quatrièmement, c'est le moment d'utiliser ta meilleure arme, c'est à dire tes mots et je sais que tu peux très bien faire ça." Déclara-t-elle de but en blanc en me lançant un regard tout à fait honnête. Je devais avouer qu'elle n'était pas tout à fait à côté de la plaque avec ses judicieux conseils, puis elle enchaîna. "C'est la sagesse et l'intelligence avant les armes, Larielle. Du moment que tu prends une arme, tu deviens une cible. Et au moment où tu tues quelqu'un…" Elle s'arrêta de parler et je vis cette ombre noir que j'avais aperçue à plusieurs reprises déjà passer dans ses yeux. Cette lueur qui semblait être aussi douloureuse qu'une profonde entaille.

 

"Et au moment où tu tues quelqu'un quoi ?" Répétai-je pour l'encourager à livrer le fond de sa pensée.

 

"Tout change… Vraiment tout..." Termina-t-elle de façon énigmatique. J'étais pour la faire parler davantage, mais nous fûmes malencontreusement interrompus par une bande de brigands qui passait par-là. Je la vis retirer le long poignard de chasse, que je connaissais pour l'avoir déjà vu, de sa botte et le lancer dans le sol où il alla se planter en vibrant.

 

Elle s'avança et me fit signe de rester sagement derrière. Un petit groupe d'environ dix hommes montait le chemin. À leur tête, un homme portant un turban d'un rose crotté et délavé sourit avec avidité quand il nous entrevit. Ils arrivèrent bientôt devant Zina qui s'était interposée entre eux et moi directement sur le sentier. Évidemment, elle se tenait aussi droite qu'un pilier de béton infranchissable. Je me demandais si elle faisait exprès pour attirer les ennuis. Peut-être n'était-ce que des voyageurs comme nous ?

 

Avec cette attitude, elle aurait provoqué n'importe qui, mais je ne lui en glissais mot et la laissais faire, puisque cela n'aurait fait qu'envenimer les choses. Je me dis qu'à la première occasion, j'allais lui prouver que je n'étais pas un poids mort, puisque c'est, je crois, ce qu'elle pensait de moi quand arrivait le temps de se battre.

 

Je voulais être son associée, sa complice, son amie, et pas seulement une compagne de voyage qui raconte de bonnes histoires, qui fait bien la cuisine, et ça, c'était sans compter sur tout le reste. Lui prouver aussi que je n'étais pas seulement qu'une petite sotte. Je voulais devenir comme elle. Je voulais être elle. J'allais lui prouver qu'elle avait tort de me traiter comme un fragile bibelot de porcelaine.

 

Son bibelot. Corrigeais-je mentalement.

 

J'avais laissé échapper la première partie de leur conversation, mais je compris sur-le-champ que ça allait dégénérer quand j'entendis les deux répliques suivantes.

 

"Oh ! Nous sommes seulement de pauvres hommes qui tentons de survivre dans ce monde de fou. Alors de temps à autre, nous demandons certaines petites choses aux voyageurs. Comme, ton cheval, ton argent, tes bijoux, et je crois que je vais aussi prendre cette jolie épée que tu tiens. Donc, si on met tout ça dans la balance, je pense que la reddition serait un bon début."

 

"J'accepte." Elle marqua une pause. "Larielle, prends leurs armes." Termina-t-elle en souriant à belles dents. Elle venait de faire tournoyer son épée, ce qui signifiait qu'elle allait passer du mode attente au mode attaque.

 

 

 







Depuis le 21/02/2008