Lycia

Chapitre 9




J’ouvre un oeil. J’ai fait un rêve magnifique. Je me retourne. Fred dort toujours. En fait, je n’ai pas rêvé. Nous avons effectivement fait l’amour une bonne partie de la nuit. A bout de force et de souffle, nous avons fini par nous endormir. Jamais je n’aurais cru qu’autant de bonheur serait possible.

Un bref regard vers ma montre me confirme mon intuition : nous sommes presque en retard. Nous avons rendez-vous dans dix minutes pour l’entraînement. Je réveille la femme allongée à mes côtés.

-« Ma chérie, il faut te lever. Nous allons prendre un savon si nous ne descendons pas tout de suite. »

-« Mmmm… Tu n’as pas plutôt envie de refaire l’amour ? »

-« Oh, si ! Mais je ne crois pas que ce soit une bonne idée. »

-« D’accord, j’arrive. Mais embrasse-moi, d’abord. Sinon, je n’y arriverai jamais ! »

Je m’exécute de bonne grâce. Jamais un baiser ne m’avait autant mise de bonne humeur. Je file dans la salle de bain. Une toilette sommaire et je saute dans mon survêtement. Fred me suit de près. Elle a visiblement plus de mal que moi à émerger. Nous n’échangeons pas un mot. Le souvenir de la nuit passée continue à nous hanter. Vu l’heure, nous ferons l’impasse sur le petit-déjeuner. J’emporte quelques biscuits qui nous aideront à tenir jusqu’à midi.

Tommy ne nous épargne pas. Durant toute la matinée, il nous fait courir, sauter, plonger, sprinter sans relâche. Jamais son entraînement n’a été aussi physique. Dans les gradins, quelques curieux sont venus voir les joueuses. Un homme, seul, prend des notes sur un calepin. A la fin de la torture, l’homme s’approche de Tommy. Je les vois échanger quelques paroles, tout en regardant dans notre direction.

L’après-midi est libre. En vue du match de ce soir, Fred et moi prenons la bonne résolution de nous reposer au bord de la piscine. Au moins là, nous ne serons pas tentées de nous fatiguer encore plus. Couchées sur nos draps de plage, j’ai bien des difficultés à ne pas me coller à son corps. Pourtant, je résiste. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, nous nous endormons.

Le match de ce soir s’annonce ardu. Nous entamons ce tournoi en rencontrant les lauréates de l’an dernier. En rentrant dans la salle, je remarque immédiatement l’homme de ce matin : il a toujours son petit calepin à la main, son crayon et sa casquette rouge. Durant les deux semaines que dureront notre tournoi, il sera toujours là, aux entraînements comme aux matches. De temps à autres, il adresse la parole à Tommy, sinon, il ne parle à personne.

Après un début difficile, nous remportons le match en cinq sets. Fred a été surnaturelle. Je suis toujours autant émerveillée de la voir jouer. Même contre des adversaires de cette pointure, elle est un cran au-dessus de tout le monde. Nous sommes heureuses de jouer ensemble, aujourd’hui plus que jamais…

Ponctuées des réveillons et des rencontres successives, les deux semaines défilent à une vitesse vertigineuse. Jour après jour, nous nous découvrons l’une l’autre. Je sais maintenant que c’est à ses côtés que je veux vieillir. Nous avons énormément discuté, tous les sujets essentiels y sont passés : mariage, enfants, études, boulot… Nous sommes du même point de vue pour tout. C’est merveilleux de rencontrer une personne qui a les mêmes objectifs dans la vie.

Malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin et l’heure de rentrer a sonné. Cette année, nous emporterons la coupe en Belgique. Les autres nations devront venir nous la voler l’an prochain, si elles veulent la reconquérir !

Fred et moi savons pertinemment bien que ce que nous venons de vivre est exceptionnel et que nous devons revenir à la réalité. Nous avons eu la chance immense de partager cette aventure, mais il est temps pour nous de retrouver une vie « normale ».

Lorsque nous atterrissons à Bierset, la piste est toute blanche. Il a neigé durant notre absence. Le retour à la maison se fait dans un silence de plomb. Aucune de nous deux n’a envie de parler. Nos mères l’ont parfaitement bien compris et elles n’insistent pas. Nous ne parvenons pas à nous lâcher la main, comme si ce contact était le dernier lien qui nous unissait, désormais. Perdre ce contact est perdre un peu de moi-même. Nous nous retrouverons demain à l’école, mais nous n’aurons plus le bonheur de nous endormir, repues, dans les bras l’une de l’autre. Nous ne nous réveillerons plus chaque matin avec le sourire de l’autre en guise de soleil. Ce temps finira par arriver, lorsque nous serons enfin unies pour la vie. Mais nous sommes encore si jeunes. De longues années d’étude nous attendent.

Au moment de la séparation, sans dire la moindre parole, nous éclatons en sanglots. Nos mères ont la délicatesse de nous laisser seules. Sans attendre que la voiture soit sortie de l’allée, je monte dans ma chambre. Clara est partie dormir chez une copine et c’est la voisine qui surveillait le sommeil des garçons sur le temps que maman est venue me chercher à l’aéroport. Je peux donc m’allonger en travers de mon lit et me laisser aller de tout mon saoul à mon chagrin. Je finis par m’endormir, épuisée.

Je me rends compte le lendemain matin que Fred a les mêmes yeux que moi. Son retour n’a pas du être plus facile que le mien. Nous essayons de combler ce manque en ne nous quittant pas d’une semelle. Chaque occasion de se retrouver est utilisée à bon escient. Peu de mots sortent de nos bouches les quelques premiers jours. Au bout d’une semaine, la vie reprend lentement son cours : l’école, la famille, le volley… et les moments d’intimité que Fred et moi avons réussie à instaurer. Bien sûr, rien à voir avec les folles nuit d’amour que nous avons vécues à Madrid, mais un réel besoin de se retrouver seules, juste pour être nous-mêmes.

Le quinze janvier, c’est mon anniversaire. Maman m’a préparé une surprise et a invité toutes les personnes que j’aime à la maison. Fred m’offre une superbe gourmette gravée de son prénom. Elle la met immédiatement autour de mon poignet et je sais que plus jamais elle ne me quittera. Marie et maman se sont mises d’accord pour nous offrir un week end à la côte belge. Elles ont été tellement touchées par notre difficulté à vivre séparées qu’elles ont pris conscience de la force de notre amour. Nous partirons vendredi prochain, en train. Et samedi, c’est l’anniversaire de Fred. Nous pourrons donc le fêter ensemble là-bas.

Marie me dit en aparté qu’elle a pris la même gourmette que la mienne pour Fred, avec mon prénom. Elle me la donne pour que je puisse l’offrir à Fred. Mais je veux trouver un cadeau qui sera personnel et qui viendra vraiment de moi. Après avoir erré toute la semaine dans les rues commerçantes, je décide de lui faire un montage vidéo.

J’assemble toutes les photos de tous les événements que nous avons partagés ensemble. Je les monte en clip vidéo avec, comme fond sonore, la chanson qui nous fait craquer toutes les deux : « S’il suffisait d’aimer » de Céline Dion. J’y ajoute quelques petits commentaires personnels. A chaque moment, jour et nuit, elle pourra nous voir et revivre tous ces instants magiques que nous avons vécus, et même entendre ma voix ! Je sais qu’elle aimera…

Elle aime ! Nous visionnons le DVD chez elle, dès notre retour de la mer. Sur le mot fin, elle éclate en sanglots.

-« Je ne voulais pas te faire pleurer. Je voulais juste que tu puisses te souvenir de moi à chaque instant. »

-« Tu sais bien que tu es dans mon cœur. Je ne peux pas t’oublier. Mais je vais partir. »

-« Partir ? Où ça ? Quand ? »

-« Tu te souviens de la casquette rouge ? C’est un recruteur de l’équipe de New York. Il venait me voir. Je vais aller jouer là-bas. »

-« Combien de temps ? Tu pars quand ? »

Ma voix tremble. Les larmes coulent le long de ma joue sans que je puisse les empêcher.

-« Je pars à la fin du mois de février. Ce sera la trêve dans leur championnat et ils veulent que je commence dès la reprise. »

-« Mais tu y restes jusque quand ? Tu peux pas partir pour toujours sans tes parents. Tu es trop jeune. »

-« Mes parents viennent avec moi. Mon père s’est fait muter dans son entreprise. Cela faisait déjà longtemps qu’on le lui proposait. »

-« Mais tu peux pas partir pour toujours…. Et moi ? Et nous ? Qu’est-ce qu’on devient ? Qu’est-ce que je vais faire sans toi ? »

-« Je sais, ma chérie. Je suis autant affolée que toi. Je ne savais pas comment te le dire. C’est une chance pour moi. Mais je voudrais que tu puisses venir avec moi. »

-« Mais je n’ai rien à aller faire là-bas, moi. Ma vie est ici, et avec toi. »

-« Je voudrais rester. Mais je dois partir. Je reviendrai te chercher, je te le promets. »

-« Ne fais pas de promesse que tu ne pourras pas tenir. Si tu pars, tu ne reviendras jamais. Je le sais. Je le sens. »

-« Si, je reviendrai. Peut-être dans un an, peut-être dans cinq ans. Avec l’argent que je gagnerai, je pourrais revenir durant les vacances. Et tu pourras venir m’y retrouver aussi. »

-« Mais je ne pourrais pas vivre sans toi ! Tu es l’air que je respire. Tu vas m’oublier, si loin… »

-« Je ne t’oublierai pas. Tu es le soleil de ma vie. Tu es la prunelle de mes yeux. Je sais que ta vie, maintenant, est ici, auprès de ta famille. Un jour, elle sera à mes côtés. Je le sais. Ici ou là-bas, nous verrons bien. Mais ensemble. »

-« Ne pars pas, je t’en supplie… »

Mes larmes se sont transformées en sanglots. Je n’entends plus ce qu’elle me dit. Je n’arrive plus à parler.

Aujourd’hui, ma vie s’est arrêtée…