Seule dans la grande pièce vide, Gabrielle passa le reste de la nuit à poursuivre stérilement le sommeil. La Barde remercia les Dieux pour le professionnalisme de son garde. Il n'avait pas vraiment reluqué son corps nu et était même allé jusqu'à lui apporter un peignoir pour se couvrir tout comme il avait mis quelques bûches dans la cheminée qu'il avait allumée, pour amener la pièce à une température quelque peu supportable.
Il n'était pas très bavard, mais Gabrielle n'était pas vraiment d'humeur à s'entretenir avec lui de toute façon. Sa conscience débattait entre sa raison et ses sentiments, et à chaque argument, l'un d'eux tentait de se glisser en première place dans son cerveau. Un à un, elle les força à s'arrêter, cherchant au lieu de cela la paix provisoire dans laquelle elle espérait trouver le sommeil, sachant que ce débat de conscience serait toujours là le lendemain matin.
Après s'être tournée pour ce qui semblait être la centième fois en autant de minutes, elle repoussa les draps et frotta ses yeux graveleux avec épuisement. Elle aurait presque pu se retrouver en orbite tellement elle sursauta quand la porta s'ouvrit, et que le garde marcha à grand pas dans la pièce, un peignoir à la main. Elle s'assit rapidement, en remontant les draps sur son corps, ne réalisant pas que cette action donnait au garde une meilleure vue encore - mais il s'inclina en une telle révérence qu'il ne put admirer - que si elle les avait simplement laissés là où ils étaient, c'est à dire sur le plancher.
S'avançant un peu plus vers le lit, le garde lui tendit, une robe verte de style oriental, presque identique, à part la taille et la couleur, à celle que Tao Feng portait pour désigner qu'il était le Guérisseur en Chef.
"Habillez-vous rapidement, s'il vous plaît. Sa Majesté n'aime pas attendre." Comme Gabrielle repoussait le drap pour prendre la robe, le garde se retourna partiellement, lui donnant autant d'intimité qu'il le pouvait en s'assurant quand même qu'elle ne se lève pas et ne lui fausse compagnie, ce qui l'enverrait pourrir directement sur une croix.
Gabrielle sortit du lit, reconnaissante du peu d'intimité qu'on lui accordait et hoqueta comme ses pieds chauds rencontrèrent le carrelage froid. "C'est froid", fit-elle remarquer inutilement au garde, qui grogna. Elle leva les bras, et fit glisser le tissu frais sur sa tête et ajusta les longues manches gracieuses de la robe, ses mains lissèrent le tissu comme il glissait sans peine sur sa peau.
Cette robe lui allait comme un gant. Gabrielle conclut que son observateur silencieux devait avoir une femme de sa taille cachée à quelque part. "Je suis prête, je pense" dit-elle finalement, souhaitant avoir une brosse pour peigner ses cheveux. Prenant son bras fermement, mais sans douleur, le soldat inconnu mena Gabrielle de sa luxueuse, et stérile, prison par un long vestibule en pierre vers les étages inférieurs. Ils stoppèrent tous les deux devant la porte qui portait l'emblème de la Conquérante, le soldat adressa un salut protocolaire au soldat qui gardait la porte, qui à son tour ouvrit l'énorme porte et annonça les visiteurs.
Après avoir obtenu une réponse affirmative, le soldat fit un pas sur le côté et Gabrielle fut introduite à la Conquérante. Xena, parée dans des cuirs fraîchement huilés, et arborant une soyeuse cape pourpre ornée d'épaulettes cloutées, était debout face à une des nombreuses fenêtres de la salle du trône, regardant dehors, ses terres qui grouillaient de soldats et de sympathisants. À l'horizon, elle put voir les bateaux à grands mâts. Le dernier contingent de l'énorme armée de Chine arrivait sur les rivages grecs. Elle sourit intérieurement, voyant les dernières pièces du piège qu'elle préparait pour César, se mettre en place avec une précision militaire. C'est dans des jours comme celui-ci, qu'il était bon d'être la Dirigeante du Monde.
"Laissez-nous," dit-elle finalement, bien consciente des deux soldats qui la regardait. Elle put presque entendre la révérence des gardes avec son ouïe aiguisée, puis ils se retirèrent doucement de la pièce. Elle resta cependant, à la fenêtre, ses yeux suivaient à la trace l'activité qui s'y déroulait en contrebas, un plaisir subtil perça ses boucliers intérieurs. "Le peuple de Chine a un vieux dicton," commença-t-elle, sur le ton de la conversation. Elle parla dans une langue dont Gabrielle devinait être du chinois.
"Cela sonne bien. Qu'est-ce que ça signifie ?"
"Le lâche meurt un millier de fois. Le courageux une seule fois." Elle détourna les yeux de la fenêtre, et captura sans effort ceux de Gabrielle. "Je n'ai pas encore décidé où tu te situais dans cette équation."
Gabrielle ne put empêcher le sourire qui prit naissance sur son visage. "Alors tu n'es pas la seule. Parfois je ne suis pas sûre de savoir où je me situe non plus."
Le visage de Xena sembla se détendre presque imperceptiblement avant que le masque glacial ne retombe à nouveau. "Puisque je ne suis pas une imbécile, je ne gaspillerai pas tes talents. Je vais donc, te libérer pour le salut de mes soldats, fais bien tes devoirs de guérisseuse." Elle sourit ; une expression qui ne fit pas dégeler ses yeux polaires. "Un avertissement, Amazone. Une erreur de ta part, et ta vie se terminera abruptement."
Gabrielle leva fièrement le menton. "Je ferai mon travail. Avec ou sans tes menaces."
"C'était juste pour m'assurer que c'est bien ce que tu feras. Tu peux partir."
La Barde resta plantée là pendant un instant, luttant contre la forte envie de parler, puis décida sagement de tenir sa langue, et fila rapidement vers les portes massives.
"Amazone." La voix douce de Xena retentit par-dessus l'épaule de Gabrielle. Elle s'arrêta, mais ne se retourna pas.
"Je tiens Tao Feng en otage de fortune. Ta fortune. Sers-moi bien et il ne saura jamais comment c'est que de finir comme la fille qu'il t'a aidé à sauver."
Gabrielle se retourna, lentement, ses yeux projetaient un message que ses lèvres ne prononcèrent pas.
Xena sourit d'un air satisfait, ses propres yeux projetaient également un message qu'elle savait clair.
Après un long moment de tension, la Barde recula finalement de quelque pas, se détourna, et passa rapidement devant le garde qui lui ouvrit la porte.
*******
Callisto stoppa sa jument rouanne à côté du terrain d'entraînement, impressionnée malgré elle par les manœuvres de bataille qui y était pratiquées. Dagnine était peut-être un simplet pas trop intelligent, un laquais, mais il connaissait vraiment ses techniques de combat.
Quand le dit laquait simplet et pas trop intelligent remarqua que sa pire ennemie empiétait non seulement sur ses plates bandes, mais le regardait aussi avec des yeux de prédateur, il fit tourner son cheval et s'approcha d'elle en trottant rapidement. "Que fais-tu ici ?" Il fit danser nerveusement, son cheval en cercles autour de la femme blonde juchée sur sa jument.
"Souviens-toi à qui tu t'adresses, espèce de vermisseau. Je suis ton commandant."
"Ici, c'est moi qui commande," répliqua Dagnine, laissant glisser sa main sur la poignée de son épée.
Callisto sourit. "Je suis sûre que la Conquérante sera heureuse d'entendre dire que tu lui as usurpé son rôle."
Dagnine fronça les sourcils. "Ce n'est pas ce que je voulais dire et tu le sais."
"Oh vraiment," ronronna Callisto. "Et que voulais-tu dire au juste, Dagnine ?"
C'était la première fois, dans ses souvenirs, que la putain blonde l'appelait par son nom et pour quelques raisons insondables, Dagnine fut parcouru par un frisson de pure frayeur qui lui grimpa le long de la colonne vertébrale. "Rien", murmura-t-il, faiblement.
"C'est ce que je pensais," répondit Callisto, en souriant. Elle fit un petit geste de la main. "Mais assez bavardé. Je suis ici parce que j'ai une proposition à te faire."
Dagnine la regarda avec des yeux de poisson mort. "Quoi ?"
Callisto mit une moue sur ses lèvres dans une fausse expression compatissante. "Oh, ne t'ont-ils pas appris la signification de mots avec plus d'une syllabe à l'école Militaire, chéri ? Pauvre petite chose. J'essaierai de t'expliquer ça de manière à ce que ton petit cerveau limité puisse comprendre." Elle sourit, et une lueur malicieuse s'alluma dans ses yeux malveillants. "Je te gratte le dos, et tu grattes le mien. Tu comprends ?"
Dagnine fronça les sourcils de nouveau. "Je t'avais bien compris la première fois."
"Bien sûr que tu m'avais compris, chéri. Alors, qu'est-ce que tu en dis ?"
"Qu'as-tu en tête ?"
"Tu fais quelques petites commissions pour moi et en retour, je te donne ça." Elle mit la main dans son corsage, et en retira la Pierre d'Ixion, la tenant de manière à ce que la lumière du soleil matinale la présente sous son meilleur jour.
Les yeux de Dagnine s'agrandirent et devinrent de la taille des soucoupes. "Où... l'as-tu eue ?"
Callisto inclina la tête. "Bien, si je te le disais, ça ne serait plus un secret, pas vrai ?"
"Mais la Conquérante... "
"Ce que Xena ne sait pas ne 'nous' fera pas de mal." Elle fit sauter la pierre dans sa main, et sourit pendant que le regard fixe de Dagnine suivait le mouvement de la gemme comme s'il y était englué. "Je sais que ce joli petit caillou fait partie de tes fantasmes depuis des années, Dagnine. Et depuis tout ce temps, Xena te l'agite sous le nez, n'est-ce pas. Elle t'a promis de te le donner si tu jouais au bon petit soldat, et accomplissait tous ses désirs." Elle lança de nouveau le petit caillou dans les airs. "Et tes désirs à toi, Dagnine ? A-t-elle jamais, ne serait-ce qu'une seule fois, prit ceux-ci en considération ?"
Elle rit comme Dagnine se lécha les lèvres, en regardant fixement la pierre tel un homme nu prêt à se faire baiser. Elle inclina de nouveau la tête. "As-tu entendu un seul mot de ce que je t'ai dit ?"
"Oui," croassa finalement le soldat. "Je t'ai entendue."
"Bon. Avons-nous une entente alors ?"
Après un long moment, le soldat détacha son regard fixe de la pierre et examina les yeux gais de sa nouvelle Maîtresse. Ses larges épaules s'effondrèrent sous la défaite. "Qu'est-ce que tu veux que je fasse ?"
*******
Flanqué de son nouveau compagnon, Gabrielle reprit le chemin qui la conduirait à la tente de soin. Là, elle rencontra les regards accusateurs des assistants guérisseurs, elle imagina sans peine, qu'ils la blâmaient pour la disparition de Tao Feng.
Ses yeux s'adaptèrent à l'obscurité contrastante de la tente, et elle médita sur un moyen de distraire son esprit de la froideur qui était dirigée vers elle.
Elle ne trouva rien, cependant.
Tous les lits étaient vides. Les paniers d'herbes et de lins pour les bandages étaient remplis à ras bord. La tente elle-même avait été balayée, lavée, débarrassée des saletés et de la boue.
Gabrielle soupira, se sentant très mal à l'aise et un peu coupable.
Un jeune homme, arborant un duvet en guise de première barbe, marcha timidement jusqu'à elle, les mains serrées derrière le dos. Il tenta un sourire. "Ne t'occupe pas d'eux," chuchota-t-il. "Ils sont juste vexés pour Tao Feng."
"Il est en sécurité," répondit Gabrielle, employant son ton de Barde pour lancer sa voix afin d'être entendu par tout le monde à l'intérieur de la tente. "La Conquérante avait besoin de lui pour une assignation spéciale." Ce qui était vrai, en quelque sorte. "Je suis sûre qu'il sera revenu avant que vous ne vous en rendiez compte."
En fixant subrepticement les yeux sur la pièce, Gabrielle put voir, aussi bien que ressentir distinctement, la tension des hommes diminuer autour d'elle. Elle permit à son propre corps de se détendre un peu. "Merci," chuchota-t-elle au jeune guérisseur devant elle.
Le jeune homme secoua la tête et rougit jusqu'à la racine de ses cheveux blonds platine.
La Barde ravala son sourire, quand elle reconnut les signes d'un béguin pour elle chez le jeune homme.
L'apprenti s'empêtra dans ses pieds, et remit ensuite ses mains derrière son dos. Dans celles-ci, il tenait un vieux bout de fil et une aiguille. "Je... hum... Je t'ai vu recoudre Mellonius hier. Je pense que tu as fait un merveilleux travail. Je pense qu'il ne lui restera même pas une cicatrice." Sa voix était craintive et sa langue épaisse.
Gabrielle sourit, ce qui fit rougir le jeune homme d'un rouge encore plus profond. Elle vit en lui, le type exact d'homme sérieux et bellâtre, pour qui elle-même aurait pu avoir le béguin avant qu'une certaine femme aux cheveux noirs, et aux magnifiques yeux bleus, ne lui vole son cœur, son âme et tout ce qui se trouvait au milieu. "Merci. J'ai eu beaucoup de pratique à recoudre des blessures de bataille par le passé."
L'apprenti tressaillit. "Bien, tu vois, c'est justement mon problème. Je n'ai jamais eu cette chance. J'ai toujours voulu être un guérisseur, mais j'ai grandi dans un village de marchand et, bien... il n'y avait pas vraiment beaucoup de travail de ce genre pour moi." Il la regarda, avec ses yeux d'or suppliants. "M'apprendras-tu comment recoudre comme tu le fais ? S'il te plaît ?"
La Barde prodigua au jeune homme un sourire brillant, ensoleillé, qui le laissa voir des étoiles danser devant lui. "Ça me fera plaisir de t'apprendre. Allons plus près de ces torches pour avoir plus de lumière pour travailler."
Abasourdi le jeune homme inclina la tête avec obéissance et suivi sa nouvelle enseignante comme un chiot, son esprit était vide de tout sauf du souvenir du sourire de Gabrielle qui restait imprimé sur ses rétines.
*******
Les torches s'étaient presque toutes consumées et Gabrielle avait des crampes dans les doigts après la longue séance qu'elle venait de donner avec l'aiguille, le fil et un élève qui semblait plus intéressé à observer son visage que ses mains.
Notant que le jeune homme, dont le nom était Tellimenichus, montrait cette fois plus d'intérêt pour sa couture que pour celle qu'elle faisait, elle fit rouler son cou raide sur ses épaules et gémit doucement comme celui-ci se remit en place.
L'étrange craquement qu'il fit en se replaçant convainquit Gabrielle, qu'elle devrait peut-être sortir de la tente et aller marcher un peu à l'extérieur. Pour pouvoir refaire cette manœuvre particulière avec son corps. " Je n'ai, jamais en réalité, vu quelqu'un avoir cette teinte aussi rouge auparavant. "
Juste au moment où elle allait dire quelque chose pour calmer son jeune admirateur, les pans de la tente s'ouvrirent. Un soldat à bout de souffle surgit à l'intérieur et s'arrêta à quelques pieds de la Barde. "Venez vite. Il y a eu un accident."
Bondissant sur ses jambes, Gabrielle saisit la trousse de guérison de Tao Feng, et se tourna ensuite vers Tellimenichus. "Reste ici et continue à pratiquer. Je reviens tout de suite."
Le jeune homme se leva sur ses pieds. "Non. S'il te plaît, emmène-moi avec toi." Il sourit timidement. "Tu pourrais avoir besoin d'aide et, eh bien, j'ai besoin de voir mon mentor en action."
N'étant jamais capable de résister à une supplication de la sorte, la Barde sourit, inclina la tête et lança la trousse de guérison au jeune homme.
Son visage s'illumina tel un enfant le matin du Solstice d'hiver. "Merci !"
Gabrielle sourit encore, puis se retourna vers le soldat essoufflé. "Conduis-moi."
*******
Après plusieurs minutes, le trio arriva enfin sur le site de l'accident. Un petit groupe de soldats était attroupé autour de quelque chose, et regardait la scène en parlant avec vivacité.
En se frayant un chemin à travers la foule, Gabrielle regarda vers le bas et vit le soldat, qui recouvrait son visage partiellement avec son bras. Elle s'accroupit immédiatement, évaluant celui-ci de ses yeux scrutateurs cherchant la blessure. "Est-ce que ça va ?"
Retirant brusquement le bras de son visage, l'homme sourit.
Avant même qu'elle ne puisse cligner des yeux, Gabrielle se retrouva avec la pointe acérée d'une épée sur la gorge. Pourquoi cela ne pouvait pas juste aller bien pour une fois changer?
Alors elle regarda pour de bon l'homme imposant au-dessus d'elle. Ses yeux s'agrandirent de stupeur. "Dagnine ?"
"Tu me connais. J'en suis honoré." Son sourire torve devint rusé.
"Pourquoi fais-tu ça ?"
Dagnine haussa les épaules, et la pointe de l'épée s'enfonça encore un peu dans le cou de Gabrielle. "C'est peut-être parce que je n'aime pas les blondes."
Gabrielle ne put s'empêcher de répliquer. "Ouais. J'ai pourtant entendu dire que tu étais plus du type Centaure."
En beuglant de colère, Dagnine leva son épée et s'élança pour porter un coup meurtrier. À la dernière seconde, Gabrielle se poussa du chemin et esquiva le coup, ne se rendant pas compte que Tellimenichus passait devant elle pour l'empêcher d'être frappée.
Comme l'épée frappa, elle s'enfonça profondément dans la cuisse du jeune homme, aspergeant Dagnine et Gabrielle de sang.
La Barde attrapa l'apprenti comme il tombait, le posa doucement par terre et appuya sa main fortement sur sa blessure béante. En secouant la tête, elle posa les yeux sur Dagnine, et serra les dents.
"Lève-toi, femme ou je te t'abats sur place comme une chienne."
"Fais-le, alors, parce que je ne lâcherai pas cet homme."
Dagnine haussa les épaules. "Comme tu veux !" Il souleva son épée une fois de plus et Gabrielle resserra sa pression sur la jambe de Tellimenichus, le menton relevé, son esprit chuchota un dernier au revoir à Xena.
Un des sons préférés de Gabrielle dans n'importe quelle réalité se fit alors entendre et Dagnine regarda, muet, l'épée qui avait rétréci à moins de la moitié de sa longueur originale, dans sa main.
La Conquérante atterrit au milieu du groupe, en faisant dégringoler les témoins telles des colonnes s'effondrant dans un temple. Elle flanqua un coup de pied au poignet de Dagnine qui se brisa comme son épée. Il se retrouva alors sur le dos, à chercher son air et fut empalé par la lumière étincelante d'une paire d'yeux mortellement bleus, qui firent baisser les siens.
C'était un revirement de situation tout à fait inattendu, il sentit la pointe de l'épée de la Conquérante lui chatouiller le larynx. "Grosse erreur, Dagnine."
Le Général avala difficilement, se gagnant une jolie petite entaille le long de la pomme d'Adam qu'il avait saillante.
Xena vit les yeux de l'homme changer et elle se raidit, en entendant le bruit d'une arbalète qu'on armait à quelques pieds derrière elle.
Reconnaissant facilement le changement de position de Xena, Gabrielle lâcha des yeux la blessure de Tellimenichus, et parcourut des yeux les alentours. Dans un arbre peut-être à cinquante pieds de distance, la Barde vit un faible flash de lumière. "Xena", avertit-elle doucement.
"Je sais." Répondit la Conquérante d'un ton égal. Elle leva brusquement la main et comme par magie, une flèche d'arbalète apparut soudainement dans son poing serré. Elle en attrapa une deuxième sans lâcher la première, et utilisa ensuite son épée pour en dévier une troisième. Son chakram siffla de nouveau et l'assassin tomba de l'arbre, l'arme profondément enfoncée dans le thorax.
Soudainement, une autre salve de flèches vint et elle employa encore son épée pour les faire dévier, maudissant le cadavre dans lequel s'était enfoncé son chakram.
Comme Xena était occupée à se protéger de l'attaque aérienne, Dagnine vit sa chance et saisit l'épée d'un de ses copains. Avec le sourire d'un chacal, il souleva son épée, avec dans les yeux l'intention d'obtenir le plus grand prix d'entre tous.
Bien consciente de l'action derrière elle, la Conquérante attendit patiemment que l'archer recharge, et para le coup meurtrier de Dagnine, le repoussant en arrière de plusieurs pieds.
Dagnine n'était cependant pas monté parmi les rangs de la Conquérante pour la seule fidélité que lui inspirait la pierre. C'était une fine lame et il savait que s'il pouvait la distraire juste assez longtemps, une des flèches finirait par l'atteindre. "Tu ne peux pas nous tuer tous les deux, Xena," railla-t-il, employant délibérément son nom.
La Conquérante sourit. "Si je peux."
Elle l'attaqua impitoyablement et sans arrêt, s'assurant de présenter à l'assassin dans les arbres une cible qui se déplaçait sans cesse ce qui était presque impossible à atteindre.
Atteignant ses limites, Dagnine fut capable de bloquer et de parer chaque coup, attaquer était cependant complètement hors de question.
Par un pur hasard, Gabrielle regarda de nouveau vers la ligne d'arbre et observa comme l'archer décochait deux autres flèches, une après l'autre. Elle regarda derrière elle juste à temps pour voir Xena se placer directement dans leur trajectoire.
Le reste fut de l'instinct à l'état pur.
Le temps sembla s'arrêter pendant des années plutôt que quelques secondes. Elle sentit son corps s'élancer et bondir de lui-même de sur le sol, ses bras s'allongèrent, ses doigts s'étendirent le plus possible, son regard fixé seulement sur les missiles qui se dirigeaient maintenant droit sur elle.
Un léger déplacement d'air et elle ferma la main, stupéfié, elle réalisa qu'il y avait maintenant quelque chose qui trônait dans son poing fermé.
Je l'ai attrapée !
Ce fut tout ce qu'elle eut le temps de penser comme le deuxième projectile se nicha dans son flanc gauche.
Le temps s'arrêta de nouveau et elle tomba lourdement par terre, la flèche toujours serrée fermement dans sa main.
Dagnine sembla abasourdi de voir la jeune guérisseuse, qu'il avait si facilement trompé, accomplir ce que Xena était la seule à pouvoir réussir auparavant.
Et cela donna à Xena l'occasion dont elle avait besoin. Elle frappa avec puissance, et coupa net la tête de son Général, son regard de stupéfaction ne quitta pas ses yeux vitreux. Elle fit alors demi-tour, et lança son épée vers les arbres avec toute la force dont elle était capable, et sourit d'un air légèrement satisfait quand le deuxième assassin tomba de la branche, ses mains prostrées autour de l'arme gluante qui lui sortait de la poitrine.
En baissant la tête, les yeux de la Conquérante s'agrandirent légèrement quand elle vit sa guérisseuse étendue sur le sol. Elle s'accroupit rapidement, et fixa les yeux sur la blessure.
Gabrielle sourit, en ouvrant sa main. "Regarde, Xena," balbutia-t-elle. "Je l'ai attrapée." La douleur crispa son visage et tempéra sa joie presque enfantine. Elle toussa légèrement et un filet de sang s'écoula goutte à goutte de ses lèvres.
"Pourquoi ?" Demanda Xena, abasourdie par l'acte de pur altruisme.
"Je ne pouvais pas te laisser mourir," vint simplement la réponse avant que les yeux verts et brillants de la Barde ne se ferment.
Le hennissement irrité d'un cheval tira la Conquérante de sa douce transe et elle regarda en cachant le soleil de ses yeux de sa main.
Marcus sauta en bas de son cheval comme si sa selle avait été en flammes, atterrissant à côté de Xena, il regarda avec des yeux grands ouverts, le carnage autour de lui. "Majesté ? Qu'est-ce qui c'est passé ?"
Xena l'ignora puisque c'était évident "Regroupe ces hommes," dit-elle en faisant un geste en direction du petit groupe d'hommes qui étaient debout autour de la scène quand elle était arrivée, "enferme-les dans le donjon. Je te rejoindrai là-bas, je veux les interroger moi-même."
"Oui, Majesté."
Elle posa les yeux sur le jeune homme que sa guérisseuse avait essayé d'aider. Il était toujours vivant, mais le sang coulait abondamment de sa blessure. "Faites-le escorter jusqu'à la tente des soins. Envoyez chercher Tao Feng et dites-lui de traiter le garçon."
"Oui, Majesté. Et celle-ci ?" Demanda-t-il, en indiquant la Barde inconsciente.
En s'accroupissant, la Conquérante prit doucement le corps de Gabrielle dans ses bras, et se remit debout. "Je m'occuperai personnellement d'elle." Elle siffla son étalon et quand il s'approcha, elle siffla de nouveau, et il se mit à genoux. Elle glissa soigneusement sur son large dos, et accota le corps chaud de Gabrielle contre sa poitrine. Elle siffla une autre fois et son cheval se remit debout, et attendit patiemment l'ordre suivant.
Un autre soldat de sa Garde Royale stoppa son cheval devant elle et lui remit son épée et son chakram qu'il avait nettoyés. Xena les accepta un par un, les remettant à la place usuelle qu'ils occupaient sur son corps.
"Que devons-nous faire de Dagnine, Majesté ?" Demanda Marcus.
"Mettez sa tête sur l'une des piques de mon portail. Et donnez sa carcasse aux loups."
"À vos ordres, Majesté."
En prenant les rênes dans sa main libre, la Conquérante claqua sa langue et le cheval se mit en route vers le palais, employant sa démarche la plus douce.
*******
Gabrielle reprit conscience très lentement, ses sens prenant lentement le pouls du monde qui l'entourait, pendant encore un moment, avant qu'elle n'ouvre les yeux pour de bon. Sa poitrine palpitait au rythme des battements de son cœur, envoyant des picotements le long de son bras gauche. Le lit sous elle était frais et doux et l'air était parfumé d'encens.
Ses paupières s'ouvrirent, apparemment de leur propre volonté et un visage sombre se forma graduellement devant elle. La Barde cligna une fois des yeux pour ajuster sa vision et la femme au-dessus d'elle lui sourit. "Re-bienvenue parmi nous," rétorqua Niamey d'un ton léger et cadencé.
"Merci. Je pense." Son corps prostré ressentit le besoin de s'étirer, mais la douleur enflamma son flanc gauche et l'a convainquit de remettre ce besoin à plus tard.
"Est-ce que ça te fait très mal ?"
"Ce n'est pas trop pire."
Les yeux sombres de Niamey scintillèrent devant l'évident subterfuge.
Gabrielle fronça légèrement les sourcils. "J'ai eu de meilleurs jours," admit-elle. "Qu'est-ce qui s'est passé ?"
Les yeux de la domestique se rétrécirent tandis qu'elle regardait la jeune femme encore une fois. La Conquérante n'avait pas mentionné de blessure à la tête, mais... "Quelle est la dernière chose que tu te rappelles ?"
Le sourcil de la Barde s'arqua comme elle réfléchit. "Il y avait... une bataille. Et... quelqu'un tirait des flèches... depuis les arbres. Et... " Son visage s'éclaira et un sourire apparut sur ses lèvres. "Et j'ai attrapé une flèche !"
Niamey sourit. "Oui, c'est ce que tu as fait. En passant, ça a été la conversation du jour à la Cour. Comment une petite femme, une guérisseuse de surcroît, a été capable d'attraper une flèche en plein vol ?" Le sourire de la femme noire s'approfondit, se propageant jusqu'à ses yeux. "Et comment elle en a pris une autre en plein flanc, tout ça pour sauver la vie de la Conquérante ?"
Gabrielle ne put contrôler le teint coloré qui s'étendit sur ses joues et ses oreilles devant l'adoration contenue dans les yeux de la domestique. "J'ai fait ce que j'avais à faire," dit-elle, tranquillement.
Niamey inclina la tête. "Il y a certaines personnes ici qui ne te remercient pas, pour ton acte de bravoure, mais je ne suis pas l'une d'entre elles." Elle saisit la main de la jeune guérisseuse entre les siennes. "Merci, Gabrielle. Ce que tu as fait était très courageux et brave."
Son teint coloré s'amplifia, la Barde retourna la douce étreinte, un peu béate.
Niamey sentit l'embarras de l'autre femme, libéra ses mains et lissa les draps qui couvraient sa patiente. "Penses-tu que tu pourrais t'asseoir un peu ? J'ai reçu l'ordre de te donner autant d'eau que je le peux. Et il y a du bouillon qui chauffe sur le feu."
En inclinant la tête légèrement, Gabrielle permit à Niamey de l'aider à prendre une position allongée, plusieurs oreillers duveteux furent placés derrière son dos. Une fois assise, cela sembla en réalité diminuer la douleur, et, curieusement, elle regarda en bas pour voir sa blessure proprement cautérisée qui séchait à l'air libre. "Qui a fait cela ?"
Les sourcils de Niamey montèrent. "Eh bien, sa Majesté, bien sûr. Elle t'a soignée personnellement et n'a quitté cette pièce que depuis une heure."
"Combien de temps a-t-elle été ici ?"
"Une bonne partie de la journée. Tu étais fiévreuse et très agitée." Elle baissa la voix usant d'un ton conspirateur. "Sa Majesté a découvert que si elle tenait ta main, tu te calmais. Tu as crié son nom plusieurs fois, tu sais."
Le rythme cardiaque de Gabrielle augmenta en signe d'alarme. "Ai-je... hum... qu'ai-je dit ?"
Niamey mit une main réconfortante sur le bras de Gabrielle. "Rien d'important. Surtout des divagations confuses provenant de ton esprit brûlant de fièvre."
Si elle cherchait à être rassurée, elle ne le fut pas. Quoique... "Tu as sûrement raison. Je ne me rappelle vraiment de rien."
"Bien sûr que non. Ton corps a subi un traumatisme épouvantable." La grande femme sourit. "Mais maintenant tu sembles t'en être sortie. Alors, que veux-tu d'abord ? Eau ou bouillon ?"
"De l'eau, je pense."
"Alors ce sera de l'eau."
*******
Xena enleva ses mains de l'eau rougie par le sang et les sécha sur une serviette de lin comme son esprit se rejouait l'interrogation qu'elle avait fait subir aux prisonniers. Elle n'avait rien appris de nouveau de ce qu'elle ne connaissait déjà, mais ce fait n'avait rien de réconfortant.
Même quand, placé sous les techniques de torture les plus terrifiantes qui se trouvaient dans l'incroyable arsenal de la Conquérante, l'histoire de chaque conspirateur resta inchangée, même les plus petits détails.
Ils avaient tous affirmé que Dagnine était venu à eux le matin, les yeux brillant d'une grande excitation et leur avait promis à tous, la richesse et la gratitude de la Conquérante elle-même s'ils l'aidaient à tuer l'ennuyeuse nouvelle guérisseuse.
Étant donné la nature tacite de la Conquérante, ils crurent sans fondement, qu'elle était en accord avec cette mission et que ça les préserverait du pire, mais à la fin, elle les avait tous tués. Les cris perçants qu'ils avaient poussés en rendant leur dernier souffle, pour lui donner une dose de joie usuelle, avaient échoué. Cela l'inquiéta quelque peu.
Elle marcha à la fenêtre et regarda dehors, laissant la douce brise repousser les mèches rebelles de son front. Elle pressentait la touche malveillante de Callisto dans tout ceci. Et ses pressentiments étaient rarement faux dans de telles occasions.
Beaucoup de gens, dans son royaume, se demandaient pourquoi elle permettait à la psychopathe blonde de vivre, et de vivre bien en plus ; cette femme était apparemment au courant de toutes les questions impliquant la Conquérante et sa Gouverne.
Et, pour être honnête, il y avait eut des moments, surtout tard la nuit, où Xena elle-même se demandait quelles étaient ses motivations.
Peut-être, qu'une fois que tout eut été dit et que tout eut été fait, la raison principale qui poussait Xena à garder Callisto près d'elle était simplement parce qu'elle le pouvait. Traiter avec sa seconde en commande blonde, revenait à essayer d'apprivoiser un feu alimenté par le vent. Dangereux, mais pas impossible, si vous saviez où poser les pieds. Jamais ennuyeux. Et, peut-être, quelques fois, utile. Dans certaines circonstances.
En se détournant de la fenêtre, la Conquérante bannit délibérément de telles pensées aux confins de son esprit et au lieu de cela elle se concentra sur les motivations d'une certaine jeune femme, qui, pour des raisons insondables, avait choisi sciemment de lui sauver la vie, au détriment de la sienne.
Cette pensée l'agaçait depuis que les événements avaient eu lieu, diluant la jouissance qu'elle éprouvait d'habitude à infliger de la douleur à ceux, qui, pensait-elle, le méritaient.
Cela faisait maintenant dix sombres années depuis que M'Lila lui avait sauvé la vie en renonçant à la sienne. Et depuis ce jour, la Conquérante avait fait le serment, de s'assurer qu'elle ne se retrouverait jamais plus dans une telle situation.
L'amour ou ce qu'il y avait eu à ce moment-là, avait été une faiblesse. Et avait fait d'elle une victime, qui était tombée sous les charmes de César, ce qui l'avait menée directement à une crucifixion en règle, sur une croix en bois improvisée sur une plage, où on lui avait brisé les jambes, et où son cœur avait coulé à pic.
Le fait que ce même amour lui ait aussi sauvé la vie était quelque chose qu'elle ne se permettait pas d'admettre trop aisément.
En secouant la tête, la Conquérante se retourna et d'un pas constant, se dirigea vers sa chambre à coucher.
*******
Niamey se leva gracieusement sur ses pieds et s'inclina profondément quand Xena entra dans la pièce.
"S'est-elle réveillée ?"
"Brièvement, Majesté. Je lui ai donné du bouillon et de l'eau, comme vous l'aviez ordonné."
"A-t-elle parlé ?"
"Très peu. Sauf pour nier que sa blessure lui faisait mal." Cette dernière remarque fut dite avec une allusion moqueuse, à laquelle Xena répondit en sourcillant typiquement.
Inclinant la tête, la Conquérante entreprit de défaire ses épaulettes et Niamey se hâta d'aller l'aider. Une fois débarrassée de sa lourde armure, Xena lui toucha le bras légèrement. "Tu peux partir. Je la surveillerai pour le reste de la soirée."
Quand la porte se referma doucement annonçant le départ de Niamey, Xena marcha jusqu'à son lit et regarda la jeune femme qui l'occupait actuellement. Gabrielle semblait dormir confortablement, sa respiration était profonde et même, ses yeux bougeaient doucement derrière ses paupières closes, elle rêvait sans doute de choses, dont elle ne pouvait même pas deviner. Ses joues n'avaient regagné qu'une pâle nuance de santé, elles n'avaient ni la pâleur livide due à une perte de sang massive, ni la rougeur provoquée par la fièvre qui avait suivi.
Xena était abasourdie par la vue de cette jeune femme. Les lignes tendues qui avaient caractérisé le visage conscient de l'Amazone étaient absentes dans cet état détendu. Endormie, elle avait l'air d'une jeune femme à peine sortie de l'adolescence ; pas d'une guérisseuse aguerrie ni de la Guerrière courageuse que la Conquérante avait observée.
"Qui es-tu ?" Chuchota Xena, les lèvres serrées.
Ne se rendant pas compte du trouble ci-dessus, Gabrielle sourit légèrement dans son sommeil.
Après plusieurs moments passés à poser des questions pour lesquelles elle ne recevait aucune réponse, Xena enleva finalement ses cuirs et, marcha vers l'autre côté du lit. Soigneusement elle se glissa entre les draps frais, et lisses.
Elle s'étira à sa pleine longueur chassant la traction légère de ses muscles tendus. La Conquérante mit ensuite ses mains derrière sa tête et se mit à regarder la fresque au plafond, espérant que cela la distrait et la calme suffisamment pour qu'elle puisse trouver le sommeil.
Cependant son esprit refusa d'obtempérer. Ses pensées continuèrent à déambuler dans sa tête, elles étaient toutes centrées sur la jeune femme qui dormait paisiblement à ses côtés. Le sommeil des justes, songea-t-elle, un faible pincement dû à quelque chose qu'elle reconnut être de la jalousie agita ses sens. Depuis combien d'années Morphée n'était-il pas venu pour l'amener doucement dans le monde des rêves, des beaux rêves ? Trop.
En fermant délibérément ses yeux, Xena suscita en elle quelques techniques méditatives que lui avait appris Lao Ma. Si elle ne pouvait pas trouver le sommeil, peut-être pourrait-elle au moins trouver une certaine paix.
Presque entièrement détendue, la Conquérante revint à elle comme un corps chaud, et doux l'enveloppa soudainement. Une tête blonde se posa sur son épaule et une main hardie glissa sur son ventre pour se modeler à son sein, qui répondit avec enthousiasme.
Sa volonté lutta puissamment contre l'impulsion de jeter l'Amazone blessée sur toute la longueur de la pièce.
En sentant la rigidité sous elle, Gabrielle se réveilla légèrement, en bougonnant. Elle repoussa sa main loin du sein de Xena, et frotta le ventre plat et soyeux de son amante. "Détends-toi, tu veux ? Par les Dieux, Xena, penses-tu que nous n'avons jamais fait cela auparavant," marmonna-t-elle.
Gabrielle céda à la forte tentation de se blottir encore plus près et se tourna légèrement sur son épaule blessée. Elle lâcha un cri perçant. "Ow". Puis cligna des yeux pendant que des larmes de douleur emplirent ceux-ci. Elle inclina la tête.
Immédiatement elle souhaita ne pas rencontrer le regard perçant et froid qui était fixé sur elle lui faisant oublier toute douleur et toute idée de corps à corps érotique qu'elle aurait pu avoir avant de se réveiller.
Ok, Gabrielle. Ce n'est pas une bonne chose. Réfléchis.
"J'avais... froid ?"
L'expression glaciale ne changea pas.
"Et... je rêvais."
Toujours rien.
Peut-être cela lui serait-il plus facile de s'expliquer si elle n'était pas cramponnée à l'autre comme une pieuvre.
Elle essaya de se retirer brusquement, mais la douleur l'en empêcha et la paralysa avec une force terrifiante. Son souffle s'emprisonna dans ses poumons comme des larmes prirent naissance entre ses paupières fermées.
Le cri perçant logé profondément dans sa gorge sortie presque quand le contact ferme de mains chaudes et fortes descendit sur son corps d'une façon presque tendre. La Conquérante la roula sur le dos.
"Détends-toi." Ordonna une voix basse qui s'infiltra dans la brume rose de sa douleur et Gabrielle comprit que son corps commençait à répondre subtilement au traitement, et que l'agonie de ses muscles avait disparu.
"C'est ça. Détends-toi. C'est seulement de la douleur. Respire. Respire, maintenant."
Impuissante contre l'attraction séduisante de la voix hypnotique de Xena, la douleur commença à diminuer et la poitrine de Gabrielle se desserra assez pour qu'elle puisse prendre une profonde inspiration, en gémissant dans un souffle.
Cela lui fit du bien, donc elle en reprit une autre, avec soulagement quand son corps se détendit entièrement et que son étourdissement disparut lui aussi. "Merci," dit-elle finalement en ouvrant les yeux pour regarder une expression qui n'était pas tout à fait froide ni tout à fait aussi chaude que ce qu'elle était habituée de voir dans ces yeux magnifiques.
"La dette est payée."
Perplexe, la Barde fronça les sourcils. "Quelle dette ?"
En enlevant ses mains de la tentation de la chair chaude de l'Amazone, Xena roula en une position assise sur le lit. "Sur-le-champ de bataille, tu m'as sauvé la vie. Et plus tard, j'ai sauvé la tienne. Nous sommes à égalité, nous ne nous devons plus rien."
Gabrielle sentit un éclat de colère monter de nouveau en elle, mais la tint sous contrôle. "Xena, quand j'ai attrapé cette flèche là-bas, je ne l'ai pas fait dans le but que tu me doives quelque chose."
La Conquérante leva un sourcil, son expression affichait une évidente incrédulité.
"Je n'ai pas fait ça pour ça," affirma la Barde, sa colère lui donna la force dont elle avait besoin pour pousser sur ses bras et s'asseoir.
"Alors pourquoi ?"
"C'est comme j'ai déjà dit auparavant. Je ne pouvais pas te laisser mourir. Est-ce que c'est si difficile à accepter ?"
"Ça l'est quand les motivations d'un tel acte ne sont pas très claires."
Les yeux de Gabrielle s'agrandirent. "Motivations ?! Xena, la seule motivation que j'avais à ce moment là était d'éviter que la flèche tirée par ce lâche ne te transperce de part en part. C'est tout."
Étant donné que Xena restait silencieuse, la Barde soupira de frustration, les doigts de sa bonne main se replièrent pour former un poing serré. "Je suis désolée de te décevoir, Xena, mais cela ne faisait pas partie d'un quelconque complot sinistre afin de m'obtenir tes faveurs où pour que tu me doives la vie. C'était simplement de la compassion. Le désir de ne pas te voir couchée sur le sol dans une marre de sang s'il y avait quelque chose que je puisse faire pour l'empêcher."
En fixant les yeux sur le visage particulièrement impassible de la Conquérante, Gabrielle prit le risque, et étreignit doucement une des mains de Xena, et l'avança sur ses genoux. "Xena, n'as-tu jamais une seule fois fait quelque chose parce que c'était la bonne chose à faire ?"
Xena se raidit légèrement, mais n'essaya pas d'enlever sa main. "Pour qui ?"
"Pour le monde. Pour l'humanité."
Le visage de Xena se détendit presque dans un sourire. "Certains diraient que ma campagne contre César est analogue au bien de l'humanité."
"Peut-être. Mais que dirais-tu toi ?"
En enlevant sa main, la Conquérante épingla Gabrielle de son regard bleu acier. "Je dirais que l'altruisme est l'arme du faible."
Gabrielle se retourna et la regarda fixement. "Me considères-tu faible ?"
Si Xena avait été déconcertée par la question, elle ne le montra pas. "Je te considère... intrigante. Une contradiction. Entre la douceur. Et la dureté." Quelque part dans son for intérieur, la Conquérante vit le visage de son mentor, Lao Ma. La comparaison était inévitable, même étant donné les autres différences entre cette femme-ci et l'autre. "Douce comme l'eau, qui peut se transformer en une inondation ravageuse," murmura-t-elle, à peine consciente qu'elle parlait à voix haute.
"Intéressante analogie en effet."
Xena cligna des yeux, en revenant dans le présent. Ses traits se durcirent. "On m'a assuré que tous ceux qui ont vécu à Poteidia étaient morts, Amazone."
C'était au tour de Gabrielle de cligner des yeux tandis que son esprit essayait de s'ajuster au brusque changement de sujet. "Excuse-moi ?"
"Xena, tu dois me prendre avec toi. Apprends-moi tout ce que tu sais. Tu ne peux pas me laisser ici à Poteidia. Je veux aller avec toi. J'ai étudié les étoiles, j'ai parlé avec les philosophes. J'ai le don de prescience. Je peux être d'une grande valeur pour toi. Prends-moi avec toi. Je veux tant te ressembler. Tes paroles, Amazone. Explique-les."
Gabrielle baissa les yeux sur ses mains. "Je... ne peux pas. Évidemment. Puisque je ne me rappelle pas les avoirs dites." Elle regarda Xena de nouveau. "Niamey m'a dit que j'avais dit des trucs quand j'étais inconsciente. Je suppose que c'était ça."
Xena regarda profondément dans les yeux vibrants de la jeune femme, cherchant n'importe quel signe de duperie. Mais, comme auparavant, elle ne put rien trouver. Elle lâcha un soupir silencieux, prenant les affirmations de Gabrielle pour la vérité.
Après tout, seul le délire illusoire d'une âme brûlante de fièvre pouvait pousser une femme si brillante et pleine de promesses à désirer être 'comme' la chose sanglante et cauchemardesque que Xena était elle-même si volontairement devenu.
Gabrielle vit alors, la minuscule faille dans l'armure de la Conquérante ; ce regard qui s'afficha dans ce visage si douloureusement familier et si effroyablement triste ; celui qui criait, si silencieusement, le manque de croyance de Xena en sa propre bonté.
Et, comme toujours, la Barde était impuissante face à ses ressentiments, et y répondit de la seule façon qu'elle connaissait. Elle saisit de nouveau la main de Xena et l'apporta à ses lèvres, puis appliqua de doux baisers sur ses articulations bronzés par le soleil. Sachant que les mots ne serviraient à rien si ce n'est que couper le mince lien qu'elle venait de forger. Gabrielle tint sagement sa langue.
Pour la première fois de sa vie adulte, la Conquérante se sentit anéantie au point où des larmes apparurent aux coins de ses yeux. En serrant la mâchoire, elle refusa de leurs donner libre cours et au lieu de cela, elle retira brusquement sa main de la chaude et tendre étreinte. "Rendors-toi," commanda-t-elle, d'une voix étrangement enrouée.
En saisissant un peignoir dans un des multiples cabinets, elle se retourna et marcha à grands pas hors de la pièce sans une seule fois regarder derrière elle.
Après un long moment, Gabrielle céda aux demandes de son corps blessé et s'étendit. Le sommeil la rattrapa rapidement, les larmes que Xena n'avait pas laissé s'échapper séchaient lentement sur ses propres joues.