Mes premiers émois

Chapitre 1




 

Qui suis-je?

Alors que j'aborde la trentaine épanouie, mes amis, ma famille, me décriraient comme quelqu'un de plutôt excentrique, avenante, souriante, expansive et bien dans sa peau. Mais ça n'a pas toujours été le cas.

 

A l'adolescence j'étais, moi, Chloé, quelqu'un de timide, complexée, repliée sur elle-même, vivant dans son monde. Bref une jeune fille discrète, que personne ne remarquait. J'avais très peu d'amis, vous vous en doutez bien, et le peu de contact social se limitait à la sphère du lycée. J'étais effrayée à l'idée de demander mon chemin à un passant, ou de m'adresser à la caissière du supermarché du coin, qui, pourtant, me connaissait bien. Cependant, ce fut, comme tous les adolescents de mon âge, la période de mes premiers émois. A ceci près, que, je le découvrais bien vite, mes élans amoureux avaient tous pour point de mire, des femmes; une femme devrais-je dire. Cette femme, c'était ma prof de biologie au lycée. Elle même sortait à peine de l'école quand je l'ai eu en classe de seconde. Nous étions ses premiers élèves et le peu de différence d'âge ne faisait qu'en rajouter à sa " cote sympathie " auprès de tout le monde. Malgré cela, elle savait se faire respecter avec une fermeté discrète et juste. Il suffisait qu'elle prononce un " s'il vous plaît " empreint d'une sévérité bienveillante, pour faire taire les plus bavards. Son charisme était sans pareil. Bref, tout le contraire de moi.

Habillée avec des vêtements d'homme, deux fois trop grands, j'avais mon côté " original ", mais qui ne m'aidait pas à construire mon identité, au contraire. Je me disais, bêtement, qu'en m'habillant comme un garçon, j'avais peut-être plus de chance de séduire une fille. Mais ça ne risquait pas d'arriver : j'étais trop mal dans ma peau. Du coup, j'intériorisais.

Un coup de cœur ? J'en rêvais, je fantasmais, mais en réalité rien n'arrivait.

Mais cette prof là, c'était autre chose : le mont Everest de tous mes émois. Elle était d'une beauté saisissante. C'était bien simple : les rares fois où elle me posait une question, je restais là, à la fixer bêtement. J'avais pourtant la réponse. Mais plutôt que de bredouiller quelques mots incompréhensibles, je préférais me taire et céder ma place au premier de la classe, qui levait déjà la main ; se tortillant, comme un ver, sur sa chaise.

Pourtant, au fil des deux années qui suivirent, je pris un peu plus d'assurance. Osant même l'interpeler à la fin des cours, sur un sujet que j'avais, soi-disant, mal compris.

Petit à petit, de l'anonymat de la classe, je me distinguais : elle voyait en moi une élève assidue. Je me gardais bien de jouer le rôle de la petite " faillotte " de la prof, car ce n'était pas des railleries de mes camarades dont j'avais besoin, mais juste d'un moment privilégié avec elle. Parfois, voyant que j'avais compris, elle me gratifiait d'un magnifique sourire qui avait pour conséquence de faire écourter brutalement notre discussion. Je quittais alors précipitamment la salle sans qu'elle ne puisse rajouter un mot. Les fois suivantes, elle tentait à sa façon de connaître le fin mot de mon comportement, mais à chaque fois, j'éludais la question d'un " Ce n'est rien! C'est pas grave! ".

Pourtant, un jour, je ne pus éviter une discussion qui me touchait personnellement. Je m'en souviens encore maintenant. C'était un jeudi matin. Elle m'avait vu arriver à son cours, le visage défait et les yeux en larmes. Pendant que nous recopions studieusement l'exercice qu'elle avait inscrit au tableau, elle s'approcha de moi et me glissa à l'oreille, avec toute la délicatesse que je lui connaissais: " Tu viendras me voir après le cours? ". J'étais effrayée à l'idée de parler avec elle d'autre chose que du contenu de la leçon du jour et lorsque la sonnerie retentit, j'attendis, tremblante, que tous mes camarades quittent la classe pour me diriger vers son bureau.

" Qu'est-ce qu'il t'arrive me dit-elle. Je ne t'ai jamais vu arriver à mon cours dans un état pareil. C'est quoi ? Une mauvaise note dans une autre matière ? Un problème dans ta famille ? Quoi ? "

Je me tus, bêtement, les yeux fixant le sol à la recherche d'un objet invisible.

" Dis-le moi ? Je t'en prie ? Je n'aime pas savoir un élève triste, comme tu l'es maintenant. "

Au bout d'un long moment chargé de silence, sortant de la torpeur qui m'avait saisie jusque là, je lui racontais tout, d'une seule traite, sans prendre conscience que je m'adressais à elle et non à une amie.

" C'était ce matin, à l'interclasse ! Un gars d'une autre section de term' a pris à parti un élève de seconde qui l'avait bousculé. Il le traitait de tous les noms. Certains de ses mots m'ont choqué, alors je l'ai regardé de travers et je lui ai dit d'arrêter tout de suite. Il s'est alors tourné vers moi et m'a dit  " Oh toi ! La sale gouinasse ! Vas garer ton camion et on en reparlera après ! OK ? ", et tous ceux qui étaient là, attirés par le bruit, ce sont mis à rire de moi. J'étais sous le choc et apparemment je devais faire une drôle de tête parce que ça les a encore plus fait rire...

-Je comprends, me dit-elle. Toi qui es plutôt du genre timide, ça a dû te bouleverser... "

Puis, au bout d'une minute qui me parut une éternité, elle me dit : " Mais il me semble que c'est plus le terme qu'il a utilisé pour te désigner qui t'as le plus gêné. Je me trompe ? 

Après un petit temps d'hésitation je lui dis : " Non ! ".

" Tu sais, à peu près tous les ados se posent des questions à ce sujet à un moment ou à un autre. Moi même ça m'est arrivé. Et puis les événements de la vie font qu'on finit par savoir. On se construit petit à petit. Moi même, je l'ai su en rencontrant la personne qui allait devenir mon mari. ".

Je restai là, stupéfaite. Je n'avais même pas remarqué qu'elle portait une alliance.

" Mais si tu veux en parler, je connais quelqu'un qui tient une permanence tous les mardis soirs, dans un local d'une association. Attends ! Je te donne son numéro. N'hésite surtout pas ! OK ? ".

Machinalement, je pris le bout de papier qu'elle me tendit et sur lequel étaient inscrit le nom, l'adresse et le numéro de cette fameuse association. Puis sans prononcer plus aucunes paroles, je quittai la classe, toute penaude.

Non seulement elle m'avait mise à jour, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, mais ce qui m'attristait le plus, c'était d'apprendre qu'elle était mariée. Tous mes espoirs fous d'adolescente écervelée étaient retombés. Tout ce qu'elle avait mis comme bonnes intentions dans notre petite discussion était vain et je rentrai chez moi, ce jour là, l'âme triste à en mourir.

Puis, les jours passant, tout se remis en place comme avant, à ceci près que je gardai, enfoui au plus profond de moi, les troubles que provoquaient sa vue, ses gestes, ses sourires et ses petites intentions à mon égard qui n'avaient pour but que de me réconforter et de me soutenir. Je reprenais enfin mes esprits.

Ensuite, la période du Baccalauréat arriva, bien vite, sans qu'on puisse s'en rendre compte. La prof de biologie étant notre professeur principale, et son domaine, une matière clef à gros coefficient, elle apporta à chacun et chacune une attention particulière pour nous préparer au mieux à l'épreuve.

Mon tour allait venir et je m'y préparai. Je me mis en conditions pour ne pas céder à la tristesse, car l'année scolaire s'achevant, c'était la dernière fois que je la verrai.

Le jour dit, je me présentai à la porte de sa classe, pour une bonne heure d'exercices intensifs. Depuis notre petit entretien, je m'étais faite à l'idée de l'absurdité de mes pensées à son encontre. Et même si je la trouvais magnifique, assise derrière son bureau, à m'attendre, je conservai une certaine assurance qui je l'espérais, n'allait pas me faire défaut pour la suite des événements.

Et ce fut une véritable épreuve pour moi. Non pas que les questions me soient difficiles à répondre ; pour cela j'étais fin prête. Mais, de temps à autre, elle se penchait au dessus de mon épaule pour vérifier le contenu de mon travail. Et le simple frôlement de son corps contre le mien, finissait par me perturber. A chaque fois, tout mon être frissonnait.

Ce fut à la fin que je perdis tout contrôle : se penchant vers moi pour me donner un dernier conseil sur ma façon de rédiger, son visage s'approcha dangereusement du mien. Sans réfléchir une seule seconde (ce que j'aurais dû faire), je me tournai vers elle. Je pris le temps d'un éclair pour la regarder dans les yeux puis déposai un doux baiser sur ses lèvres. Et sans attendre la moindre réaction de sa part, qui, j'en suis sûre, m'aurait couverte de honte, je quittai la salle, remballant à la hâte mes affaires. Ce fut la dernière fois que je la vis...

 

J'eus mon Bac avec mention !

Après cela, allait commencer pour moi, une toute autre vie...







Depuis le 26/06/2009