Mouvement perpétuel

Chapitre 10




 

 

***

 

            Octobre et Novembre s'étaient écoulés à un rythme de fou pour Emy. Elle s'était appliquée à être tous les vendredi soir à Dublin et de n'en repartir que le lundi matin. Même si au début, elle appréhendait cet engagement qu'elle avait pris pour rassurer Alex, elle devait reconnaitre qu'elle aimait ça.

Elle aimait retrouver Alex, partager des moments de la vie courante avec elle, comme les repas préparés à deux dans sa petite cuisine, les promenades le long de la Liffey au jour couchant ainsi que les calmes réveils. Mais ce qu'elle appréciait par dessus tout, et cela l'étonnait beaucoup, c'était la présence de l'autre, savoir qu'en se tournant, elle la verrait et que tout irait bien, sans compter les effleurements et tous ces petits gestes tendres et doux.

            Mais ce week-end, elle devait renoncer à aller à Dublin. Elle était épuisée. Le rythme qu'elle s'imposait pour faire son travail dans les temps avait eu raison de son endurance. Les cicatrices de son dos lui faisaient mal, preuve supplémentaire qu'elle devait se reposer. Elle prit donc son téléphone portable pour appeler Alex. Celle-ci décrocha juste avant le répondeur.

 

" Allo ! "

-         Salut Alex.

-         Salut Emy. Comment tu vas depuis hier ?

-         Ça va et toi ?

-         Bien. Contente que la semaine se termine.

-         Je t'appelais pour te dire que je ne pourrais pas venir ce week-end.

-         Ce n'est pas grave. Tu es venue tous les week-ends jusque là. Et puis la semaine prochaine, je suis chez toi.

-         Bien. Je suis désolée de te prévenir si tard. J'espère que tu n'avais rien prévu pour nous.

-         Non, ne t'inquiète pas. J'attends que tu sois dans l'avion pour planifier.

-         Je ne serais pas joignable avant lundi matin.

-         Ok. On s'appelle lundi soir ?

-         Pas de problème.

-         Je vais profiter de ces deux jours pour faire la larve et aller embêter Julie.

-         Bon week-end alors.

-         A toi aussi. Bye !

-         Bye !

 

Emy raccrocha et éteignit son portable par la même occasion. Elle débrancha le modem, ce qui coupa la ligne téléphonique fixe. Elle alla prendre une douche au début chaude pour détendre ses muscles puis froide pour soulager la brûlure de ses cicatrices. Elle enfila un short et un t-shirt, avala un cachet contre la douleur et se mit sous la couette. Moins de dix minutes plus tard, elle avait sombré dans les bras de Morphée.

 

Pendant ce temps-là, Alex s'écroula dans son canapé. Elle adorait les week-ends avec Emy mais cette fille devait avoir un générateur à renouvellement d'énergie dans le corps, car elle n'était jamais fatiguée. Un week-end de " repos " avant d'aller la rejoindre à Lyon pour la fête des lumières n'allait pas faire de mal. Emy était venue tous les week-ends depuis leur retour d'Ecosse. Quand elle lui avait proposé de venir, Alex avait pensé qu'elle ne la verrait que deux ou trois fois, mais elle l'avait encore étonnée en étant là tout le temps. Elles avaient partagé tellement de choses. De leur virée à Belfast, aux sorties dans les bars gay de Dublin sans oublier une calme séance au cinéma, elle avait découvert une Emy attentionnée, espiègle, pragmatique et blagueuse. 

 

Emy quitta Morphée le lendemain en fin d'après-midi, c'était la faim qui l'avait réveillée. Elle s'installa devant la télévision avec une assiette remplie d'une omelette de pâtes. Elle resta là moins de trois heures avant de retourner dans son lit.

 

Alex était allée embêter Julie comme elle l'avait prévu. Elles avaient passé l'après-midi toutes les deux à bavarder.

 

" Alors comment ça se passe avec notre courant d'air ? J'ai l'impression que tu as réussi à la mettre en bouteille. "

-         Tu sais comme moi que personne ne pourra vraiment arrêter Emy de bouger. Il faut juste être là quand elle se pose.

-         Aurais-tu changé toi aussi ? Je t'ai connue plus possessive.

-         Je muris.

-         Ouais. T'es surtout super accro et pour la garder tu apprends à faire des concessions.

-         Faire des concessions, c'est pas murir, non ?

-         Y'en a une qui a bien mûri alors, car j'aurais jamais pensé qu'Emy nous la joue romantique.

-         De quoi tu parles ?

-         Tu crois que je n'ai pas vu le bouquet de fleurs chez toi la dernière fois que je suis passée ? Et quand vous êtes venues à la soirée ici, la main qu'elle avait posée nonchalamment au bas de ton dos. Tout le monde a dit que vous formiez un très joli couple.

-         C'est vrai ?

-         Oui. Elle en impose et toi tu adores te blottir contre elle comme si tu voulais qu'elle te protège.

-         Ça se voit tant que ça ?

-         Que tu l'aimes ? Oui.

-         Non que j'aime qu'elle me protège ?

-         Oh ça aussi oui, autant que le fait que tu l'aimes.

-         Mais arrête de répéter que je l'aime, je le sais.

-         J'espère qu'elle, elle le sait.

-         Oui.

-         Et ?

-         Et, elle m'a proposée de venir à Lyon.

-         Wow. Tu es allée plus loin que toutes les filles ont osé l'espérer.

-         Pourquoi ?

-         A part Stan, je crois que personne n'est allé chez elle depuis qu'elle habite dans son super appart. Tu feras des photos, hein dis ?

-         Tu es incorrigible.

-         Non curieuse.

-         Et puis, tu me dois bien ça. C'est grâce à moi que tu l'as rencontrée.

-         Ok. Je t'apporterai ça.

-         Merci.

 

***

 

Une grande partie du dimanche se passa sans Emy. Elle rouvrit les yeux à la tombée de la nuit. Elle prit une douche pour se réveiller, avala un sandwich et prit la direction de sa salle de sport. Elle se fit transpirer pendant deux heures. Après une nouvelle douche, elle reprit place dans le canapé avec cette fois-ci des plats chinois qu'elle s'était fait livrer. Après plusieurs épisodes de NCIS à deux heures du matin, elle alla au lit.

 

***

 

            Le lundi matin à neuf heures, Stan retrouva Emy en pleine procession de ses facultés physiques et intellectuelles.

 

" Houla ! Toi tu as fait un de tes week-ends hibernation. "

-         Tout juste.

-         Tu en avais besoin. Tu avais une tête à faire peur.

-         Merci.

-         A ton service. Al arrive quand ?

-         Mercredi.

-         Donc à partir de mercredi, tu n'es plus dispo sauf pour le " Big ".

-         Tu as tout compris.

 

***

 

            Alex arriva comme prévu le mercredi en milieu d'après-midi. Emy l'attendait à la porte de débarquement. Elles s'embrassèrent rapidement avant de plus prendre leur temps dans la voiture.

" Ça, c'est un vrai bonjour. "

-         Tu as fait bon voyage ?

-         Oui, mais je meurs de faim.

-         Tu peux tenir quarante minutes, c'est le temps qu'il faut pour arriver chez moi ?

-         Oui, je devrais y arriver.

-         Un bon cheeseburger ça te dit ? Pas un truc de chez Mc Do, un vrai de vrai.

-         Oui, pourquoi pas.

 

Emy appuya sur un bouton de son volant et se mit à parler.

" Alf ! "

Une voix se fit entendre après deux sonneries.

" Salut Emy, tu crèves la dalle ? "

-         Oui. Tu pourrais me faire deux cheeses maison pour dans quarante minutes ?

-         Avec frites maison ?

-         Of course man !

-         Ok ta commande sera prête.

-         Merci.

-         Tschüss.

-         Tschüss.

 

Elles quittèrent le parking sans qu'Emy ait besoin de s'arrêter à la barrière pour payer, tout comme au péage de l'autoroute.

  " Tu ne t'arrêtes jamais ? "

-         Pas besoin, le boîtier sur le tableau de bord enregistre mes passages et je reçois la facture à la fin du mois. Ça fait gagner du temps et ça évite un tas de petites facturettes.

-         Vu comme ça…

 

Après un petit crochet pour récupérer leur repas, Emy gara sa voiture dans son box. Au fond, il y avait une grosse moto noire.

 

" Tu fais de la moto ? "

-         Plus maintenant.

-         Pourquoi ?

-         Par choix personnel.

 

Alex découvrit enfin, en vrai, l'appartement d'Emy. Il était conforme aux dessins avec ses hauts plafonds aux poutres apparentes, son parquet en chêne foncé et ses grandes fenêtres.

 

" J'adore ton appart. "

-         Tu n'as vu que la pièce à vivre.

-         Peut-être mais je l'adore. Je peux voir ta chambre ? Non, avant je veux voir le coin dont tu m'as parlé.

-         C'est dans la mezzanine là-bas. Monte.

 

Alex monta doucement l'escalier qui était limite une échelle. Elle arriva dans une pièce où le toit descendait sur un coté. Il y avait un canapé et plein de gros coussins. Quand elle se retourna pour regarder par la fenêtre en arc de cercle, elle eut le souffle coupé par la vue. En dessous de ses pieds, la ville s'étendait. En face presque à même hauteur, il y avait un grand bâtiment blanc avec une statue couleur or au sommet.

 

" C'est la Basilique de Fourvière. Nous irons la voir de plus près. "

-         C'est magnifique, je comprends que tu aimes cet endroit.

-         Tu verras tout à l'heure quand la nuit sera complètement tombée et que les lumières s'allumeront.

-         On va manger et ensuite tu me montres ta chambre.

-         Tu veux manger ici ?

-         On peut ?

-         Bien sûr.

-         Alors oui.

-         Je reviens, installe-toi.

 

***

 

" J'aime ta chambre. "

 

            Elles étaient toutes les deux allongées, nues dans le lit d'Emy blotties sous la couette. Elles venaient de faire l'amour sans urgence comme si elles savaient que pour une fois, elles avaient le temps.

 

" Tu as une passion pour les mezzanines ? "

-         C'est le charme de l'appartement et la hauteur de plafond le permettait. Et oui, j'aime bien les mezzanines tout en bois.

-         J'ai l'impression que ton appart est avant tout un mélange de bois et de fer forgé.

-         C'est le cas.

***

 

Le lendemain en milieu d'après-midi, le téléphone portable d'Emy vibra sur son bureau après une courte discussion, elle alla rejoindre Alex dans le salon.

 

" Je dois aller à un rendez-vous de travail urgent. Je n'en ai pas pour longtemps. Deux heures maximum. Si tu veux, il y a plein de DVD sous la télé. La liste est à côté de la télé. Fais comme chez toi. "

 

Emy posa un rapide baiser sur les lèvres d'Alex, enfila son blouson et prit son sac contenant son ordinateur.

 

            Alex faisait l'inventaire des DVD d'Emy. Il y avait de tous les genres, cela allait de l'adaptation de Jane Austin, en passant par les films traitant de l'histoire du XXème siècle, les comédies qui ne demandaient pas une grosse concentration, les drames, les policiers et bien sur les films lesbiens. Elle orienta son choix dans cette catégorie. Il y en avait beaucoup. Elle se décida pour " Better than chocolate ", cela faisait longtemps qu'elle ne l'avait pas vu. En attrapant le boitier du DVD, elle fit tomber un dossier. Des coupures de presse s'éparpillèrent sur le sol. Elle commença à les ramasser et ne put s'empêcher de lire les gros titres.

 

" ACCIDENT MORTEL SUR LA D55. "

" UN CHAUFFEUR POIDS LOURD S'ENDORT AU VOLANT, UNE FAMILLE TUEE. "

" UNE JEUNE MOTARDE ENTRE LA VIE ET LA MORT. "

 

Emy se souvint de la moto dans le garage. Elle eut peur de faire le lien. Emy avait-elle été cette personne entre la vie et la mort ? Est-ce que les cicatrices qui marquaient son corps venaient de là ? Elle regarda la date notée au stylo : 25 mars 2002. C'était il y a presque six ans. Elle lut tous les articles, mais il n'y avait aucune information sur l'identité des gens touchés  par l'accident. C'est ainsi qu'Emy la trouva, assise sur le parquet les coupures de presse étalées autour d'elle.

" Je suis désolée, je ne voulais pas être indiscrète, mais c'est tombé quand j'ai pris un DVD. "

-         Il n'y a pas de mal, ce ne sont que des articles de journaux.

-         Ils parlent de toi ?

Alex dut attendre un moment avant qu'Emy réponde.

" Oui. "

-         Tu es la jeune femme entre la vie et la mort ?

-         Oui.

-         Tu veux bien me raconter ?

Alex croisa mentalement les doigts. Elle avait besoin qu'Emy lui parle. Elle voulait comprendre d'où venaient les cicatrices et cette réticence à éprouver des sentiments. Car elle en était sûre, tout était lié.

" Allons-nous asseoir la haut. "

Alex suivit Emy dans la mezzanine et elles s'installèrent dans le canapé face à la vue de Lyon.

" C'est arrivé alors que je rentrais de Genève. La journée avait été catastrophique. J'étais en moto, à cette époque, je ne me déplaçais que comme ça. La nuit tombait et il pleuvait. Si j'avais été plus concentrée, j'aurais sûrement vu que le camion qui arrivait en face avait une trajectoire bizarre, mais je pensais à autre chose. Quand j'ai compris, il était déjà trop tard. Je venais de doubler une voiture et je commençais à traverser le pont. Le camion en face s'est déporté venant directement sur moi. J'ai essayé de l'éviter en partant sur la gauche, sur la file qu'il venait de quitter et je pensais avoir réussi, mais la remorque s'est mise en travers suite au choc de l'avant du camion et de la voiture que j'avais doublée. J'ai tenté une dernière manœuvre pour m'en sortir, sans succès, l'arrière de la remorque a touché l'avant droit de ma moto et je suis passée par-dessus le parapet. Dans ma chute, j'ai croisé des arbres et j'ai fini ma course à travers le toit d'une vieille grange. Le casque intégral que je portais a évité que je me casse la tête. Par contre, mon jeans et mon blouson n'ont pas pu empêcher la taule et les bouts de ferrailles d'abîmer le reste de mon corps. Quand j'ai traversé le toit, je me suis profondément entaillée la cuisse et le dos. Ce qui a donné les grandes cicatrices droites que j'ai à ces endroits. Celle en forme d'étoile résulte du vieil outil qui m'a transpercé à hauteur du muscle dorsal. Malgré ma chute, j'étais encore consciente, mais complètement  en état de choc. La douleur était insupportable. Elle irradiait dans tout mon corps. Mais la chose étrange, c'est que je sentais l'eau qui coulait du trou dans le toit et qui me tombait dessus. La visière de mon casque s'était détachée sous le choc avec la taule. J'avais l'impression que j'allais me noyer. Je ne pouvais pas bouger pour enlever mon casque. Les secours ont mis longtemps à me retrouver. Heureusement, ma moto était restée en haut, sur l'asphalte, ce qui les a poussés à me chercher. J'ai perdu connaissance dans l'hélicoptère. Les médecins m'ont gardée en coma artificiel pendant une semaine à cause de la douleur. Il s'est avéré que dans cette grange, il y avait des produits devenus interdits dans le domaine agricole. Certains sacs étaient éventrés et j'avais fini ma course dessus. Une poudre blanche équivalent à de la chaux s'est posé sur mes blessures, gênant la cicatrisation.  A mon réveil, mon père était là, il m'avait fait transféré dans le meilleur hôpital pour ce genre de cas. Je ne me rappelle pas bien des jours voir des semaines suivantes, car j'étais pratiquement tout le temps sous morphine. Il m'a fallu un an pour pouvoir bouger à peu près normalement. Ce soir-là, j'ai eu beaucoup de chance. Car dans la voiture que j'ai doublée juste avant, il y avait une famille avec trois enfants. Aucun des occupants de la voiture n'a survécu. "

-         Qu'est-il arrivé ensuite ? Au chauffeur ? Il y a eu un procès ?

-         Oui, mais je n'y ai pas assisté. Il a eu lieu trois ans après les faits. Je ne voulais pas revenir en arrière et revivre ça. Emy fit une pause, avalant sa salive. Et puis, je ne crois pas que j'aurais été capable de me maîtriser assez pour ne pas frapper le chauffeur qui, après examen, s'est avéré qu'il conduisait en état d'ébriété.

Alex vint se blottir dans les bras d'Emy. Cherchant dans ce geste un moyen de la calmer, car elle avait bien vu ses poings se serrer au fur et à mesure qu'elle parlait. Elle était encore en colère contre tout ce qu'il s'était passé ce soir-là, cinq personnes avaient trouvé la mort, elle toujours vivante porterait jusqu'à la fin les traces de la stupidité et de l'inconscience d'un homme.

" C'est depuis ce jour que tu as renoncé à faire de la moto ? "

-         Oui.

-         Parce que tu as peur ?

-         Non.

-         Pourquoi alors ?

Alex ne voulait pas la brusquer, mais elle avait besoin de savoir. Il fallait qu'Emy parle pour chasser quelques ombres.

" Car ça me rappelle trop de mauvais souvenirs. "

-         Quand tu dis ça, tu ne parles pas uniquement de l'accident, n'est-ce pas ?

-         Non.

-         Tu as dit que la journée avait été catastrophique avant l'accident. Qu'est-ce qui s'est passé avant ?

-         Avant… Yelena venait de rompre avec moi.

-         Tu l'aimais ?

-         Oui je l'aimais.

-         Tu l'aimes encore ?

Alex retint sa respiration en attendant la réponse. 







Depuis le 07/12/2009