Mouvement perpétuel

Chapitre 11




 

-         Comme si l'on pouvait aimer quelque chose qui fait mal ? 

-         Certains le font.

-         Pas moi.

-         Tu es sûre ?

-         Qu'est ce que tu cherches à me faire dire Alex ? Que j'aime toujours Yelena ?

-         Non je n'espère surtout pas que tu me dises que tu l'aimes encore car je ne sais pas si je pourrais faire avec. Ce que j'essaie de te faire dire c'est pourquoi tu refuses que les gens t'approchent.

-         Je laisse les gens m'approcher.

-         Tu les laisses sur le palier. Ils ne voient que la façade de ta personnalité. Tout tes amis sont tenus à distance même Julie ignore tout de ton accident. Et pourtant elle est ce qui pourrait s'apparenter le plus à une " meilleure amie ". Il n'y a peut être que Stan qui a le droit de rentrer dans ton monde. 

-         Il y a toi aussi.

-         J'en doute.

-         Tu es la première personne à venir dans mon appartement.

-         Et est-ce que je suis rentrée ailleurs ?

-         Tu sais très bien où tu es rentrée.

Comprenant le double sens de la réponse, Alex ne put s'empêcher de rougir.

-         Ce n'est pas de ça dont je voulais parler.

-         Je sais. Tu es rentrée dans ma vie. Ça ne suffit pas pour l'instant ?

Alex réfléchit quelques secondes.

-         Si.

Avec Emy, il fallait y aller par étape et ne surtout pas les griller sinon le " GAME OVER " pouvait rapidement s'afficher. Elle avait déjà fait un grand pas aujourd'hui en découvrant cette partie de sa vie.

-         Comment tu as vécu ensuite ? Je suppose que la rééducation a été longue.

-         Il m'a fallu du temps pour récupérer musculairement surtout au niveau des dorsaux. Le fait de me tenir droite était très difficile. J'avais l'impression d'une brûlure constante.

-         C'est un peu ce qui t'arrive encore certains jours quand tes cicatrices réagissent.

-         Oui, le sel, le sable, le soleil, le chlore et certains tissus sont des agressions extérieures qui produisent ce que tu as vu chez toi.

-         Est-ce que le stress et la fatigue provoquent la même chose ? 

-         Heu oui mais comment le sais-tu?

-         Je te rappelle que je suis kiné. Des cicatrices qui grattent, qui brûlent, qui dérangent j'en ai déjà traité. Pas aussi importantes que les tiennes mais je connais les facteurs déclenchants.

Alex laissa le silence se poser un instant avant de poursuivre. La tête toujours calée contre son épaule.

-         Laisse-moi m'occuper de toi à ce niveau là. Comme toi tu inventes des paysages et des personnages sous ton crayon, laisse-moi faire disparaître tes douleurs.

-         Je ne suis pas sûre que tu puisses toutes les faire disparaître. Bien que tu sois très douée avec tes mains.

-         Je n'ai pas que mes mains comme armes.

-         Et quelles sont-elles ?

-         Tu le verras le moment venu.

Fière d'avoir gagné cette bataille contre le mur qu'Emy avait construit face à ses souvenirs et ses sentiments, Alex se détendit et commença à poser ses lèvres sur la carotide d'Emy, là où les battements de son cœur étaient visibles, là où la vie coulait. Cette vie qu'elle avait faillit perdre.

 

***

 

            Emy ouvrit les yeux sur Lyon et ses lumières. La nuit était tombée depuis longtemps à présent. Alex était à moitié allongée sur elle. Après leur discussion, elles étaient restées là sans rien dire de plus et c'est sans rien ajouter qu'elles avaient commencé à se caresser, puis se dévêtir, pour finir par faire l'amour. Emy avait à nouveau sentit Alex promener ses doigts le long de ses cicatrices avec une telle douceur que l'espace d'un instant, elle avait oublié que parfois, elles pouvaient faire mal.

            Elle respira à plein poumons, elle aimait le parfum d'Alex. Elle aimait la texture de sa peau, la manière dont son corps réagissait. Ses mains, à elle, étaient magiques aussi bien pour masser que pour caresser.

            Elle posa un délicat baiser sur les lèvres d'Alex et promena doucement sa main sur son épaule.

" Alex. "

-         Hum ?

-         J'ai quelque chose à te demander.

Alex ouvrit les yeux et s'appuya sur son coude pour regarder Emy dans les yeux.

" Oui ? "

Emy inspira un grand coup car ce qu'elle allait dire, elle ne l'avait jamais dit à personne.

" Est-ce que tu serais disponible entre Noël et le jour de l'An pour rencontrer mon père ? "

-         Rencontrer ton père ?

-         Oui. J'aimerais que tu le connaisses.

-         C'est important pour toi ?

-         Oui.

-         Alors ok. Il habite où.

-         Ailleurs et nulle part.

-         Pardon ?

-         Mon père voyage beaucoup. Je ne sais jamais où il va être.

-         D'accord. Tu me diras quand tu sauras.

-         Oui. Tu as faim ?

-         Maintenant que tu en parles oui. Il est quelle heure ?

-         Plus de minuit. Qu'est ce que tu veux manger ?

-         Tu peux faire une omelette ?

-         Pas de problème.

Emy se leva et enfila ses sous vêtements et son jeans et descendit prenant la direction de la cuisine. Alex s'allongea sur le dos sur le futon et tournant la tête à droite, sourit aux lumières de la ville. Elle resta un moment comme ça écoutant les bruits de casseroles venant d'en dessous. Elle finit par  se lever à son tour et seulement habillée de sa culotte et de la chemise d'Emy, elle vint la rejoindre et se positionna dans son dos. Les bras autour de son ventre, sur la pointe des pieds pour surveiller ce qu'elle faisait et surtout pour être contre elle avec tout le loisir d'embrasser sa nuque.

 

***

 

            Lyon le 8 décembre, c'est des bougies sur les fenêtres que l'on appelle lampions. Presque l'ensemble des habitants décorent ainsi leurs rebords de fenêtres. Dans les rues, c'est plein d'animations.

Emy emmena Alex dans les traboules des pentes de la Croix Rousse, passage d'une rue à une autre par un chemin couvert traversant un pâté de maison qui au XIXème siècle permettait aux Canuts de transporter les rouleaux de soie à l'abri de la pluie. Elles arrivèrent place des Terreaux. Sur les façades, des décors étaient projetés racontant une histoire. Sur les quais de Saône, chaque pont avait sa couleur. Mais ce qui impressionna le plus Alex se fut la Colline de Fourvière, surnommé la colline qui prie, dû au nombre important d'églises présentes dans cet arrondissement. Un ballet de couleurs rebondissant de la Cathédrale Saint Jean sur les quais, en passant par le lycée Saint Juste au milieu à gauche pour finir tout en haut sur les murs blancs de la basilique de Fourvière.

Emy avait réservé dans un petit restaurant du Vieux Lyon. Alors qu'elles étaient attablées et prenaient l'apéritif, Alex laissa libre court à sa curiosité.

" Pourquoi la fête des lumières ? "

-         Un Lyonnais dira les " illuminations ".

-         Tu connais son origine ?

-         Tu veux que je te raconte l'histoire ?

-         Oui, j'aimerais beaucoup.

-         Il faut remonter à 1848, et à la restauration de la vieille église en haut de la colline. A cette époque, on se pose la question de refaire le vieux clocher. En 1852 la restauration du clocher est terminée et l'on va placer sur celui-ci une magnifique statue de Marie en bronze dorée. Bien entendu, la date choisie est celle du 8 septembre 1852, celle de la Nativité de Marie. Malheureusement le ciel n'est pas d'accord, quelques jours avant, les nuages grondent, la ville se retrouve sous des torrents d'eau et la Saône déborde, inondant l'atelier de l'artisan qui réalise la statue. Une nouvelle date est donc choisie : le 8 décembre. Elle aussi fête de la Vierge, c'est la fête de Notre Dame des Advents qui deviendra deux ans plus tard, la fête de l'Immaculée Conception. Mais ce jour là, des orages terribles éclatent et de nouveau la Saône menace. Les notables de la ville décident de repousser une seconde fois la cérémonie. Mais miracle, en fin de journée les nuages poussés certainement par un doigt divin - plus logiquement par le vent remontant par le couloir rhodanien - vont mouiller d'autres terres et le ciel se fait clément. Les Lyonnais, installent alors à la nuit tombée sur leurs fenêtres, lumignons, bougies, bougeoirs qui vont illuminer la ville d'une douce lumière. L'histoire dit que les bougies ont brûlé jusqu'au petit matin.

-         Pourquoi ont-ils fait ça ? Poser des bougies sur leurs fenêtres ?

-         Car la lumière symbolise la vie.  Et  que l'on allait prier dans cette église pour demander l'intercession de la Vierge, pour une maladie, le retour d'un soldat, un enfant... Alors la flamme de la bougie c'était le recul de la nuit. La lumière au milieu des ténèbres. On dit que Lyon n'a pas eu de nuit cette nuit là et que le diable est resté caché. Ce qui était un geste de Foi s'est dilué dans le patrimoine laïque lyonnais et le fait de mettre quelques bougies à la fenêtre le 8 décembre est plus une tradition familiale symbole de joie et de fête aujourd'hui.

-         Tu as l'air d'adorer cette fête.

-         Oui, j'aime les lumières.

-         C'est pour ça aussi que tu aimes tant la vue de ta mezzanine.

-         Oui.

-         Je suis sûre que tu as choisi l'appartement juste pour cette pièce.

-         Oui mais aussi pour sa cuisine et ses hauts plafonds.

-         Il te fallait de grands murs pour accrocher tes multiples dessins, esquisses et autres ?

-         Inconsciemment peut être.

-         J'aime quand tu dessines. Tu as l'air complètement dans ton monde. Et même parfois, tu dessines sans t'en rendre compte.

-         Je sais mon père me le dit souvent. Il pense même que je serais capable de le faire en dormant.

-         Peut être, il va falloir que je te surveille.

-         Il n'y a aucun risque que je quitte le lit quand tu es dedans.

-         Je prends ça pour un compliment.

-         S'en est un.

Alex ne pu s'empêcher de sourire à cette jeune femme qui la surprenait constamment. Tantôt fermée comme huitre, tantôt ouverte et parlant avec simplicité.

 

***

 

 

        Alex était rentrée depuis une semaine à Dublin. Elle avait repris ses rendez-vous, massé bon nombre de gens, fait travailler des articulations malmenées, renforcé la tonicité musculaire des vieilles dames mais tout ses gestes ne pouvaient lui faire oublier le corps d'Emy. 

            En ce vendredi soir, elle était assise dans le canapé de Julie en attendant d'aller rejoindre d'autres amis dans un pub.

" Alors cette petite semaine à Lyon ? Emy t'a fait découvrir Lyon en long en large et en travers ? "

-         Presque. C'était génial. Nous nous sommes pas mal promenées dans les rues, les parcs, sur les quais aussi. Et les illuminations c'était magnifique. Mais épuisant. Je suis rentrée lessivée.

-         Vous vous êtes juste baladées ?

-         Emy n'a pas tort quand elle dit que nous avons toutes les deux l'esprit perverti. Je te dis lessivée et toi tout de suite tu penses à nuit torride.

-         Que veux-tu, je connais Emy et je te connais toi et vous laisser toutes les deux seules trop longtemps pourrait accélérer le réchauffement de la planète.

-          C'est vrai qu'elle fait l'amour div… Et non, je ne vais parler de ça avec toi. Et comment tu sais autant de chose sur cette partie là d'Emy ?

-         D'autres que toi parlent. Il m'est arrivée de rencontrer certaines filles.

-         Tu veux dire des filles qui avaient couché avec Emy.

-         Pas seulement, il y avait aussi des filles qui avaient entendu parler d'Emy par leurs amies et qui voulaient savoir si ce qu'on leur avait dit était vrai et si je pouvais leur arranger un coup.

-         Tu l'as fait ?

-         Jamais. Emy est bien assez grande pour faire son marché toute seule. Mais je sais par Marie, qu'Emy est très sage depuis cet été et que quand elle la rejoint pour boire un coup au Bagat'elles, elle ne fait même plus attention aux regards des autres filles et elle se serait même débarrassée d'un numéro de téléphone dès la sortie du bar.

-         Marie et Emy ont déjà couché ensemble ?

-         Non. Emy ne mélange pas. A part avec toi.

-         Je n'étais pas son amie.

-         Mais Marie était mon amie.

-         Je vois. Elle veut que je la rejoigne entre Noël et le jour de l'An pour rencontrer son père.

-         Son père ? Tu vas rencontrer son père ?

-         Heu ! Oui c'est ce qui est prévu. Mais je ne sais pas où la rencontre va se passer. Il y a beaucoup de mystères autour de son père. Non ?

-         Aucun de nous n'a jamais vu son père. Pas même Stan.

-         Il est vraiment dans les commandos ?

-         Non, on ne sait même pas s'il est vraiment dans l'armée.

-         Pourquoi elle n'en parle pas ?

-         La théorie la plus aboutie est qu'elle ignore elle-même ce que fait vraiment son père.

-         Elle ne lui a pas demandé ?

-         Non.

-         Pourquoi ?

-         Elle n'a peut-être pas envie d'être déçue.

-         Comment ça ?

-         T'es en mode question toi aujourd'hui. Son père change souvent de pays, il a l'air de savoir les choses avant les médias alors elle a peut-être peur de découvrir que son père n'est pas vraiment aussi bien qu'elle le pense.

-         Elle a l'air très proche de lui, même si j'ai cru comprendre qu'ils ne se voyaient pas souvent.

-         Son père doit sûrement être la personne en qui elle a le plus confiance. J'ai connu Emy à la maternelle. Pendant toute nos années de primaire, nous la voyions une année sur deux. Je l'ai retrouvé au lycée, elle était revenue s'installer à Lyon avec sa mère. Ses parents étaient en instance de divorce. Emy n'avait aucune envie de vivre avec sa mère, elle voulait continuer de voyager avec son père comme elle l'avait fait jusqu'à présent. L'année de ses 16 ans elle n'était pas là. Je n'ai jamais trop su où elle était partie. Mais l'année suivante celle du bac a été un supplice pour elle. Elle avait du mal à tenir en place, elle s'ennuyait en cours car elle savait déjà tout ce que l'on nous enseignait et pourtant elle avait déjà un an d'avance sur la normale. Elle était beaucoup plus mature que nous. Et elle doit encore l'être. A la fac, elle suivait deux cursus en même temps, informatique et multimédia. C'était une vraie GEEK. Après sa licence, elle est partie pour la Russie. Elle a à nouveau rejoint son père. Je crois qu'elle a travaillé un temps avec un des maitres de l'animation du jeu vidéo. On l'a revu à Lyon au bout de dix mois pour re-disparaître cinq mois plus tard. La fois suivante, deux ans s'étaient écoulés, elle avait monté sa propre boite et gagnait déjà très bien sa vie. Après tu connais la suite.

-         Le résumé de ton discours c'est qu'elle ne tient pas en place.

-         Oui même qu'à une époque, nous l'avions surnommé " Mouvement perpétuel. "

-         Je pense que c'est une bonne définition pour la décrire. Tu as déjà vu ses dessins ?

-         Certains. Quand j'ai rencontré Matt il était déjà fan de jeu vidéo mais quand il a découvert que je connaissais la personne qui avait fait le décor d'un de ses jeux préférés on aurait dit que je lui présentais une star planétaire. Il lui a même fait signer une de ses boîtes de jeu. Je peux te dire qu'à cet instant je me suis demandé si me marier avec lui était une si bonne idée que ça.

-         Mais tu ne regrettes rien.

-         Oh non. Car quand il ne joue pas, il est parfait. Et puis je suis contente qu'il s'entende bien avec Emy et qu'ils puissent échanger sur leur passion parce que moi j'y comprends rien à leur blabla. En plus il est aux anges car elle s'en sert de cobaye comme Stan  pour les nouveaux designs de jeu. Après ça, je peux en faire ce que je veux et lui faire faire ce que je veux.

-         Je vois, tu te sers de ton amie pour faire marcher ton mari à la baguette.

-         Exactement.

-         Entre toi qui virerais de bord pour une de ses omelettes et ton mari qui adore ses créations virtuelles, j'imagine d'ici le fabuleux ménage à trois que vous pourriez faire.

-         C'est une idée, ça. Je vais en parler à Matt.

-         N'y pense même pas. Tu sais que je ne suis pas prêteuse et encore moins avec Emy. Alors laisse tes idées loin de ma petite amie.

-         Whou ! Jalouse et possessive en une seule fois, je ne t'ai pas vu comme ça depuis longtemps. Je me demande même si je t'ai vu comme ça un jour.

-         Je ne suis pas jalouse et encore moins possessive. Je défends juste ce que j'ai. J'ai bien assez ramé pour la laisser à une hétéro en mal d'expérience culinaire.

-         Prête-la moi juste pour le souper et je te la rends après.

-         Sûr et pendant ce temps je me fais la collection des Jane Austin.

-         Pourquoi pas après Orgueil et Préjugés tu pourrais continuer sur Raison et Sentiments.

-         Et toi tu pourrais commencer par Emma. Le côté entremetteuse t'ira à ravir.

-         J'adore ce rôle. En attendant, il va falloir que l'on y aille sinon les autres vont être complètement pintés avant que l'on arrive.







Depuis le 09/05/2010