Mouvement perpétuel

Chapitre 2




 

Le mariage était pour demain et Marie avait proposé d'aller dans un pub pour que Julie passe sa dernière soirée de femme non mariée avec ses amies. En fait d'amies, il y avait tous les 'français' ce qui incluait sa famille et les deux amis de fac de Julie. Ils étaient quinze et prenaient toute la petite salle du fond. Emy était assise sur la banquette dans le coin, elle écoutait les conversations ne parlant que quand on lui posait une question. Alex était assise un peu plus loin. Elle se leva pour aller chercher une nouvelle tournée mais Julie l'arrêta prétextant payer la sienne. La future mariée la repoussa légèrement ce qui la déséquilibra et elle tomba assise sur les genoux d'Emy.

" Je suis désolée. "

-         Y'a pas de mal. Tu es plutôt poids plume, ça va.

-         Merci, je prends ça comme un compliment.

-         Tu peux.

Alors qu'elle s'apprêtait à se remettre debout, elle capta le sourire et le regard moqueur de Julie près du comptoir. Elle lui répondit d'une mimique voulant dire 'bien joué mais quand même'. Elle rejoignit Julie qui attendait leur commande.

" Alors c'était comment ? "

-         Très agréable. Elle a les mains super douces.

-         Si tu le dis. Je sais par contre qu'elle masse très bien.

-         Comment tu sais ça toi ?

-         C'est Caro qui me l'a dit.

-         Et comment Caro le sait ?

-         T'inquiète pas il ne s'est rien passé entre elle. Le lendemain d'une soirée en boite trop tonique pour Caro, elle avait les cervicales et le dos en compote et Caro étant une petite nature, Emy lui a fait un massage.

-         Intéressant…

 

Emy luttait pour garder les yeux ouverts, il était plus de 2 heures du matin et malgré que le pub soit fermé, la soirée était devenue privée et le barman était maintenant à leur table. D'habitude, elle tenait sans dormir beaucoup mais depuis une semaine elle avait du mal à tenir la distance. Elle ne rêvait que d'un truc : retrouver son lit.

" Ça va ? "

-         Pardon ?

-         Ça va ? Tu avais l'air ailleurs.

-         Ça va Alex merci. J'ai juste un peu mal à la tête.

-         Tu veux quelque chose ?

-         Non c'est bon merci. Ça ira mieux demain.

-         On ne peut pas accuser la bière, tu n'en bois pas.

-         Je vais peut être commencer.

-         Toi saoule j'ai du mal à me l'imaginer. Ça ne colle pas vraiment à ton style.

-         Mon style ?

-         Trop tard pour en discuter… Une prochaine fois…

Emy regarda Alex repartir comme elle était arrivée. Cette fille la déstabilisait et elle n'aimait pas beaucoup cela. Son père lui avait apprit à toujours maîtriser les choses mais depuis le matin certaines choses lui échappaient. Elle posa sa tête dans ses mains.

" Emy ? "

-         Oui Julie ?

Elle lui avait répondu sans relever la tête.

" Tu peux ramener mes parents, je crois qu'ils sont un peu pintés. "

-         Un peu ? t'es gentille la.

-         Ça ne te dérange pas ?

-         Non. J'y vais.

-         On se voit demain.

-         Plutôt tout à l'heure.

Alex la regarda partir soutenant la mère de la mariée. Elle avait vraiment beaucoup de patience. Pour ça part elle aurait déjà envoyé promener Julie et toute sa famille depuis longtemps. Mais elle n'était pas Emy et c'était sûrement pour ça que Julie ne lui demandait rien d'autre que d'être l'amie 'futile' qui ne gérait rien de grave. Leur relation était bien différente(,) basée sur les sorties au pub, les virées shopping, les soirées parlottes. Elles se connaissaient depuis l'arrivée de Julie en Irlande voici six ans. Elle y était depuis ses 18 ans. Elle allait fêter bientôt ses dix ans de présence au pays du trèfle. Dix ans qu'elle avait quitté la France sur un coup de tête. Elle avait pratiquement toujours pris les décisions importantes de cette manière. A bien ou à mal. Mais elle se doutait qu'Emy était loin de fonctionner de cette manière.

 

 

Emy avait l'impression que la musique tapait dans sa tête. Il fallait qu'elle trouve une aspirine sinon elle ne tiendrait pas jusqu'à la fin. La cérémonie avait été traditionnelle et longue. Pour elle qui ne croyait en aucun Dieu, ni aux valeurs de la religion, le discours et les sermons échangés lui avaient paru très mielleux mais elle avait appris à ne pas juger. Elle était bien placée pour savoir ce que provoquait le jugement des gens.

Elle se retourna et faillit se heurter à Alex.

" Pardon. "

-         Y'a pas de mal. Tiens bois ça.

-         Qu'est ce que c'est ?

-         Une aspirine.

-         Oh ! Merci.

-         J'ai remarqué que tu n'arrêtais pas de te masser le front, comme hier au pub. J'en ai conclu que tu avais à nouveau mal à la tête.

-         Bien conclu.

-         Tu as souvent mal ?

-         Non. J'ai juste un peu trop travaillé avant de venir ici et le fait de décompresser  provoque ça.

-         Décompresser ? Julie te fait courir partout et tu appelles ça décompresser ? Tu es surprenante.

-         C'est différent de ce que je fais d'habitude.

-         Tu fais quoi d'habitude ?

-         Je développe des programmes informatiques.

-         Des jeux ?

-         Ça arrive.

-         J'adore les Sims.

-         Moi aussi.

-         Tu veux sortir prendre l'air ?

-         Pas de refus.

 

Elles sortirent sur l'arrière de la bâtisse et firent quelques pas dans le jardin. La nuit n'était pas encore tombée malgré l'heure avancée. Alex n'aimait pas les silences si bien qu'elle engagea à nouveau la conversation.

" Je te préfère en Jeans et en chemise. Tu étais bien en robe mais comme ça… Je ne sais pas… C'est plus toi. "

-         Je suis mieux dans cette tenue.

Il y eu un autre silence avant qu'Alex entende :

" Ta petite robe te va très bien. "

-         Merci. Mais pas très adaptée aux soirées de juin en Irlande.

-         Pourquoi ?

Elle la vit frissonner.

" Tu as froid ? "

-         Un peu mais c'est rien, je…

-         Attends.

Et là, Alex fut surprise de voir Emy enlever sa chemise blanche et lui poser sur les épaules. Elle était maintenant en jeans et t-shirt noir.

" Merci. Mais tu ne vas pas avoir froid ? "

-         Non. Ne t'inquiète pas. Ça va mieux de ton coté ?

-         Parfait.

Le tissu était encore plein de la chaleur du corps d'Emy et si elle avait été seule Alex aurait plongé le nez dans le col pour respirer le parfum de la brune.

 

Elles étaient rentrées en entendant les clameurs qui annonçaient le gâteau de mariage. Quelques instants plus tard, Julie se glissa aux cotés d'Alex.

" Alors ça se passe bien ? "

-         Ça va.

-         Ça va ! C'est tout ? Tu crois que je n'ai pas remarqué que tu portes sa chemise, qui soit dit en passant va très bien avec ta robe noir et que vous vous n'êtes pas quittées depuis un bon moment. Où est-elle d'ailleurs ?

-         Partie chercher à boire.

-         Hum…

-         Ne t'enflamme pas, rien n'est fait. Elle n'est pas facile à attraper.

-         Je t'avais prévenue.

-         Je sais.

-         La revoilà, je me sauve. Bonne soirée…

 

 

Quatre heures du matin, Emy sortait de la salle soutenant Caro complètement saoule. Derrière suivait Marie et Chloé qui rigolaient pour une chose que seules elles pouvaient comprendre. Alex fermait la marche. Emy ignorait où se trouvaient les autres et s'en moquait un peu. Elle ouvrit les portes de sa voiture et 'chargea' son paquet sur le siège arrière. Marie et Chloé s'installèrent et Alex prit place sur le siège passager. Emy ramena tout le monde au B&B. Une fois les trois filles éméchées rentrées, elle resta seule avec Alex devant la maison. Elle était assise sur l'aile avant de la voiture.

" Ça a l'air d'être une habitude. "

-         Quoi donc ?

-         T'asseoir la.

-         Oui.

-         Tu me fais une place ?

Elle se décala un petit peu sur la carrosserie.

" Pas de problème. "

-         Merci.

Alex s'appuya sur la cuisse d'Emy pour s'installer. Tout son coté droit était collé au coté gauche d'Emy. Elles étaient la sans rien dire l'une en t-shirt et jeans, l'autre en petite robe d'été noir et chemise blanche. Toutes les deux dans la fraîcheur du matin.

" Tu fais quoi tout à l'heure ? "

-         Je pars pour le Rock of Cashel en fin de matinée. J'aimerais le visiter. J'ai réservé dans une auberge de jeunesse pour la nuit. Et toi ?

-         Moi je prends le bus pour Dublin à 11h00. Je bosse lundi. J'ai pu déplacer mes rendez vous du reste de la semaine mais pas tous ceux de lundi.

-         Tu fais quoi comme métier ?

-         Kiné. Tu reviens à Dublin quand ?

-         Lundi soir, normalement. Je dois retrouver la bande de joyeux lurons chez Julie.

-         Ok.

-         Tu frissonnes, tu devrais rentrer te mettre au chaud avant d'attraper la crève.

-         Tu as raison et puis je suis claquée. Bonne nuit Emy.

-         Bonne nuit Alex.

Alex lui fit une bise sur la joue avant de sauter de son perchoir et de rentrer dans la maison, se retournant sur le seuil pour faire un dernier signe à la fille qui allait sûrement peupler ses rêves.

 

 

Assise devant son petit déjeuner, Emy écoutait d'une oreille distraite les infos à la télévision. Son esprit essayait de se souvenir du rêve de sa courte nuit. Mais elle avait beau essayer quand elle semblait enfin tenir une image celle-ci disparaissait, se dissolvait avant qu'elle est pue la saisir. Elle paya son B&B, salua la maîtresse de maison et mis son sac dans le coffre avant de prendre la route.

 

Alex eut du mal à cacher sa surprise et son plaisir de voir Emy garée devant son B&B.

" Qu'est ce que tu fais la ? "

-         Je me suis dis que je pouvais te déposer à la gare en partant.

-         C'est gentil ça.

-         C'est normal.

-         Merci.

 

Elles voyagèrent en silence. Alex se faisait des nœuds au cerveau pour trouver un sujet de discussion mais elle était en panne sèche. Cette fille la rendait nerveuse et elle, d'habitude si à l'aise avec n'importe qui, perdait partiellement ses moyens face à Emy. Devant la gare routière, elles sortirent toutes les deux de la voiture, Emy sortit le sac de sa passagère du coffre et quand elle se retourna, elle se trouva face à Alex. Cette dernière se rendit compte qu'Emy était plus grande qu'elle. Elle devait relever la tête pour la regarder dans les yeux. Elles se fixèrent un moment puis Alex retrouvant ses impulsions, déposa un baiser sur la joue d'Emy et lui sourit avant de partir vers son bus. Elle se retourna et lui lança.

" A lundi soir ! "

-         Lundi soir ?

-         Tu dors chez moi. Julie ne te l'a pas dit ?

 Et sur ces derniers mots, elle disparut entre deux bus.

 

* Julie je vais te tuer ! *

Il avait fallu un peu plus d'une seconde à Emy pour assimiler les mots d'Alex. Elle avait voulu répondre mais Alex avait disparu. Et depuis, elle n'avait qu'une envie étrangler Julie. Elle allait devoir dormir chez Alex. Elle avait bien compris qu'Alex était gay et vu le comportement de Julie il n'était pas bien difficile de deviner qu'Alex avait des vues sur elle. Et elle n'était pas insensible au charme de l'Irlandaise.

" Et merde ! "

 

Elle se gara sur le parking de son auberge de jeunesse, régla le coté administratif et marcha jusqu'au Roch of Cashel.

* Hors de question que ça recommence. *

 

Suite aux nombreux déménagements du au travail de son père, Emy avait très vite appris à quitter ses amis et au final à ne plus vraiment s'en faire. Elle avait fait en sorte de ne rien construire avec personne. Mais elle s'était faite rattraper à vingt ans par une jolie blonde du coté de Saint Petersbourg. Elle était la fille d'un diplomate Russe et d'une écrivaine Anglaise. Emy avait accompagné son père suite au remariage de sa mère. Elles s'étaient rencontrées sur les bords de la Volga. Emy faisait du vélo sur les quais, un enfant voulant rattraper son ballon avait déboulé devant sa roue, pour l'éviter elle avait fait un écart qui l'avait mis face à Yelena et un autre qui l'avait faite passer par dessus un buisson. Après deux trois roulades, elle avait ouvert les yeux sur la jeune femme et son sourire. Une fracture du poignet et quelques semaines plus tard, elles étaient devenues très proches. Yelena  faisait exprès de mettre des mots russes dans ses phrases en anglais pour la dérouter et lui apprendre sa langue. La jeune Russe avait joué la carte de la fragilité pour la séduire et Emy était tombée dans le panneau. Leur histoire avait duré 8 mois et puis Yelena était partie pour Moscou, Emy ne l'avait pas suivie. Aujourd'hui encore, elle ne savait pas pourquoi elle était restée à Saint Petersbourg. Pendant deux mois elle avait fait des allers-retours entre les deux villes. Et puis, elle avait dû rentrer en France. Elles s'étaient écrit pendant longtemps. Elles s'étaient vues à Berlin. Emy avait même fait plusieurs voyages en Russie. Jusqu'au jour où elles s'étaient retrouvées à Genève en Suisse. Là, Yelena lui avait annoncé la fin de leur histoire. Elle avait rencontré quelqu'un d'autre. Après une période qu'elle souhaitait oublier, Emy s'était plongée à fond dans son travail et s'était un peu plus fermée aux autres.

Elle n'avait pas vécu une vie de bonne sœur jusqu'à maintenant mais n'était plus tombée amoureuse. Plusieurs filles avaient partagé ses nuits de sorties et son lit mais aucune n'avait su toucher son cœur. Jusqu'à aujourd'hui…

* Pfff… Pense à autre chose. *

 

 

Alex était dans son appart, elle était rentrée depuis trois heures. Elle avait déjà eu Julie au téléphone pour lui raconter la fin de soirée d'hier et ce qui s'était passé ce matin. Elle était maintenant devant son ordinateur pour transférer les photos et le film du mariage. En les regardant défiler, elle se rendit compte qu'elle en avait pris beaucoup d'Emy. Elle s'arrêta sur une où elles étaient toutes les deux en train de parler face à face, ce devait être Julie qui l'avait prise. Une autre prise à la dérobée montrait Emy comme Alex la voyait. Elle donnait l'impression d'être la sans être la. Son regard semblait voir plus loin, autre chose. Elle aurait aimé savoir à quoi elle pensait à cet instant. Elle brancha le caméscope numérique et lança le transfert. Elle sourit en entendant à nouveau le discourt d'Emy au court du repas.

 

" Julie quand on s'est connu, jamais je n'aurais imaginé que l'on se retrouverai ici en Irlande pour célébrer ton mariage. Pas que je doutais que tu trouves ta moitié un jour mais tu étais si attachée à ton pays… En maternelle, je me souviens d'une petite fille avec des couettes, qui passait son temps à jouer avec le téléphone. En primaire, tu prenais un malin plaisir à jouer à des 'jeux de fille', en plein milieu du terrain de foot. Plus tard, je me souviens de tes grands discours féministes, de ton passage macrobiotique, de tes interrogations sur ton avenir… Au final, pour ne pas te perdre, tu as eu le courage de partir pour te trouver. Et au passage trouver ton homme. Tu as fait preuve d'énormément de courage pour venir ici. Je ne te cacherais pas mon étonnement quand j'ai reçu ton invitation. Et mon envie de t'étrangler quand j'ai lu que tu me voulais comme demoiselle d'honneur et que je devais porter une robe. Mais on ne se marie qu'une fois. Normalement ! Alors pour cette journée spéciale, tous les sacrifices sont de rigueur. Pour finir je ne dirais qu'une chose : soyez les plus heureux du monde. Aux mariés !… " 

 

Elle avait fait son discours en français et en anglais et avait à la fois ému et fait rire toute l'assemblée. Alex était à cet instant encore touchée par ses mots. Même si c'était un discours préparé, elle avait le sentiment d'avoir découvert une nouvelle facette de la jeune femme. Elle laissa tourner et alla dans la cuisine.

 

 

Assise sur le muret dans l'enceinte de l'édifice imposant de pierre grise, Emy avait sorti sont carnet de croquis et dessinait. Elle avait toujours aimé le dessin et comme la lecture cela lui permettait de se vider la tête. Sur le papier l'on pouvait voir la croix celtique qui se trouvait dans le cimetière, ainsi que la tour ronde vestige le plus ancien. Alors que son crayon glissait sur la feuille, elle se rendit compte que le visage d'Alex apparaissait.

* Mais c'est pas vrai.*

Elle sera si fort son crayon à papier qu'elle le cassa en deux. Elle releva la tête et laissa son regard filer vert l'horizon. Il fallait qu'elle pense à autre chose hors de question de recommencer. Elle ne voulait pas revivre ça.

 

Elle resta assise sur le muret jusqu'à la tombée de la nuit et la fermeture du site. Elle avait laissé son imagination vagabonder et sous les trait noir du crayon étaient apparus des personnages du monde de la faërie : des gnomes, des lutins, des elfes, des fées, des trolls. Tout un monde, son monde, qu'elle gardait secret car personne ne pouvait comprendre qu'une jeune femme aussi sérieuse et pragmatique qu'elle pouvait aimer inventer de telles choses et croire en de telles sornettes. Mais elle aimait ce monde invisible, ce monde de légende. Chez elle, elle en avait de pleines étagères allant du livre de contes, aux légendes, en passant par les dictionnaires. Il y avait des figurines aussi, des dessins d'auteurs célèbres et plein d'autres supports.

De retour à l'auberge de jeunesse, elle se fit à manger puis sortit son ordinateur portable et commença à travailler. Quand elle rabaissa l'écran la nuit avait englouti tout ce qui l'entourait. A travers la porte fenêtre face à elle, elle ne voyait plus rien de la cour et encore moins des ruines de l'abbaye de l'autre coté de la route. Elle n'avait pas vu les heures passer. Quand elle se coucha, pas un bruit ne se faisait entendre comme si le monde s'était tu.

 







Depuis le 28/07/2008