Mouvement perpétuel

Chapitre 6




 

            Juillet et sa chaleur irlandaise accompagnée d'orages s'étaient installés depuis trois semaines sur Dublin. Quatre longues semaines depuis le dernier message d'Emy disant :

# Bien arrivée. Passe une bonne journée. A tantôt. Emy.#

Depuis, silence radio. Alex avait bien essayé de la contacter d'abord par mail pour une approche plus en douceur mais elle recevait toujours les confirmations d'arrivée dans sa boîte mail mais jamais celui qui disait que son message avait été lu et encore moins une réponse d'Emy. Ensuite, elle avait appelé sur son portable, elle avait eu droit à sa voix mais c'était pour entendre : 

" Bonjour, je ne suis pas disponible pour le moment, veuillez laisser un message après le bip, merci. Hello, I'm not available at the moment please give me a message after the tone, thank you. "

            Elle avait laissé un message, voire même plusieurs. Eux aussi restés sans réponse. Elle avait sourit la première fois qu'elle avait entendu son message d'accueil de boite vocale. Elle aimait son accent quand elle parlait anglais. Déjà quand elle avait fait sa connaissance, elle avait essayé de deviner où elle avait appris cette langue pour avoir cette intonation. Pas en Angleterre, ça c'était sur.

            Aujourd'hui en cette fin de semaine, elle se rendait chez Julie car celle-ci tenait à lui raconter son voyage de noce et Alex espérait ainsi pendant un moment arrêter de penser à Emy.

            Alex avait beau avoir essayé d'éviter le sujet, il vint tout de même sur le tapis après deux heures de discussion.

" Tu as des nouvelles d'Emy ?

Non aucune. Je lui ai laissé plusieurs messages mais pas de réponse. Elle n'est peut être pas chez elle.

Il y a un moyen très simple de savoir où elle est.

Comment ? "

Alex regarda Julie attraper son téléphone portable. Peu de temps après elle parlait à quelqu'un. Elle mit le haut parleur et posa son téléphone sur la table.

 

" Salut Stan. "

Salut Julie. Quoi de neuf ?

Je reviens de mon voyage de noce.

C'était bien ?

Génial. Mais ce n'est pas vraiment pour ça que je t'appelle. Je voudrais savoir si tu savais où était Emy ?

Elle est en Ex-Yougoslavie. Où exactement je ne sais pas. Elle est partie pour des prises de vues de paysages pour un projet.

Tu sais quand elle rentre ?

Au plus tard, jeudi, on est attendu à Londres samedi.

Tu sais si elle est joignable ?

Oui, sur son portable, je l'ai eu ce matin. Il y a un problème ?

Oui et non.

Explique.

Al a laissé plusieurs messages à Emy qui n'a pas répondu.

Je vois.

Tu n'aurais pas quelques infos à ce sujet ?

Tu veux savoir si Emy est perturbée depuis son retour ?

En quelque sorte.

A peine arrivée au bureau, elle est repartie. Je crois qu'elle est allée voir son père, vu qu'elle n'a pas dit où elle allait.

C'était prévu ?

Non. Elle devait aller à Berlin, elle a repoussé d'une semaine. A son retour de nulle part, elle a passé le dimanche et lundi à Lyon. Le mardi elle est partie en Allemagne puis elle est allée directement en Ex-Yougoslavie.

Je vois.

Si Emy ne donne pas de ses nouvelles avant jeudi prochain, rappelez-moi, je verrais ce que je peux faire.

Ok, merci Stan. A plus.

A plus.

Julie coupa la communication.

" Bon. C'est bon signe si mademoiselle se sauve. "

Tu trouves que c'est un bon signe ?

Ben oui. Si elle était restée à Lyon tranquillement c'est qu'elle t'aurait déjà rangée au rang des coups d'un soir. Si elle ne tient pas en place et qu'en plus elle va voir son père c'est que tu lui as fait de l'effet.

Elle est peut-être allée voir son père pour tout autre chose.

Emy ne voit son père que deux fois dans l'année. Pour Noël et elle l'a déjà vu au mois d'avril cette année.

Qu'est-ce que je fais alors ?

Attends jusqu'à samedi. Si elle fait toujours la morte on verra avec Stan.

Ils travaillent ensemble ?

Oui. Enfin Stan travaille pour Emy mais elle ne lui a jamais fait sentir que c'était elle qui signait son chèque à la fin du mois.

Ça fait longtemps ?

Presque trois ans. Il galérait à trouver du boulot dans sa branche, il est préparateur physique à la base. Elle lui a proposé de devenir son assistant. Au début, il gérait son planning, les envois de fichiers et de documents puis ensuite, elle lui a appris à utiliser les logiciels de création graphique. Maintenant ils travaillent sur les mêmes projets et j'ai même cru comprendre que Stan avait mené son premier projet en solo.

Il la connait bien ?

Je ne dirais pas ça mais il doit être celui d'entre nous qui la connait le mieux.

D'accord. Merci de m'aider.

C'est normal, tu es mon amie. Et c'est un juste retour des choses.

 

***

Le ciel était gris et bas au dessus de Sarajevo. L'air chargé d'électricité annonçait un orage proche. Emy l'œil dans l'objectif de son reflex numérique enchainait les prises de vue de ce qui l'entourait. Elle avait toujours travaillé de cette manière. Tous les décors qu'elle avait créés avaient une base de vrai : des villes qu'elle avait visitées, des paysages qu'elle avait croisés. Elle voulait garder cette part de réalité dans ce monde virtuel. Elle s'était servit de Berlin, Moscou, Varsovie, Prague et aujourd'hui, elle se trouvait là, au dessus de cette ville anciennement en guerre.

Elle avait commencé son apprentissage de l'histoire de l'Europe de l'Est et des ex-républiques communistes en 1989 avec la chute du mur de Berlin. Son père était venu spécialement à la maison pour suivre avec elle ces évènements. Comme s'il le savait par avance, il était toujours là pour les grandes révolutions : la révolution de velours en Tchécoslovaquie, les " Tables rondes " en Pologne, la chute de Ceausescu en Roumanie, la création de la CEI et ensuite la guerre en Ex-Yougoslavie. Pour ce dernier évènement, son père venait souvent la voir pour lui expliquer l'histoire de ce pays et les problèmes qu'il rencontrait. Son père s'était toujours attaché à ce qu'elle ait toutes les informations pour juger par elle-même.

Elle avait grandit avec la chute d'un bloc, d'un ogre. En 1945, les accords de Yalta avaient transformé la physionomie de l'Europe. En 1989, suite aux réformes de Mikhaïl Gorbatchev (Glasnost et Perestroïka), le rideau de fer était tombé et l'Europe se reconstruisait d'autres frontières. En 1995, Emy avait 14 ans, ses parents venaient officiellement divorcer. Dès qu'elle était en vacances, elle allait rejoindre son père et découvrir ces pays autrefois satellite de la Russie. Tout comme pour les pays Scandinaves et Celtes, elle se passionnera pour la culture, l'histoire et les paysages de ses régions.

La pluie avait commencé à tomber sur Sarajevo et Emy continuait de prendre des photos. La ville était pratiquement entièrement reconstruite et mise à part quelques ruines en centre ville et des impacts de balles sur les murs de banlieues pauvres, il ne reste plus beaucoup de traces du siège de 1992 à 1995. Sauf peut-être cette atmosphère de tristesse et de grisaille sous ce ciel plombé et cette pluie. Comme si grâce ou à cause du mauvais temps les esprits des morts de cette terre se rappelaient au vivant. Elle était venue chercher ça. Au début, elle voulait aller dans la banlieue de Grozny en Tchétchénie mais son père le lui avait interdit. Il était hors de question qu'elle y aille seule et il ne pouvait pas l'accompagner pour le moment. Les gouttes qui s'écrasaient sur la terre encore chaude avaient grossit. Emy rangea son appareil pour le protéger mais resta la sous la pluie. Laissant l'eau couler sur son visage, tremper sa chemise et son jeans. Elle avait toujours aimé la pluie. Quand elle se tenait sous l'averse, elle avait l'impression de nettoyer ses pensées. Et en ce moment, elle en avait bien besoin.

Son père avait été surpris de la voir arriver en Ukraine où il se trouvait. Ils s'étaient déjà vus trois mois plus tôt et ne devaient se revoir, sauf catastrophe ou fait important, qu'à Noël. Le premier jour, il n'avait posé aucune question. Le deuxième, il l'avait réveillée à 4 heures du matin, à 5 heures moins le quart il lui lançait un sac à dos et à 5 heures, ils étaient tous les deux en train de marcher. Il n'avait pas parlé de la journée. Le soir venu, Emy s'était écroulée sur son lit épuisée, les muscles en feu. Le troisième jour, elle n'avait pas vu son père. Le quatrième, ils étaient partis courir tôt le matin et son père avait à nouveau disparu tout le reste de la journée. Le cinquième, ils s'étaient entrainés au combat, Emy en était ressortie lessivée avec des bleus un peu partout sur le corps. Le lendemain, elle reprenait l'avion et le train pour rentrer à Lyon. Tout au long de la semaine, ils n'avaient presque pas parlé, enfin ils n'avaient pas parlé de choses personnelles. C'était souvent ainsi quand ils se retrouvaient.

Le père d'Emy avait très bien compris que quelque chose perturbait sa fille. Il l'a connaissait par cœur. Il avait attendu qu'elle parle d'elle-même mais elle ne l'avait pas fait. Preuve qu'elle n'avait pas encore atteint la limite et qu'elle maitrisait encore les choses. Elle ne contrôlait pas tout mais avait au moins gardé le contrôle sur son corps et son esprit. Ce qui lui faisait penser que c'était du coté du cœur que ça fille avait des soucis d'équilibre.

La suite s'était enchainé : travail, réunion, présentation… mal de tête. Pour au final se retrouver là au-dessus de Sarajevo, sous la pluie, à attendre que le vide se fasse. En attendant qu'une jeune femme quitte ses pensées…

***

            Londres, capitale de l'Angleterre et pour le week-end, nouvelle capitale du jeu de stratégie sur PC, consoles et autre support. Une convention, disons européenne, se tenait jusqu'à lundi dans cette ville où de nombreux joueurs et passionnés avaient déjà investis la place. Emy et Stan étaient là en tant que professionnels. Emy était une des invités d'une conférence, qui avait lieu dans l'après-midi, traitant des décors et des mouvements dans les jeux. Pour l'instant l'organisateur leur faisait faire le tour des installations et des différents stands.

***

            De l'autre coté de la mer d'Irlande, Alex venait d'arriver à l'aéroport de Dublin. Stan avait tout organisé, il ne restait plus qu'à espérer qu'Emy ne se fâcherait pas et ne la renverrait pas directement en Irlande.

***

            La conférence commençait dans un quart d'heure et Emy essayait de trouver Stan, pas qu'elle ait besoin de lui mais elle voulait lui demander s'il voulait prendre place sur le podium avec elle pour parler de leur métier. Stan était son ami enfin autant qu'il était possible d'être son ami à elle. Il était discret et efficace. Il s'était beaucoup investit dans sa reconversion professionnel et aujourd'hui, elle lui faisait entièrement confiance sur les sujets qu'elle lui demandait de traiter. Le plus pour lui c'est qu'il était passionné par les jeux de ce genre. Ce qui lui permettait à elle de l'utiliser comme " cobaye " quand ils développaient de nouvelles choses. Elle finit par renoncer à le trouver, s'il avait commencé à jouer sur l'un des nombreux stands, elle n'arriverait jamais à l'en décrocher. Elle alla donc prendre sa place sur l'estrade.

            Stan n'était pas du tout en train de jouer. Il était en route pour l'aéroport de Heathrow. Il allait chercher Alex. Il les avait bien observées en Irlande et il avait remarqué quelque chose de différent chez son amie. Son amie, oui. Ils étaient amis autant qu'on pouvait l'être avec Emy. Il n'était pas intime mais ils avaient confiance l'un envers l'autre. Elle lui avait tendu la main juste à temps avant qu'il ne perde pied. Pas de boulot, ou alors payé une misère et à coup de lance pierre, le loyer, les factures à payer et tout cela était loin de s'équilibrer. Il était à un cheveu de l'interdit bancaire quand elle lui avait proposé un job, un vrai. Il avait eu peur de se mettre dans la peau d'une secrétaire mais Emy l'avait tout de suite considéré comme un assistant. Elle ne lui demandait pas de taper des courriers mais juste de vérifier que tout parte et arrive dans les temps et qu'elle n'oublie rien. Alors qu'il se garait sur le parking, il espéra fortement que quand Emy découvrirait ce qu'il avait fait, elle ne le licencierait pas pour faute grave.

            La conférence se terminait et Emy en était bien contente. Elle n'avait rien contre ces passionnés qui posaient énormément de questions car leur enthousiasme était plaisant et rassurant sur l'avenir de son métier mais ce qu'elle n'aimait pas c'était la foule, le monde et être trop longtemps à l'intérieur sous un éclairage artificiel. A Lyon dans son appartement Duplex, qui occupait les deux derniers étages d'un immeuble situé sur le plateau de la Croix Rousse, un quartier calme et plein d'histoire, son bureau était face à la baie vitrée qui offrait une vue remarquable sur la ville et la colline de Fourvière. Le soir, elle pouvait assister au couché du soleil. Alors que l'animateur remerciait tout le monde, Emy se leva, quitta la scène et disparut dans les coulisses.

Stan prit Alex par le coude et la conduisit vers le carré VIP. Cette dernière se laissa entrainer, repensant à ce qu'elle venait de voir. Emy dans son univers. Elle parlait posément avec des mots simples que même elle qui n'y connaissait pas grand-chose dans ce domaine avait compris ses explications. A l'entrée Stan montra son badge et expliqua qu'elle était avec lui. Emy qui discutait avec l'animateur leur tournait le dos. Stan lui tapota sur l'épaule.

" Emy, il y a quelqu'un qui veut te dire bonjour. "

Elle se retourna et tomba face à Alex. 

" Alex ! J'ignorais que tu étais fan de ce genre de jeu. "

Je ne suis pas une fan. Je ne suis même pas sûre d'avoir joué une fois à un de ces jeux.

Qu'est-ce que tu fais là alors ?

Je suis venue te voir.

Comment as-tu su que j'étais là ?

Quelqu'un me l'a dit.

Emy se tourna vers Stan qui se passionna tout à coup pour le plafond.

" Ok, je vois. Tu es arrivée quand ?

Tout à l'heure.

Tu repars quand ?

Demain en fin d'après-midi.

Tu loges où ?

Je vois. Stan, tu peux nous laisser s'il te plait.

Pas de problème. Si tu n'as plus besoin de moi aujourd'hui, j'aimerais aller jouer.

Vas-y, tu as quartier libre.

Merci.

Stan dut faire un effort pour ne pas se sauver et marcher tranquillement. Emy avait été trop posée à son goût. Il avait mis les pieds dans sa vie privée et il s'attendait à tout moment à se faire remonter les bretelles. Emy regarda son ami filer et se reporta son attention sur Alex.

" Tu veux boire quelque chose ou bien manger ? "

Je veux bien les deux.

Suis-moi.

 

Après être sorties de l'empire du jeu et avoir sautées dans un taxi. Emy et Alex se retrouvèrent juste à coté de Trafalgar Square, devant l'hôtel St James London où Emy était descendue.

" Il y a un room service, tu pourras commander ce que tu veux. "

Ok.

C'était les premiers mots qu'elles échangeaient depuis qu'elles étaient sorties.

Une fois la clé magnétique récupérée, elles montèrent jusqu'au dernier étage. Emy déverrouilla la porte et laissa entrer Alex. Cette dernière fut stupéfaite devant la chambre qui était en fait une suite. Elle était presque aussi grande que son appartement. Emy pénétra dans ce qui faisait office de salon et posa son blouson en cuir léger sur le dossier d'une chaise.

" Installe-toi où tu veux. Je t'amène le menu pour que tu fasses ton choix. "

Ça te dérange que je sois là ? 

Non.

Alors cache ta joie.

Alex, tu débarques comme ça, sans que rien ne soit planifié. Comment voulais-tu que je réagisse ?

Pour pouvoir planifier quelque chose il faudrait d'abord que tu répondes aux messages que l'on te laisse.

J'étais occupée.

Trop occupé pour répondre à un mail ou juste passer un petit coup de fil ?

 Je n'étais pas chez moi.

Je le sais mais tu étais joignable.

Uniquement pour les urgences.

Alex se dirigea vers la baie vitrée et contempla les lumières de la ville un instant avant de parler à nouveau.

" Je sais qu'on ne s'est rien promis quand tu as quitté Dublin mais j'espérais que tu aurais envie de me revoir. J'ai eu l'impression que quelque chose commençait entre nous mais vu ton accueil glacial, je me suis trompée. Si ça ne te dérange pas que je dorme là cette nuit, je prendrais un avion tôt demain matin pour rentrer chez moi. "

Concentrée sur ses paroles et la douleur dans sa poitrine, elle ne vit pas et n'entendit pas Emy arriver dans son dos et entourer ses épaules de son bras. Elle vit leurs reflets dans la vitre.

" Je suis désolée si je t'ai blessée. "

Elle avait murmuré à son oreille. Son souffle était chaud sur sa peau et Alex ne put retenir un frisson.

" Je suis désolée, je suis nulle dès qu'il s'agit de sentiment. "

Pourquoi tu ne m'as pas répondu ?

Je me suis dit que si je t'ignorais, tu disparaitrais.

Tu veux que je disparaisse ?

Je ne veux pas m'attacher mais te repousser est difficile.

Alex se retourna dans les bras d'Emy et lui fit face sans perdre le contact de son corps contre le sien.

" Alors ne me repousse pas. "

Ce n'est pas si simple.

Pourquoi ?

C'est compliqué.

Cela a un rapport avec les cicatrices que tu as sur le corps ?

En partie oui.

Tu sais, elles ne me gênent pas. Elles ne me font pas peur et ne me dégoutent pas.

Je sais c'est ce qu'elles représentent qui fait que j'ai essayé de te tenir à distance.

Explique-moi.

Pas ce soir. Je n'ai pas envie de repenser à ça.

Tu as envie de quoi ?

De toi je crois…

 







Depuis le 21/02/2009