De ce banc en bois épuisé par son vécu, j'observe ce petit bout de vie. Il vacille sur ces jambes n'arrivant pas encore à dominer son poids. Son visage est le reflet de la pureté et par conséquent d'une splendeur infinie car l'innocence qui se dessine dans ses yeux est la beauté incarnée. Un homme soulève du sol ce petit être emmitouflé dans son manteau et le fait voler au-dessus de lui. Leurs rires montent jusqu'au ciel et pénètrent mon âme en m'enivrant de nostalgie. Une femme les contemple le sourire aux lèvres, fière à la manière d'un artiste qui admire son oeuvre après avoir mis tant de temps et de passion à la concevoir.
Une jeune fille essoufflée s'assoit près de moi en laissant tomber son sac de cours par terre, ce geste semblant la libérer d'un fardeau.
- Désolée... elle reprend son souffle... J'suis en retard.
- C'est pas grave, j'suis patiente. Mais t'étais où ?
- A la bibliothèque avec Kolia... elle respire profondément... on préparait un exposé.
- En tout cas, j'espère que c'est pas ce cher Nikolaï qui t'a fatigué comme ça...
- Pourquoi ? T'es jalouse ? M'interroge-t-elle pour me taquiner.
- Ca dépend, j'ai des raisons de l'être ?
Elle m'embrasse en guise de réponse. Cette attention me surprend car nous ne sommes pas seules dans ce parc. Nos lèvres s'éloignent l'une de l'autre, Lena prend alors conscience de ce qu'elle vient de faire. Elle regarde discrètement autour d'elle mais voyant que personne n'a prêté attention à cette innocente marque d'affection, l'inquiétude s'efface de son visage.
- T'as passé une bonne journée ? Me demande-t-elle.
- Disons qu'y'a des choses plus excitantes que l'école... toi par exemple.
Elle rougit immédiatement à ces derniers mots. Elle se sent toujours mal à l'aise face à ce genre de phrase car elle ne sait jamais quoi répondre.
- Et toi ta journée ?
- Elle se résume à travailler, manger, travailler et courir jusqu'ici pour ne pas arriver trop en retard.
- Heureusement que je suis là pour mettre un peu de piment dans ta vie...
Je m'assure qu'il n'y a aucun regard posé sur nous pour ne pas la gêner, et je lui vole un baiser. Nos doigts se cherchent avec timidité, s'effleurent, se désirent puis finissent par se mêler dans une étreinte parfaite. Nos yeux s'égarent dans le paysage qui s'offre à nous : la nature est dépourvue de couleurs vives, les arbres sont d'une nudité intimidante, les animaux sont perdus dans un sommeil passager. La fontaine près de laquelle nous sommes assises ne joue plus aucune mélodie car l'eau est gelée, et ne s'écoule donc plus en déversant à nos oreilles quelques notes semblables au chant de la pluie. Le parc Gorky est d'une blancheur aveuglante sous toute cette neige éphémère, car doucement mais sûrement le printemps s'éveille.