Navsegda

Chapitre 19 : Yulia




Un banc mutilé de graffitis obscènes où les mêmes fesses se posent chaque dimanche soir. On observe ces tours qui nous gâchent la vue. Elles nous empêchent de regarder vers l'avenir, nous condamnant à rester dans le présent.
Il est 23h, la journée commence pour les dealers. Ils vendent la mort en bas de la rue profitant de la faiblesse d'une âme perdue. Au fur et à mesure que la nuit se consumera, il pleuvra de l'argent dans leurs poches. A la même heure, des filles légèrement vêtues par un temps pareil sortent de l'ombre. Elles sont pour la plupart de la province, peu éduquées et surtout peu prévenues des dangers de la ville. Elles sont des proies faciles pour les réseaux de proxénètes. Si elles se laissent séduire par ces hommes sans scrupules, elles se retrouvent en un rien de temps dans la rue. La police n'hésitant pas à fermer les yeux si le pot de vin est généreux. Ainsi dans un monde où l'argent est roi, une jolie blonde peut gagner aisément cinq fois le salaire d'une serveuse de restaurant en sacrifiant le temps d'une nuit son intimité pour des inconnus.
- Ca me déprime ce paysage Yul' !
- Moi aussi, mais j'crois qu'on en verra jamais d'autre.
- Chaque minute passée dans ce trou, tue un de nos espoirs.
- Seul l'amour pourra nous sauver Tania !
- Pfff, parle pour toi... Pour moi c'est foutu ! Je finirai vieille fille, le cul posé sur ce putain de même banc à 40 ans !
On se regarde, puis on éclate de rire jusqu'à en avoir mal au ventre. Ce sont des moments comme cela qui nous font réaliser que la vie vaut la peine d'être vécue en dépit des souffrances qu'elle engendre.
- Et en fait, ton aprèm shopping avec Lena s'est bien passé ?
- Pour résumer, fatiguant. Y'avait trop la foule au Goum.
- Comme chaque samedi après midi...
Un jeune homme à la démarche peu soignée et au visage caché sous sa capuche s'approche de nous. Tant bien que mal, il nous fait la bise, puis s'assoit à nos côtés, complètement défoncé.
- Alors les filles, ça va ?
- Yeah et toi ?
lui demandai-je
- La forme.
- Encore shooté à ce que je vois...
- Et yeah Yul', quel connerie le bédo ! Une fois que t'y goûtes, c'est comme le sexe, tu peux plus t'en passer.
- Jolie comparaison Sacha !
s'exclame Tania.
- J'suis trop un artiste que veux-tu ! Il se lève en prenant appuie sur mon épaule, bon faut que j'y aille, j'ai des trucs à faire.
- Ok, à la prochaine alors Aleksandre.
- Yeah, à la prochaine les filles.
Il s'éloigne, sa silhouette est engloutie par l'obscurité de la nuit. Ce fut le premier petit ami de Tania, son seul et unique amour. Ils se sont désirés, puis se sont oubliés dans un quotidien morose. Ils se sont aimés, puis se sont perdus dans les désillusions d'une réalité glaciale. Elle l'a pleuré, détesté, maudit... mais rien n'y fait, il reste tatoué sous sa peau, dans sa tête, dans son âme. Il lui a tout volé la laissant avec un tas de souvenirs inachevés dénués de couleurs. Toutes les histoires d'amour commencent par hasard, mais il y a toujours une raison à leurs fins.
- Parfois je me demande où est passé le Sacha que j'ai aimé... Il me manque tellement à certaines heures.
Les larmes lui viennent aux yeux : leur bonheur d'autrefois refait surface dans son esprit. Je la prends dans mes bras en restant silencieuse, aucune parole ne peut atténuer une telle douleur.