Navsegda

Chapitre 3 : Yulia




Un corps endormi dans un cimetière de bouteilles, des photos éparpillées sur le sol, l'odeur de la cigarette sur ses mains meurtries de solitude et cette lettre à l'écriture hésitante.
Je me souviens ma vie a perdu de son sens un matin d'hiver lorsque en rentrant du parc, ma mère n'était plus là. Je hurlai "maman" dans tout l'appartement mais seul le silence me répondit. J'avais seulement douze ans et encore pleins de souhaits à exaucer.
Je me rappellerai toujours l'expression de mon père quand il a réalisé que plus jamais il ne se réveillerait avec le doux visage de la femme qu'il aime à ses côtés. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'une âme égarée dans un monde de morts en sursis. La vie a arrêté de s'écouler dans ses veines et ce refrain ne cesse de lui hanter l'esprit : "J'ai essayé, mais c'est trop dur... je ne voyais pas ma vie comme cela : des jours entiers de souffrance et de regrets. Je suis désolée mais mes rêves ne sont plus ici, j'espère que vous arriverez à me pardonner. Je vous aime Andrey et Yulia... Talina". Quelques mots qui ont suffi à détruire deux vies innocentes faisant de ce monde un endroit où il ne faut plus vivre mais survivre. Combien de nuits entières mon père a-t-il perdues à chercher l'ombre de ma mère dans l'obscurité ? Combien de larmes a-t-il versées à ses rêves brisés ? S'il n'a pas réussi à tourner la page, moi j'ai fermé le livre. Il n'y a plus rien à dire, pas un seul mot à ajouter à cette triste histoire. Tout appartient maintenant au passé.
Je lui pose une couverture dessus puis je l'embrasse sur la joue. Il ne bouge pas comme s'il faisait partie du décor du salon. Je vais dans ma chambre et fume une cigarette à ma fenêtre. Le ciel est éclairci ce soir, on peut distinguer très nettement entre les gouttes de pluie, les feux de l'aéroport, du haut de cet immeuble que j'appelle maison. Moscou est insomniaque, bercée par les cris, les pleurs, les plaintes d'un peuple vivant dans un quotidien maussade. C'était par une nuit comme celle-ci que j'ai rencontré au détour du pont Kamenny, un ange prêt à s'envoler. Je me suis approchée doucement de lui pour ne pas l'effrayer, je voulais contempler de plus près la beauté à son apogée. Je me suis assise à ses côtés ne sachant si c'était ses yeux qui pleuraient ou la pluie qui ruisselait sur ses joues. J'ai alors plongé mon regard dans cet infini de bleu qui s'étendait devant nous. Le fleuve Moskova brillait de mille feux, illuminé par les lumières du Kremlin. Au bout de quelques minutes, une voix douce cachant une peur sans fin me murmura :

- Tu crois que c'est vrai qu'une étoile naît quand une personne meurt ?
- Je pense plutôt qu'une étoile cesse de briller quand quelqu'un décède.

C'était une nuit froide, il n'y avait rien à part la pluie, pas une seule trace de pas sur le sol, juste deux âmes réunies par le destin. Cet ange était l'oxygène qui manquait à mes rêves, la raison de respirer chaque minute de ma vie.
Je suis née pour l'aimer, elle, Lena.


Quelques photos




Au 1er plan, le pont Kamenny sous lequel s'écoule le fleuve Moskova et au 2ème plan le Kremlin


Le fleuve Moskova illuminé par les lumières du mur du Kremlin