Navsegda

Chapitre 31 : Yulia




  Le paysage défile si vite que je n'ai même pas le temps de l'admirer. Les yeux égarés dans cette succession d'images, mon esprit s'abandonne dans le silence qui règne dans la voiture depuis notre départ. Mon père est concentré sur la route ou plus exactement sur ces pensées. Il paraît soulagé que ce week-end à Souzdal soit enfin terminé, car il est évident qu'il supporte de moins en moins de jouer la comédie à ses parents.
- Alors tu es contente d'avoir revu tes grands parents ?
- Oui, et j'aime beaucoup Souzdal. C'est tellement beau comme paysage.
- J'ai adoré grandir là-bas ! C'est si différent de Moscou où personne ne regarde personne, où les gens sont hypnotisés par l'argent et le temps qui fuit comme leur jeunesse. A Souzdal, on prend le plaisir d'admirer la vie dans toute sa simplicité sans se préoccuper de demain.

C'est dans ces moments là, aussi rares soient-ils, que j'aperçois dans ces yeux une lueur représentant l'espoir de pouvoir effacer ces cinq dernières années d'affliction et de se reconstruire, à deux, une nouvelle vie de famille. Il n'appartient qu'à lui de faire abstraction de ses souvenirs et de puiser dans le goût infime de la vie qui lui reste, la force de tout reprendre à zéro.
- Moi ce que je préfère, c'est me promener le long de la rivière.
- La nuit c'est encore mieux avec les astres qui se reflètent sur l'eau. Cela crée une atmosphère particulièrement romantique que ton père n'a pas manqué d'utiliser pour draguer de jolies filles pendant son adolescence,
m'avoue-t-il en souriant.
- Et ça marchait ?
- Plutôt oui ! J'étais le séducteur de Souzdal par excellence ! Et à voir toutes ces belles jeunes filles que tu ramènes à la maison, tu as sûrement dû hériter de beaucoup de mes gènes,
suppose-t-il en rigolant.
Cela faisait tellement longtemps que je ne l'avais pas entendu rire que j'avais presque oublié la sonorité de ce son. Je le regarde afin de fixer dans ma mémoire cette expression de gaieté qui se lit sur son visage, car je sais très bien que cette joie sera trop vite emportée dans un tourbillon de colère une fois revenu à Moscou. Cette ville est à l'origine de tous ses maux qu'il s'efforce d'oublier dans l'alcool, ce dernier éveillant en lui une haine infinie qu'il exorcise par des coups sur sa fille : fruit d'un amour impossible à oublier.
- En tout cas, tu as bien raison de profiter de ta jeunesse. Mais un jour, il faut savoir se poser et prendre le temps de goûter au véritable amour car c'est vraiment quelque chose de magnifique et d'unique.
- J'ai eu le temps de m'en rendre compte pendant ces quatre derniers mois...
- Ca veut dire que cette jolie rousse avec qui je t'ai surprise est celle qui a volé ton cœur ?
- Oui.
- Et comment s'appelle-t-elle ?
- Elena.

Nous discutons avec tellement de facilité que les bleus sur mon corps commencent à s'effacer peu à peu pour me laisser savourer sans retenue ce moment de complicité avec mon père.