Navsegda

Chapitre 49 : Yulia




  C'est un bar à l'atmosphère conviviale situé non loin de chez moi dans une ruelle mal éclairée. Ce lieu vu de l'extérieur semble miteux de par sa petite taille et sa façade crasseuse, mais si on se donne la peine de franchir le seuil, on se laisse surprendre par l'esthétique de cet endroit hors du commun à mes yeux.
J'ouvre la porte qui grince comme autrefois, et je constate que se sont toujours les mêmes personnes assissent au comptoir : elles vieillissent en même temps que ces bouteilles de vodka exposées sur une étagère pour décorer la pièce.
- Bonsoir ma p'tite Yulia ! Ca faisait longtemps que je t'avais pas vu traîner dans le coin... Comment vas-tu ?
- Comme d'habitude Iakov, et toi ?
- Mieux depuis que je vois que tu ne m'as pas oublié moi et mon bistrot !
- Ca ne risque pas, ne t'inquiète pas, lui dis-je en souriant, je peux ?
- Bien sûr ! Il n'attendait que toi pour enlever la poussière de ses cordes.
Au coin de la pièce, entouré de photographies immortalisant le visage de Moscou durant la guerre froide, est exposé avec fierté l'héritage du propriétaire du bar. C'est un piano noir à queue que ses parents lui ont légué à leur mort il y a déjà de nombreuses années. Sa mère était une virtuose qui aimait partager sa passion de la musique avec les autres. C'est pour cela qu'à sa mort, Iacha a décidé de lui rendre hommage en créant un piano bar où tous les pianistes en herbe sont les bienvenus.
Ma mère me fit découvrir cet endroit pour la première fois lorsque j'avais huit ans. Elle maîtrisait l'art de faire danser ses doigts avec grâce sur cet instrument. Elle fit donc de son talent un travail, et accompagna jusqu'à son départ imprévu les consommateurs de ce bar en musique. Elle gagnait certes un salaire minable mais avait l'opportunité de vivre sa passion. Je pouvais rester des heures à l'admirer jouer : subjuguée par sa beauté et celle de sa mélodie. Puis un jour, pour je ne sais quelle raison et qu'importe, elle me fit m'asseoir sur ces genoux face à ce piano. Elle guida mes mains sur le clavier, et dès cet instant je fus séduite par le chant de cet instrument. Ma mère m'emmena alors dans ce lieu pratiquement tous les soirs pour faire de moi une pianiste aussi talentueuse qu'elle.
- C'est toujours un réel plaisir de t'écouter jouer !
- Merci Iacha.
- Je t'offre un verre de la part de la maison ?
- Avec plaisir.
- Alors dis-moi, commence-t-il en ouvrant une bouteille de vodka, ça va mieux chez toi ?
- Toujours la même chose depuis le départ de ma mère, mais je m'y suis habituée.
- Je sais que je risque de me répéter, mais si un jour tu décides de ne plus supporter les excès de violence de ton père, sache que tu es la bienvenue chez moi.
- Merci beaucoup, mais il a besoin de moi, je ne peux pas le laisser tomber.
Il me sert mon verre que j'accompagne d'une cigarette puis nous discutons pendant une bonne partie de la nuit pour rattraper le temps perdu.