Navsegda

Chapitre 5 : Yulia




Des yeux braqués sur moi dans lesquels je peux lire une certaine curiosité à mon égard. Des questions qui brûlent leurs lèvres mais que leurs bonnes manières gardent prisonnières. Je me sens mal à l'aise et à voir Lena triturer sa nourriture comme cela, je pense ne pas être la seule. Je suis là sans vraiment savoir pourquoi.
- Alors où vous êtes-vous rencontrées ? Me questionne son père
- À une soirée qu'organisait Kolia. C'est un ami de mon cousin.
Voilà le premier mensonge de la soirée. Je l'ai dit avec tellement de naturel et d'aisance que je pourrais finir par croire que c'est la vérité. Lena avait prévu ce genre de questions de la part de sa famille et m'avait coaché quelques minutes avant le repas pour me dicter ce que je devais répondre à leurs interrogations.
- Ce Kolia est un très charmant jeune homme, en plus d'être poli. N'est-ce pas Lena ?
- Sans doute
, répond-elle, le regard perdu dans le vide.
- Vois-tu Yulia, le seul reproche que je ferais à ma fille c'est sa discrétion sur ces amours. A force de ne rien nous confier, moi et sa mère allons finir par croire qu'elle deviendra vieille fille !
Je souris par politesse, quant à Lena elle ne relève même pas ce que vient de dire son père. Elle semble ailleurs, sans doute en train de réfléchir à la manière dont elle va révéler à sa famille, quand elle en aura le courage, qu'elle n'est pas celle qu'ils pensent. Elle s'efforce d'être le reflet de leurs ambitions pour l'avenir. Mais à force de se faire passer pour quelqu'un d'autre on se perd, on en oublie notre bonheur jusqu'à toucher le fond. Lena voile la vérité pour se protéger de la réalité. Il me semble que c'est humain comme intention de vouloir se préserver, soi-même et ceux qu'on aime d'un amour jugé contre-nature par un monde sombrant dans la folie. On passe alors ses journées à se battre contre son pire ennemi, autrement dit nous-même. C'est une lutte sans fin où l'on perd bien plus que l'on ne gagne. On est déçu, on déçoit, on se déçoit soi-même. Pourquoi ne pas tout simplement l'accepter plutôt que de se convaincre que nous puissions avoir une quelconque influence sur ce sentiment.
- Les études ça va ? M'interroge sa mère.
- C'est moyen mais on fait avec.
- Et tu sais ce que tu veux plus tard ?
- Non, je n'ai pas la moindre idée. Je pense avoir encore le temps pour y réfléchir.

Les secondes semblent des minutes, les minutes des heures, ce dîner n'en finit pas. Ce n'est pas que je m'ennuie, c'est juste qu'une légère jalousie s'empare de moi : ça m'insupporte. Je regarde cette famille réunie et je ne peux m'empêcher de les envier. Ces moments aussi ordinaires soient-ils me manquent. Je m'étais jurée de ne plus penser au passé mais certaines images, couleurs, odeurs, nous renvoient en arrière et il devient alors difficile d'ignorer ce qui nous manque aujourd'hui.