C'est une petite pièce aux murs fissurés où la seule source de lumière sont deux étroites fenêtres desquelles on aperçoit une rue dépourvue de couleur. Le vent siffle une drôle de mélodie quand il se faufile par les carreaux brisés, le plancher grince à chaque pas, la cheminée réchauffe les nuits glaciales russes. Ce lieu se situe dans une maison abandonnée à la périphérie de Moscou. C'est devenu, à moi et Yulia, notre refuge pour nos rendez-vous. Ici personne ne peut nous voir, donc nous juger.
- Le repas s'est plutôt bien passé hier...
- Sauf que tu semblais ailleurs Lena.
- J'suis désolée.
- T'as pas besoin de l'être et puis n'y pensons plus, c'est fini.
Elle m'enlace avec ferveur. Ses bras me rassurent, calment mes craintes et m'apaisent. C'est le seul endroit au monde où je peux être moi-même. Je respire son odeur et plus rien n'a d'importance, juste elle et moi, le reste n'est rien. C'est la sensation que j'éprouve à chaque fois que je suis près d'elle à l'abri des regards indiscrets.
Jamais je n'aurais pensé que l'amour me toucherait de cette manière, aussi sincèrement. On vit pour aimer, c'est la seule chose commune aux hommes. Ce besoin de se donner entièrement, de confier ses rires, ses larmes, ses peurs, ses rêves, ses désirs à une personne est la raison pour laquelle nous vivons. L'amour n'a pas d'âge ni de visage, et encore moins de limites. Il ne peut se décrire ou se définir car chacun à sa manière d'aimer.
Je place mes mains sous son pull, le contact de sa peau me fait frissonner. Mes baisers descendent le long de son cou, mes doigts dessinent le contour de ses seins puis je lui susurre un "J'ai envie de toi". Son visage se ferme aussitôt à ces paroles, elle se lève du matelas pour aller à la fenêtre s'allumer une clope. Etonnée par sa réaction, je reste allongée. Pourtant ce n'est pas la première fois que cette situation se produit mais à chaque fois je me laisse surprendre.
- Je suis désolée... elle est dos à moi, elle n'ose pas me regarder car elle sait qu'elle m'a fait du mal en réagissant comme cela... C'est juste que j'en n'aie pas envie aujourd'hui.
Je la regarde sans bouger, un silence dont on ne peut connaître la fin, envahit la pièce. Elle est immobile, étudiant la fumée de sa cigarette. Je pourrais pleurer ses larmes, hurler sa douleur, combattre ses peurs si elle le désirait mais elle se tait. Elle ne dissimule rien de son mal-être. Pourtant je peux le lire en elle, même quand elle sourit ou qu'elle rit, je peux le voir au plus profond de son regard qu'elle veut pleurer.
Je m'approche d'elle puis l'enlace en lui déposant un baiser sur les lèvres de la manière la plus douce qu'il soit pour lui faire comprendre que je ne lui en veux pas. Je remarque un bleu sur son cou, encore un. Je ne dis rien. Cette image de son corps endolori de coups m'est devenue familière. Une habitude qui au fil du temps, certes m'est toujours insupportable, mais que j'ai fini par accepter comme on admet qu'on ne peut rien contre la mort.