Navsegda

Chapitre 7 : Yulia




Des cheveux gris épuisés de leurs vécus, une moustache synonyme de virilité, une bouche fatiguée de ressasser les mêmes mots, un visage sévère pour se donner de l'assurance, des yeux sans aucune lueur : un homme qui a perdu la passion de son travail.
- Mademoiselle Volkova, comprenez-vous ce que je vous dis ?
- Oui monsieur.
- C'est votre futur que vous ruinez par votre manque de travail et votre insouciance. Comment voulez-vous trouver un emploi décent sans diplômes ?
- Je ne sais pas.
- Et bien moi non plus, figurez-vous. Vos résultats sont médiocres, il est temps de prendre conscience de cela. C'est votre vie que vous êtes en train de gâcher.
Des paroles prononcées de manière monotone, sans aucune conviction, comme s'il répétait un disque dont le temps finit par nous lasser. Une voix essoufflée par toutes ces années, des gestes automatiques pour appuyer son élocution : un homme qui a accepté son impuissance face à des jeunes pour lesquels l'avenir n'évoque rien, sinon une page blanche.
- J'espère Mlle Volkova que vous avez compris le but de cet entretien. Il ne suffit pas de faire acte de présence mais aussi de s'investir dans le travail.
- Oui Mr le proviseur.
- Tâchez de faire votre possible pour améliorer vos notes.

Il commence à neiger doucement sur le chemin du retour à la maison. Le vent glacial fait trembler mon corps. Je décide de m'allumer une cigarette en me disant que cela me réchauffera, tout en sachant pertinemment que la seule chose que ça m'apportera, ce sont des poumons aussi sombres que la nuit.
A cette heure-là, Moscou est agitée : c'est la fin de la journée. Les automates qui font tourner économiquement le pays rentrent chez eux, exténués de la routine de leur quotidien. Les intellectuels se dépêchent de revenir des cours pour se donner un peu de répit avant de reprendre demain, le même rythme infernal des études. Quant aux autres adolescents, ils profitent de l'existence et de ses plaisirs comme si chaque seconde était la dernière. Les personnes âgées sont aujourd'hui ravagées par la mélancolie de leur jeunesse quelque soit l'heure du jour. Puis il y a ces êtres qu'on regarde avec pitié, convaincu que notre statut social est mieux que le leur. Elles sont jeunes et innocentes, vieilles et sans plus aucun espoir, elles vendent leur âme à des inconnus d'une nuit pour s'acheter un peu de bonheur. Ils ont fui la réalité pour se perde dans leur monde en fumant, en respirant, en s'injectant des petites doses d'imagination. Ils sont libres des contraintes de la société actuelle, mais prisonniers de leur solitude ; qu'importe le refuge qu'ils trouvent pour dormir. Ils noient leurs souffrances dans une eau à quarante degré, symbole de la Russie, pour se réveiller dans le même Enfer.
Ils sont les fantômes de la nuit, les démons de la morale, les visages que beaucoup souhaitent oublier pour vivre dans l'illusion que la vie est merveilleuse : un rêve dont la mort nous réveille.