C'était des jours ordinaires que mes pensées rendaient invivables. Je croyais que chaque événement avait une raison logique. J'ai cherché des réponses à des questions qui n'avaient pas lieu d'être. "Pourquoi c'est tombé sur moi?" . C'est comme si j'avais joué à une partie de roulette russe sans à aucun moment, avoir eu conscience de presser la détente. Le coup était parti dans un silence fracassant et avant que je m'en rende compte, c'était en moi. Le reflet du miroir m'était devenu inconnu. J'avais beau fermer les yeux et me répéter : "ce n'est qu'un mauvais rêve", c'était dans chaque cellule de mon corps mais l'admettre je ne pouvais pas. Je n'avais pas la force de tout reconstruire, j'étais terrorisée face à cette page blanche. Je ne savais pas comment commencer cette nouvelle histoire. J'ai alors mutilé cette feuille de ratures, guidée par ma peur des autres. Combien de fois cette lame a touché mon âme dans une nuit qui s'est enflammée à la chaleur de mon sang ? Aujourd'hui, ces cicatrices sur mon avant bras gauche sont là pour me rappeler que la vie ne doit pas se consumer aussi bêtement.
Il pleuvait doucement sur la ville rendant indistincte la peine du ciel avec celle des hommes. Elle se taisait pour ne pas écorcher ce moment de stupides paroles. Il semblait qu'aucun mot n'était assez digne d'être en cet instant. Mais j'avais besoin de savoir à quoi ressemblerait le paysage qui se dessinerait à moi quand j'ouvrirais les yeux pour la dernière fois.
- A ton avis c'est comment là-bas ?
- Je ne sais pas. Mais j'imagine que pour pouvoir l'apprécier à sa juste valeur, il faut n'avoir aucun regret.
J'ai rencontré ma destinée par les chemins que j'ai pris pour l'éviter. Il m'est alors devenu impossible de nier que mon existence n'avait aucun sens avant d'avoir posé mon regard sur ce visage, ce soir là sur ce pont.
- LENA, descends ! Hurle ma mère du bas de l'escalier, ton amie Yulia est là !
Ce prénom me fait immédiatement quitter le monde des souvenirs. Je sors de ma chambre en vitesse et dévale les escaliers à toute allure. Elle se tient sur le seuil de la porte, réchauffant ses mains en les frottant l'une contre l'autre.
- Qu'est-ce tu fais là ?!?
- Moi aussi je suis heureuse de te voir Lena !
- Excuse-moi... C'est juste que je suis surprise de te voir ici.
- J'aurais dû te prévenir avant, désolée.
Elle regarde par dessus mon épaule pour s'assurer qu'il n'y a personne puis se rapproche de moi, assez près pour que je respire son odeur, et me chuchote à l'oreille qu'elle avait très envie de me voir. Un bruit se fait entendre dans le salon, elle se recule immédiatement. Mon père passe dans le couloir et la salue, elle fait de même. - En fait, si je suis passée c'est pour te demander si samedi soir ça te disait de m'accompagner à une soirée. Je te présenterai à mes amis comme ça.
- Ok, j'en parle à mes parents et je te tiens au courant.
- D'accord.
Elle reste à me fixer. Son regard est ardent de désir, elle voudrait m'embrasser langoureusement mais doit se contenter du sourire que je lui donne avant de disparaître dans la brume.