Pretium Doloris

Chapitre 1




NOTE : Cette histoire a été écrite avec comme personages principaux quatre de mes actrices préférées : Gina Gershon (Corky dans « Bound »), Gillian Anderson (Dana Scully dans « X-Files »), Carrie-Ann Moss (Trinity dans « Matrix ») et Andrea Parker (Miss Parker dans « Le Caméléon »).

Distribution :
Gina Gershon : Maître G
Gillian Anderson : Dana Scully
Carrie-Anne Moss : Carrie
Andrea Parker : Miss Parker, directrice adjointe du FBI


*****

Dans la pièce assombrie et exiguë qui servait de donjon, les hurlements de la jeune femme attachée à une croix de Saint-André auraient dû résonner entre les murs. Pourtant, la boule de latex enfoncée dans sa bouche et maintenue par un bâillon en cuir étouffait ses cris.
Il y avait longtemps que Joan avait prononcé le "safeword" - rouge, bien avant que l'autre femme la bâillonne, lorsque la douleur était devenue insupportable, lorsque sa "maîtresse" avait enfreint le cadre bien établi de leur scène, lorsqu'elle avait dépassé les limites de sa tolérance. Joan l'avait dit de manière bien distincte quand elle avait senti sa peau se déchirer sous les coups de fouet de plus en plus lourds. Loin de l'arrêter, l'autre femme avait pourtant poursuivi son œuvre, frappant les endroits dangereux et interdits, arrachant des cris épouvantables à son esclave. Joan avait alors hurlé le mot, plusieurs fois, pour mettre fin à son supplice, mais son bourreau avait continué, ne s'arrêtant brièvement que pour mettre en place le bâillon et étouffer ses plaintes. Elle avait continué jusqu'à ce que le corps de Joan ne soit plus qu'une plaie sanguinolente, une poupée désarticulée dans des liens savamment noués.

Dans cette explosion de douleur, Joan se dit avec ironie qu'elle n'aurait pas dû lui faire confiance, qu'elle aurait dû déceler l'étincelle de folie et de rage qu'elle voyait à présent dans les yeux de sa maîtresse alors que ses deux mains gantées se refermaient sur sa gorge et serraient... Et alors qu'elle étouffait, ses poumons asphyxiés, elle chercha vainement une étincelle de pitié, de sentiment dans le regard dément de cette femme dont elle avait voulu être l'esclave, elle chercha jusqu'à ce qu'elle se sente partir doucement, des étoiles dansant dans ses yeux exorbités, jusqu'à ce que tout disparaisse, la souffrance intense, l'angoisse, sa vie, jusqu'à ce que tout devienne

Noir.

***

Bureau du FBI, deux jours plus tard

Comment peut-on faire des choses aussi atroces ?, se dit l'agent spécial Dana Scully en étudiant les clichés d'une jeune femme torturée à mort.

L'enquête dont la directrice adjointe du FBI, Miss Parker, les avait chargés, avec son collègue Fox Mulder, avait le mérite de les changer des affaires non classées touchant au paranormal qu'ils traitaient habituellement, mais elle était néanmoins particulièrement sordide et délicate.
Scully parcourut le dossier pour la troisième fois depuis une heure. La victime s'appelait Joan Stuart. Une femme brune aux cheveux courts, 25 ans, serveuse dans un bar le jour, masochiste la nuit. Elle avait été retrouvée morte chez elle, attachée à une croix de St André, nue, le corps déchiré de multiples lacérations dues à un fouet trouvé sur place. Le médecin légiste avait précisé que la mort avait été provoquée non par ces tortures, mais par strangulation. Il avait ajouté que la violence des coups avait été telle que son sang, qu'elle avait perdu abondamment, avait giclé jusque sur les murs.
La première enquête, qui avait été menée par une autre équipe, avait abouti à l'arrestation d'une femme, Gina Gershon, appelée Maître G dans le milieu SM lesbien que fréquentait Joan Stuart. Les témoignages recueillis avaient permis de déterminer que Gershon était la dernière maîtresse attitrée de Stuart et qu'elle avait la réputation d'être non seulement une des meilleures dominatrices, mais aussi une des plus violentes. Une analyse des empreintes digitales trouvées sur le fouet avait révélé qu'elles appartenaient bien à cette dernière. On avait retrouvé ses empreintes également sur la croix de St André. Par ailleurs, Gershon n'était pas inconnue des services de police, elle avait été condamnée quelques années auparavant pour trafic de drogues. Quant aux conclusions de l'enquête, on hésitait entre une séance SM qui aurait mal tourné et un meurtre déguisé en séance SM. Malgré cela, l'affaire semblait claire.

Pourquoi Mulder et moi avons-nous hérité de cette affaire ? se demanda Scully, alors que son collègue, l'agent spécial Fox Mulder entrait dans leur bureau.

"Alors ? Prête pour la confrontation avec la méchante perverse ?" lui lança-t-il d'un air grivois.

Scully constata que Mulder semblait très excité à la perspective d'interroger le suspect principal dans une affaire dont le caractère sexuel n'était sans doute pas étranger à la lueur lubrique qu'elle voyait à présent dans ses yeux.

"Mulder, c'est la première fois que je te vois autant, si non plus, enthousiasmé par une affaire dénuée de tout aspect paranormal..."
"Hum, Scully... Imagine cette lesbienne tout habillée en cuir... une pro du sexe... qui te mène à la baguette et te fait connaître des délices sans nom..."
"Non, je n'imagine rien du tout. Moi, je ne passe pas tout mon temps libre devant les films pornos..." répondit Dana en préparant ses dossiers.
"De toutes façons, tu ne peux pas comprendre, c'est un truc de mecs..."
"Dois-je te rappeler la définition d'une lesbienne, Mulder ? Une vraie ?" lui lança-t-elle en franchissant la porte pour se rendre en salle d'interrogatoire. "Et puis si tu considères cette boucherie comme des délices, je vais commencer à m'inquiéter sur ton état mental..."
"Oh, Scully, ce que tu peux être rabat-joie !"

Quand ils entrèrent dans la salle d'interrogatoire, la première chose qui frappa Scully fut le calme et la sérénité absolus qui se lisaient sur le visage de Gershon. Elle n'avait l'air nullement inquiet ou nerveux, comme si elle maîtrisait encore son destin malgré les charges qui l'accablaient. La deuxième chose fut son regard, un regard noir et intense d'où perçaient l'intelligence et la séduction, un regard qui se posa sur Scully pour ne plus jamais la quitter et qui la mit extrêmement mal à l'aise. Elle savait que les psychopathes pouvaient correspondre à ce profil - grande intelligence, manipulation, assurance, calme apparent. Elle observa rapidement la femme avant de s'asseoir : elle portait un pantalon de cuir noir et un débardeur de même couleur qui laissait apparaître un tatouage sur l'épaule. Un blouson en cuir reposait sur le dossier de sa chaise. Ses cheveux mi-longs et bruns foncés étaient désordonnés et ses oreilles, percées de plusieurs trous, arboraient des anneaux en argent.

"Miss Gershon, je suis l'agent spécial Fox Mulder, et voici ma collègue l'agent spécial Dana Scully. Nous sommes chargés de cette enquête." commença Mulder.
"Enchantée, Dana..." commenta Gershon en fixant ostensiblement Scully avec un petit sourire en coin.

Mulder regarda tour à tour les deux femmes, puis poursuivit.

"Où étiez-vous le mardi 3 mars, à 22h30 ?"
"Chez moi."
"Etiez-vous avec quelqu'un qui pourrait confirmer votre alibi ?"
"Non. J'étais seule. Malheureusement..." répondit Gershon en regardant toujours Scully, comme si Mulder n'existait pas.
"Vous connaissez Joan Stuart ?" continua Mulder.
"Oui."
"Quelles relations aviez-vous avec elle ?" intervint Scully.
"Joan était mon esclave, Dana..."
"C'est-à-dire ?" demanda Scully en feignant d'ignorer le petit sourire toujours affiché sur le visage de Gershon et son air séducteur.
"Vous connaissez le SM, Dana ? Je suis sûre qu'une femme aussi brillante et rigoureuse que vous a dû se renseigner avant de venir m'interroger..."
"Je..." commença Scully, troublée malgré elle.
"Répondez à la question. Expliquez-nous en quoi consistaient concrètement vos rapports avec Joan Stuart." coupa Mulder que le comportement à la limite de l'arrogance de Gershon n'amusait plus du tout.

Gershon soupira et jeta pour la première fois un regard à Mulder. Un regard noir et méprisant. Puis elle s'adressa à nouveau à Scully.

"Comme tous bons adeptes du SM, nous avions un contrat. Elle m'avait demandé d'être sa maîtresse, sa dominatrice si vous préférez. J'ai accepté. Maintenant, si vous voulez savoir quelles étaient nos pratiques, je pense que vous le savez déjà."
"Vous couchiez avec elle ?" demanda Mulder.
"Parfois."
"Vous voulez dire que vous ne couchiez pas tout le temps avec elle ?"
"Oui. Il m'arrive même de ne jamais coucher avec certains esclaves. Vous savez, le SM n'est pas une question de sexe. C'est une question de pouvoir."

A cette réponse, Mulder sembla déçu.

"Vous utilisiez le fouet ?" interrogea Scully.

Le sourire de Gershon s'élargit.

"Bien sûr, Dana. C'est mon arme préférée, ma spécialité."
"Vous savez que Joan a été torturée au fouet et que l'on a retrouvé vos empreintes sur celui-ci ?"
"Je suppose que c'est celui que l'on m'a volé récemment lors d'une performance."
"Une performance ?"
"Parfois, nous faisons des scènes publiques, dans des bars ou des boîtes spécialisées. Maîtres et esclaves montrent ce qu'ils savent faire."
"Et on vous aurait volé le fouet à cette occasion ?"
"Probablement."
"Vos empreintes ont également été retrouvées dans l'appartement de Miss Stuart, en particulier sur ce que vous appelez la croix de St André, là où elle a été torturée." poursuivit Scully.
"C'est normal. J'allais souvent chez elle. Son donjon était bien fourni. On se servait souvent de la croix."
"Le donjon ?"
"Dana, vous me décevez... Je pensais que vous seriez plus informée que ça de notre milieu..."
"Vous vous connaissez toutes les deux ?" finit par demander Mulder, excédé. "Mais pas du tout !" répondit Scully, sur la défensive.
"Hélas non..." murmura Gershon en souriant à Scully.

Un silence gêné suivit cette remarque, puis Scully continua l'interrogatoire.

"Je me suis documentée, mais je préfère entendre les réponses de la bouche d'une professionnelle." dit-elle en essayant de reprendre contenance.
"Je ne suis pas une professionnelle, Dana. Je ne me fais pas payer pour mes talents de dominatrice." rétorqua Gershon, imperturbable. "Mais je vais vous répondre : le donjon est le nom que nous donnons aux lieux équipés pour nos scènes, là où nous nous retrouvons."

Scully fouilla dans son dossier et en retira les clichés macabres.

"On dit que vous êtes plutôt violente dans votre style. Seriez-vous capable de ceci ?" dit-elle en lui tendant les photos du corps lacéré de Joan.

Pour la première fois depuis le début de leur entrevue, Gershon sembla troublée. Mulder crut même avec satisfaction la voir blêmir. Elle regarda les photos attentivement, visiblement touchée.

"De quoi est-elle morte ?" demanda-t-elle en redonnant les photos à Scully.
"On l'a étranglée." répondit Mulder qui sentait qu'il reprenait la main, puis il ajouta :
"Vous qui semblez avoir toujours réponse à tout, comment expliquez-vous que tous les indices vous accablent ?"

Gershon cessa de regarder Scully un instant et réfléchit. Puis elle redressa la tête soudainement et se pencha en avant vers Scully.

"Dana, avez-vous lu le rapport du médecin légiste ?"
"Oui, mais je ne vois pas ce..."
"Est-il précisé si le meurtrier est gaucher ou droitier ?"
"Ce n'est pas à vous de poser les questions ici, Miss Gershon !" s'interposa Mulder.
"Attends, Mulder... Où voulez-vous en venir ?" reprit Dana.
"Je ne suis pas coupable. Le meurtrier est gaucher. Et je suis droitière. N'importe quel légiste pourrait vous le confirmer."
"Comment savez-vous que le meurtrier est gaucher ?" s'enquit Mulder stupéfait.
"Je sais quels types de marque laisse un fouet et dans quel sens les lacérations s'impriment dans la peau. C'est un gaucher qui a fait ça."

Debout derrière la vitre sans teint, Miss Parker, qui avait observé l'interrogatoire depuis le début, souffla la fumée de sa cigarette et esquissa un sourire.