Passion interdite

Chapitre 9




 

Ses sandales soulevaient la poussière du petit chemin de terre qui partait du village. Elle trainait des pieds, et alors ?

Personne ne l'avait approchée depuis qu'elle avait battu à mort une innocente balle de foin dans l'écurie de ses parents.

Elle n'était plus elle-même, disparue cette jeune femme combattive à l'esprit vif, toujours enjouée. De Gabrielle il ne restait plus qu'une ombre.

Elle marcha jusqu'à ce que les muscles de ses jambes crient leur désapprobation. Et alors elle marcha encore.

Lila lui avait proposé de lui prêter une jument pour faire la route jusqu'au palais de la Conquérante, mais elle avait refusé. Le temps du trajet lui était nécessaire, il lui fallait un moment pour réfléchir.

 

Bien trop vite, le palais fut en vue. Les gardes n'émirent aucune objection lorsqu'elle demanda audience.

On la mena jusqu'à l'aile ouest du palais.

Xena était penchée sur un grand bureau, signant des papiers sous l'œil attentif de sa lieutenante. Bien que l'artiste ne l'avait jamais rencontrée, elle connaissait celle-ci de réputation et l'avait déjà aperçue lors des manifestations où apparaissait la Conquérante.

Varia leva la tête, remarquant la présence de Gabrielle. Elle se racla la gorge, avant de demander d'une voix légèrement hésitante :

- Hum, Xena ?

La guerrière ne prit pas la peine de détacher son regard de la pile de papiers devant elle.

- Qu'est-ce que tu veux Gabrielle ?

L'artiste dut prendre une profonde inspiration avant de parler. Certes elle ne s'attendait pas à être bien reçue, mais l'accueil était froid, même pour la Conquérante.

- Je peux te parler ?

- Je t'écoute.

Le regard de la blonde se porta sur Varia avant de revenir sur la guerrière :

- Seule à seule si possible ?

Xena ne répondit pas immédiatement, ce qui mit l'amazone particulièrement mal à l'aise. Elle dit :

- Je vais vous lai-

- Reste.

La main de la Conquérante s'était enroulée autour de son poignet, prévenant toute tentative de fuite. Varia déglutit et lança un petit regard désolé à Gabrielle. Pour une obscure raison, la jeune femme devant elle lui faisait de la peine.

L'artiste s'approcha du bureau, s'arrêtant à un pas de Xena. Elle leva une main hésitante et vint doucement parcourir l'épaule de la guerrière.

Celle-ci ferma les yeux un instant, mi agacée par ce que ce simple geste lui faisait ressentir, mi pour feindre l'ennui.

- J'ai reçu une missive…

Voyant que la Conquérante n'allait pas répondre, elle continua :

- Tu vas vraiment le faire ?

- Oui.

Les yeux de Xena étaient toujours obstinément fixés sur la paperasse devant elle, refusant de croiser ceux de l'artiste.

- Regarde-moi. S'il te plaît.

Gênée, Varia décida d'aller à l'encontre de la volonté de sa supérieure et quitta la salle discrètement.

La Conquérante fit de son mieux pour mettre en place un masque d'ennui total.

- C'est le moment où tu me dis que tu m'aimes ?

La phrase fut dite sur un ton moqueur et se termina par un petit rire dénué d'humour.

Gabrielle mit quelques instants avant de répondre :

- Ne t'en fais pas, j'ai bien compris ce que tu penses de notre histoire. Je suis là pour te parler de madame Wu. Tu ne peux pas faire ça, cette femme c'est … un monstre sans cœur !

- Ca nous fait déjà un point commun, on a tout pour s'entendre.

- Tu sais bien que c'est faux, tu n'es pas un monstre. Xena, prends une minute pour m'écouter, elle est avide de pouvoir, elle a éliminé ses enfants pour rester au pouvoir. Qu'est-ce que tu crois qu'il va se passer si elle a la chance de t'approcher ?

 

*          *          *          *          *

 

 

Xena était sûre qu'elle venait de prendre la mauvaise décision, son instinct de guerrière lui hurlant qu'il ne valait mieux pas se mettre à dos le puissant empire de Chine. Mais l'artiste avait su lui présenter des arguments valables et même si elle ne l'admettrait jamais, elle avait du mal à lui refuser quoi que ce soit.  Près de deux marques de chandelle et elle avait cédé.

Dieux, quelle sorte de pouvoir avait Gabrielle sur elle ?

La Conquérante observa en silence le petit bout de femme qui bousculait toutes ses certitudes. Elle déglutit en voyant l'intensité du regard que lui portait Gabrielle : fierté, soulagement, peut-être même amour…

 

Ni l'une ni l'autre ne dirent quoi que ce soit, les paroles n'étant pas nécessaires. Gabrielle fut la première à parler :

- Merci de m'avoir laissée m'expliquer. Je…

Elle prit une grande inspiration, semblant chercher un peu de courage. Sa voix était légèrement brisée lorsqu'elle reprit.

- Je crois qu'il est temps que j'y aille. Je… je ne viendrais plus t'importuner… Il est temps que j'accepte…

L'artiste se retourna et commença à partir précipitamment. La Conquérante tendit la main, comme pour la retenir, mais se retint au dernier moment, la gorge serrée.

Soudain, Gabrielle se retourna, marcha d'un pas déterminé vers la guerrière. Elle la regarda un instant, des larmes plein les yeux, avant de l'attirer à elle.

Leurs lèvres se rencontrèrent dans un baiser douloureusement délicieux. Xena goûtait les larmes de l'artiste et sentait toute la passion que celle-ci lui portait. Elle se fit violence pour s'arrêter.

Ses mains vinrent trouver les épaules de Gabrielle, la repoussant doucement. Sa respiration était irrégulière et il ne fallait pas être un génie pour deviner qu'elle usait de toute sa volonté pour étouffer le feu qui brûlait en elle.

La jeune femme était blessée de s'être fait repousser, encore. Mais plus que tout, elle ne comprenait pas pourquoi la guerrière s'interdisait de vivre. Amère, elle partit à reculons.

- Si jamais un jour tu te décides à cesser de te mentir à toi-même… Tu sais où me trouver.

La Conquérante ne répondit pas, se contentant de détourner la tête, les paupières closes. Gabrielle rajouta :

- Tu peux fermer les yeux tant que tu veux, ça ne fera rien disparaître.

Les larmes coulant librement sur ses joues, l'artiste resta quelques instants la main sur la poignée de la porte, regardant une dernière fois celle dont elle était tombée amoureuse malgré elle, avant de sortir de la pièce le cœur serré.

 

Elle avait à peine fait quelques pas dans le couloir que l'amazone apparut à ses côtés. Varia remarqua le regard vide de la jeune blonde, les larmes qui avaient laissé ses joues humides et reconnut l'artiste comme ce qu'elle était : une femme abattue.

- Je peux te parler un instant ?

Gabrielle ouvrit la bouche, visiblement pour répondre par la négative, mais la lieutenante ajouta :

- Je ne peux pas prétendre comprendre l'ampleur de ce que tu ressens, ni même connaître votre histoire, mais je pense pouvoir expliquer ses raisons, à défaut d'excuser.

L'artiste posa un regard interrogateur sur l'amazone, avant d'opiner.

- Suis-moi.

Varia et Gabrielle se rendirent dans les appartements de la lieutenante de la Conquérante. A l'abri des oreilles indiscrètes, l'amazone commença à parler :

- Tu sais, je connais Xena depuis de nombreux printemps… Je l'ai vue dans tous ses états, les pires comme les meilleurs mais depuis mon retour, j'ai découvert de nouvelles facettes de sa personnalité. Je crois que tu fais ressortir la vraie Xena, l'Amphipolienne, pas la Conquérante.

L'artiste eut un rire amer.

- Pour ce que ça m'a servi…

- Par exemple, jamais je ne l'avais vue se laisser convaincre par quiconque. Elle est plus têtue qu'un troupeau de mules ! Je… je sais qu'elle te repousse, et en tant que guerrière je la comprends.

- Si c'est pour me dire ça ! Je n'ai pas besoin qu'on remue le couteau dans la plaie !

- Non ! Ce n'est pas ce que je voulais dire ! … Dieux !

Varia se massa les tempes un instant avant de reprendre :

- J'ai l'intime conviction qu'elle éprouve des sentiments à ton égard et que ça la terrorise… Elle… Elle a toujours eu le contrôle, toujours suivi son instinct, la logique et maintenant elle a envie de suivre son cœur. Mais elle ne peut pas, ce genre de passion lui est interdit.

- Et pourquoi ça ?

- Elle est la Conquérante, Xena la Destructrice des Nations… Et elle pense que cette Xena et celle qu'elle est à tes côtés ne peuvent pas cohabiter.

- Qu'est-ce qui lui ferait penser ça ?

- Elle se voit prendre des décisions qui ne lui ressemblent pas, elle se surprend à penser à autre chose qu'à son empire et c'est entièrement nouveau. Elle a l'impression que tu l'aveugles, que tu l'empêches d'être celle qu'elle voudrait être : forte, détachée, avisée…

- C'est… ridicule.

- Si l'on y réfléchit bien pas tellement. Dis-moi, combien de fois vos chemins ont-ils croisé leurs routes ?

- Je ne sais pas, pas mal de fois…

- Tu crois vraiment que c'était un hasard ?

Gabrielle soupira. Elle savait que non, mais elle n'était pas prête à l'admettre.

- Je… je ne sais pas.

- Laisse-moi te rappeler quelque chose : Xena est la femme la plus puissante au monde et pourtant tu la " côtoies "… ce n'est que parce qu'elle le veut bien… parce qu'elle l'a arrangé…

- Elle n'avait pas l'air de le vouloir il y a quelques instants.

Varia regarda la jeune femme en face d'elle. Celle-ci s'obstinait à reconnaître l'évidence, alors même qu'elles savaient toutes deux que l'amazone disait vrai.

- Je t'ai déjà expliqué ce qui, à mon avis, la pousse à agir comme ça… Mais ça va changer, du moins je l'espère.

L'expression de l'artiste était partagée entre méfiance et espérance :

- Comment ça ?

- Parce que j'ai envie de voir mon amie heureuse… Je vais tenter de lui faire entendre raison. Je ne peux rien te promettre ma-

- Merci Varia.

La lieutenante se retrouva malgré elle dans une étreinte avec l'artiste. Figée pendant quelques instants, elle se laissa aller et entoura Gabrielle de ses bras.

 

 

            *          *          *          *          *

 

[Au même moment]

Un lent applaudissement était le seul bruit dans la pièce.

- Bravo ! Si tu as décidé de perdre tout ce pour quoi tu as travaillé quasiment toute ta vie, c'est bien parti. Je n'aurais pas fait mieux !

- Arès, tu n'as pas quelqu'un d'autre à ennuyer ? Ce n'est pas le moment.

La Conquérante était assise sur son lit, ses coudes sur ses genoux et sa tête entre ses mains. Le Dieu de la guerre s'approcha lentement d'elle et vint s'installer à ses côtés.

Il resta muet un moment, contemplant la femme en face de lui, allongée dans un gigantesque lit aux draps de soie.

Son élue.

Celle qui le défiait depuis quelques temps.

- Tu aurais dû la tuer depuis longtemps…

Un long silence s'ensuivit. Lorsqu'elle parla, la voix de la guerrière n'était guère plus qu'un murmure.

- Je sais…

Arès frappa ses genoux  de ses mains, avant de se lever et dit d'une voix puissante :

- Alors fais-le !

Il alla chercher l'épée de la Conquérante et la jeta à côté d'elle sur le lit.

Lorsqu'il vit qu'elle ne faisait pas le moindre geste dans la direction de l'arme, il ajouta d'une voix pleine de venin :

- Regarde-toi. Tu es pitoyable. Une espèce de larve qui se lamente, qui ne ressemble en rien à une Conquérante ! Méfie-toi Xena, je pourrais bien me choisir une autre protégée… Quelque part plus à l'est par exemple.

Ces paroles sortirent la guerrière de sa torpeur. D'un mouvement vif, elle saisit la garde de son épée et vint plaquer la lame contre la gorge du Dieu.

- Tu crois que tu pourrais t'évaporer avant que je te tranche la gorge ? Ne me traite plus JAMAIS de larve… Tu ne sais pas ce dont je suis capable…

Etonnamment, Arès sourit et alla même jusqu'à découvrir un peu plus son cou.

- Voilà la Xena que j'aime.

Elle le détailla un instant, son regard exprimant tout le mépris qu'elle éprouvait pour lui.

- Ce n'est pas réciproque.

Elle lui tourna le dos et s'apprêtait à quitter la pièce lorsqu'il dit :

- Ah bon ? Pourtant j'aurais juré que tu y mettais tout ton cœur lorsque no-

Il s'arrêta net en sentant la lame effilée d'un poignard passer à quelques millimètres de sa tête, lui faisant une coupe au passage.

- Tu n'as jamais eu mon cœur et nous le savons tous les deux. Ne me tente pas Arès…

- Oh je le sais. Ton cœur appartient à cette putain, pas vrai ?

- Tu ne sais rien d'elle.

- Je l'ai vue rentrer dans les appartements de ta lieutenante il y a quelques instants à peine. Elle n'aura pas perdu de temps. Peut-être que je ne sais rien d'elle en effet, mais je crois que ses actes parlent d'eux-mêmes.

 

            *          *          *          *          *         

 

Varia accompagna Gabrielle jusqu'à la sortie du palais avant de revenir à ses appartements. Elle avait réussi à rassurer la jeune femme. Celle-ci lui avait raconté l'essentiel de son histoire avec Xena. Le moins qu'on puisse dire était qu'il y avait des choses à dire.  Désormais, la lieutenante allait faire entendre raison à Xena. Enfin elle allait essayer.

En arrivant devant la porte de sa chambre, elle vit que la Conquérante y était adossée, les bras croisés.

L'amazone sut tout de suite que quelque chose se tramait. La façon dont la regardait la guerrière n'était pas le moins du monde amicale.

- C'était bien ?

Varia tressaillit en entendant le ton peu engageant de sa supérieure. Elle n'était pas sûre, mais elle crut comprendre :

- De quoi parles-tu ?

- Tu n'auras pas perdu de temps pour la sauter… Remarque je n'en voulais plus, et elle est agréable à regarder, j'imagine que ça peut se comprendre…

L'amazone ne put s'empêcher de sourire avant de parler :

- Je n'ai rien fait avec Gabrielle…

Xena s'approcha d'elle, suffisamment pour entrer dans son espace personnel :

- Alors pourquoi tu souris au juste ?

- Je crois que la question la plus intéressante est plutôt : pourquoi est-ce que ça te dérange tant si tu n'es pas intéressée ?

Varia avait marqué un point, et elles le savaient toutes les deux. La Conquérante ne dit rien pendant un long moment, avant de dire d'une voix qui se voulait convaincante :

- Je ne le suis pas. Je l'ai repoussée.

La lieutenante savait qu'il allait falloir amener Xena dans ses derniers retranchements pour lui faire admettre l'évidence. Et pour cela, rien de mieux que la provocation. Elle fit semblant de réaliser quelque chose avant de dire d'une voix incrédule :

- Oh Dieux ! Tu as peur ! Xena, la Destructrice des Nations a peur des sentiments qu'elle a pour une jeune fille !!!

- Ce… c'est ridicule !

Xena poussa l'amazone, l'écartant hors du chemin et commençant à avancer le long du couloir. Devant la réaction de la Conquérante, Varia vint se poster devant elle, l'empêchant d'avancer davantage.

- Ah oui ? Si ma théorie est ridicule, alors explique-moi, Conquérante !

- T'expliquer quoi ?

- Pourquoi, alors qu'elle a contrarié tes plans, n'est-elle pas déjà morte ? Pourquoi son chemin ne cesse de croiser le tien ? Pourquoi tu as l'air si peu sûre de toi maintenant ? Pourquoi es-tu venue me voir pour me faire des reproches si elle t'est indifférente ? Et surtout Xena, explique-moi la terreur dans tes yeux, et qui tu as eu peur de voir à la porte, lorsque nous avons été surprises par Najara ? Car ce n'était pas d'elle dont tu as eu peur qu'elle nous découvre, pas vrai ?

 

L'amazone ne dit pas un mot de plus, laissant Xena digérer ces informations. Elle scrutait avec attention les réactions de la guerrière. La respiration de celle-ci était rapide, on voyait qu'elle essayait de se contenir, sans grand succès. Les muscles de sa mâchoire semblaient se contracter rapidement et involontairement.

Au bout d'un long moment, voyant que la répartie de la Conquérante n'était visiblement pas prête à faire une quelconque apparition, la lieutenante reprit la parole :

- La repousser ne fait pas de toi quelqu'un de fort. Au contraire. Ca fait de toi quelqu'un de lâche. Moi qui croyais que la Conquérante n'avait peur de rien… On dirait bien que je m'étais trompée. Regarde-toi… Tu as peur… peur d'être heureuse, tout simplement.

N'ayant plus rien à ajouter, elle se tourna vers la porte et rentra dans ses appartements. Connaissant le tempérament de la guerrière, elle décida qu'il valait mieux ne pas trop pousser sa chance. Après tout, si son statut de proche et bras droit lui accordait une certaine liberté de parole, il y avait néanmoins certaines limites.

 

Prenant un tabouret pour s'asseoir face au feu qui crépitait doucement dans l'âtre, elle songea à ce qu'il s'était passé entre elle et Xena un peu plus tôt.

En tant que guerrière et fine stratège, elle savait reconnaître les signes de quelqu'un qui a l'esprit occupé.

Elle pensait rendre service à la Conquérante, au Royaume, et se faire plaisir en tentant sa chance. Après tout, Xena n'était pas le genre à refuser une proposition alléchante… Elle s'était dit qu'elle pourrait faire oublier temporairement ses soucis… quels qu'ils soient…

Elle avait compris en voyant le regard de la guerrière lorsque la porte s'était ouverte… Elle avait compris que la Conquérante cherchait uniquement à se prouver quelque chose à elle-même.

 

            *          *          *          *          *

 

La Conquérante resta plantée dans le couloir quelques instants seulement avant que Najara ne fasse son apparition :

- Pourquoi ne suis-je pas surprise ?

- C'est pas le moment Najara.

- Oh mais je crois que si. Tu n'as rien à me dire ?

- Aux dernières nouvelles je suis la Conquérante et tu n'es… minute, tu n'es ici que parce que je le veux bien !

- Cette petite putain t'as vraiment tourné la tête on dirait ! Qu'est-ce qu'elle te fait que je ne te fais pas hein ? Dis-moi !

- Elle ne se comporte pas comme une traînée, voilà la différence.

Xena écarta Najara sans ménagement et avança dans le couloir. La blonde fulminait et dit :

- Ca n'est pas terminé Xena, crois-moi, pas du tout !

La guerrière s'arrêta net, un large sourire apparaissant sur ses lèvres pleines. Elle se retourna, regardant son ex compagne du coin de l'œil avant de dire :

- Tu as raison. GARDES !

Aussitôt, quatre soldats firent leur apparition, attendant qu'on leur donne un ordre.

La guerrière fit volte face, plantant son regard dans celui de Najara tandis qu'elle dit d'une voix froide :

- Accompagnez Najara à ses appartements, laissez-la prendre ses effets personnels et conduisez-la jusqu'aux portes du palais.

Son sourire s'agrandit en voyant Najara ouvrir la bouche, puis la refermer plusieurs fois d'affilée, hébétée. Visiblement, la blonde ne pensait pas que la Conquérante irait jusque là.

Xena se retourna à nouveau, marchant loin de son ex compagne sans même un regard en arrière. Elle ne savait pas vraiment pourquoi, mais elle était satisfaite d'avoir " mis les choses au clair " avec cette dernière.

Plus qu'une chose à faire maintenant…

 

            *          *          *          *          *

 

 

Gabrielle lâcha le torchon et posa l'assiette qu'elle essuyait avant de se diriger vers la porte. Elle hésita un instant avant d'ouvrir, se demandant qui pouvait bien venir la voir, presque personne ne savait qu'elle était au théâtre, c'était une visite " non officielle ".

Décidant que la façon la plus simple de savoir qui se trouvait derrière la porte était de l'ouvrir, elle le fit. Ses sourcils se levèrent avant de se froncer.

Elle.

Elle ne s'attendait pas à la voir.

- Qu'est-ce que tu fais ici ? On n'a rien à se dire !

L'artiste croisa les bras en restant dans l'encadrement de la porte, visiblement peu disposée à laisser entrer sa visiteuse.

- Oh mais si…

Najara écarta Gabrielle de la main avant de rentrer dans la petite cuisine comme si elle était chez elle. Parfaitement à l'aise, elle se laissa tomber sur une des chaises et se servit un verre du vin posé sur la table.

Soupirant, Gabrielle ferma la porte et alla se placer devant Najara, les mains sur les hanches.

- Fais vite, tu me fais perdre mon temps.

Najara sourit, n'étant absolument pas impressionnée par l'attitude de l'artiste.

- Je me suis dit que puisque tu voulais tellement être avec elle, c'était mon devoir de venir te dire tout ce que tu ne sais pas...

 

            *          *          *          *          *

 

Les rênes étaient serrées au creux de ses mains, tandis que la Conquérante chevauchait vers le théâtre. Elle se doutait que c'était l'endroit où Gabrielle était venue se réfugier.

Voilà près de 2 marques de chandelles qu'elle hésitait à aller voir la jeune femme, se demandant si elle avait raison de vouloir à ce point être avec elle. Son sang battait dans ses veines, comme à l'aube d'une grande bataille. Elle savait que celle qu'elle s'apprêtait à entamer était loin d'être gagnée.

Elle maintenait sa jument à un trot régulier, voulant gagner du temps pour réfléchir et se donner l'opportunité, si besoin était, de changer d'avis.

Pourtant, Xena savait qu'au fond elle n'avait nullement le choix. Cet amour, elle n'en voulait pas, l'avait combattu de toutes ses forces, s'efforçant de croire qu'elle ne faisait que s'amuser avec l'artiste. Mais elle savait qu'elle mentait, et pour le coup mentait mal. La preuve, Varia, Najara et même cet imbécile d'Arès avaient remarqué son manège.

Mais il était temps désormais. La Conquérante, Destructrice des Nations, avait décidé de se prendre en main et d'affronter ses peurs. Tout du moins d'affronter sa petite terreur blonde…

Elle resta quelques instants à observer l'imposante entrée de la bâtisse. Pour la première fois depuis bien longtemps, elle se sentait vulnérable, ne sachant pas ce qui pouvait bien l'attendre de l'autre côté de cette double porte et ayant à vrai dire peur de le savoir.

Sifflant, elle attira l'attention d'un des gardes à proximité. Elle descendit de sa jument et lui tendit les rênes :

- Surveille-la. Ta vie dépend de la sienne.

L'homme acquiesça rapidement, sachant qu'on ne discutait pas les ordres de la Conquérante même lorsqu'ils l'empêchaient de faire sa ronde.

Xena lissa l'avant de sa tunique d'un geste purement nerveux, l'habit en cuir épais ne pouvant à l'évidence pas être chiffonné. Elle resta un instant immobile devant la bâtisse, avant de secouer la tête et de pénétrer dans le théâtre.

Elle se rendit directement aux appartements qu'avait occupés Gabrielle lors de sa dernière visite à Corinthe. Lorsqu'elle leva la main pour frapper, elle constata qu'elle tremblait.

 

- Entrez.

La Conquérante prit une dernière inspiration avant de pénétrer dans la pièce. Elle attendit un moment debout, plantée devant celle qu'elle n'arrivait plus à se sortir de la tête, ne sachant pas quoi dire ou quoi faire. Lorsque Gabrielle prit connaissance de l'identité de sa visiteuse, elle se leva prestement avant de venir se poster près de la guerrière :

- Tu es bien la dernière personne que je m'attendais à voir. Qu'est-ce que tu veux ? Me rappeler que je ne t'intéresse pas ? M'informer sur tes dernières conquêtes ? Me dire à quel point tu t'es foutue de ma gueule ? Merci, mais je suis déjà au courant.

Sans rien ajouter, Gabrielle ouvrit grand la porte et attendit.

 

Xena gardait la tête baissée, ne s'attendant pas à ce genre de réaction de la part de l'artiste. De la tristesse, des paroles amères, mais pas de la colère, du moins pas autant. Elle savait qu'elle avait plutôt intérêt à bien jouer son coup, car il pourrait bien être sa dernière chance avec la jeune femme.

Sa main vint se poser sur celle de Gabrielle qui tenait la porte. La jeune femme se retira comme électrocutée. La guerrière ferma lentement la porte, bien décidée à avoir cette conversation.

- Gabrielle, je …

- Pourquoi me fais-tu ça ? Pourquoi toujours revenir vers moi alors que tu sais très bien que j'en souffre, que je ne supporte pas la façon que tu as de jouer avec mes sentiments ? Qu'est-ce que je t'ai fait au juste ?

Le ton défait de la jeune femme décida la Conquérante : elle ne pouvait pas la laisser croire cela.

- Tu as raison… Je voulais jouer avec toi, tu m'intriguais… Au début je voulais juste savoir si tu étais consciente d'avoir fait une pièce de théâtre sur ma vie, en modifiant la fin. Puis je t'ai vue et j'ai été intriguée. Ca ne m'était plus arrivé depuis longtemps. Alors j'ai cherché à te revoir…

Gabrielle garda le silence, ne voyant pas où la guerrière voulait en venir : avouer avoir eu des motivations cachées n'était pas le meilleur moyen de faire amende….

Prenant un instant pour rassembler ses pensées et prendre une grande inspiration, Xena reprit :

- Oui, c'était moi qui vous ai sauvées dans la forêt. Non, je n'ai jamais eu l'intention de détruire le théâtre et j'en passe. Je l'admets, c'est vrai. Je pensais contrôler parfaitement tout ça, mais j'étais une belle idiote…

Baissant la tête pour éviter le regard de l'artiste, la Conquérante parla tellement bas que Gabrielle faillit ne pas entendre sa confession :

- La vérité, c'est que je n'arrive pas à te sortir de ma tête, Gabrielle…

 

La guerrière déglutissait une salive imaginaire, ayant la gorge serrée et ne sachant pas à quoi s'attendre. Elle n'osait pas relever les yeux, n'étant pas sûre de vouloir connaître l'opinion de la blonde sur la question.

Le silence parfait qui régnait depuis quelques instants fut rompu par le rire amer de Gabrielle.

Elle repoussa Xena des deux mains, l'acculant dans un coin de la pièce.

- En d'autres temps, j'aurais pu te croire, Conquérante. Ce matin encore je me serais probablement jetée dans tes bras comme l'imbécile que je suis. Mais c'est fini. Tu as voulu jouer, tu as perdu ! On m'a tout raconté. N'ose plus jamais me dire que tu as un jour pensé à moi ou quoique ce soit d'approchant !

Gabrielle luttait visiblement pour se contenir. Malgré tout, tout son mépris transparaissait clairement dans sa voix.

- Pourtant c'est la vérité.

La Conquérante avait murmuré la phrase, n'y croyant plus elle-même. L'artiste prit cela comme une forme de provocation et vint lui crier au visage :

- Alors dis-moi ! Tu pensais à moi quand cette serveuse était entre tes jambes ? Tu pensais à moi quand tu as accepté d'épouser une autre ? Tu pensais à moi quand tu faisais un plan à trois avec Varia et Najara ?

Le cœur de la Conquérante manqua plusieurs battements. La jeune femme avait son visage à un cheveu du sien, son souffle erratique témoignant de son état. Xena réalisa qu'elle avait trop poussé, qu'elle avait perdu la partie.

L'artiste, agacée par le mutisme de la guerrière reprit de plus belle :

- Alors Xena ? Pas de mensonge éhonté ? Pas de pirouette verbale ? Ou devrais-je dire linguistique puisque ça a l'air d'être ton domaine…

Ces paroles firent sortir la Destructrice des Nations de sa " transe ". Son sang ne fit qu'un tour. Justement, tout était vrai, et la jeune femme l'ignorait. Empoignant Gabrielle par les épaules, elle la fit pivoter de sorte que celle-ci soit à présent adossée au mur. Elle voulait la vérité ? Elle pensait la connaître ? Elle ne croyait pas si bien dire…

- OUI ! OUI à TOUT Gabrielle ! Oui je pensais à toi pendant que je faisais toutes ces choses. Oui je suis un monstre, mais visiblement pas sans cœur puisque plus j'essayais de penser à autre chose, plus je me sentais coupable envers toi. J'essayais de prouver à moi et au monde entier que tu m'étais égale, que tu ne comptais pas et si j'ai fait tout ça, c'est dans ce but et dans ce but uniquement ! Mais la seule chose que j'ai réussi à faire, c'est démontrer que la Conquérante est une imbécile finie, apeurée par ce qu'elle ressent.

 

Des larmes firent leur apparition dans les yeux azur de la guerrière. Elle avait tout gâché et ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même.

Exaspérée par sa propre bêtise, la Conquérante essuya ses larmes dans un mouvement rageur de son avant bras avant de se tourner pour partir. Elle marcha en direction de la porte, sans un regard derrière elle. La guerrière savait que se retourner ne servirait qu'à se faire davantage de mal. Celle qu'elle aimait la méprisait, elle le savait sans avoir besoin de la regarder. Et le pire était qu'elle avait tout fait pour en arriver là. Arrivée à la porte, elle s'arrêta et dit par-dessus son épaule :

- Je suis désolée pour la façon dont je me suis comportée avec toi. Tu éveilles en moi des émotions que je ne sais pas gérer…

Posant la main sur la clenche, elle prit un instant pour considérer ce qu'elle s'apprêtait à faire. Jamais elle n'aurait cru dire cela un jour.

- Gabrielle, je...

Elle s'arrêta, incapable d'en dire davantage. De toute manière le message était passé. Elle fit pression sur la clenche et tira lentement à elle le battant de la porte. Elle s'était promis de ne pas pleurer, et pourtant.

Elle allait avancer quand quelque chose l'arrêta.

Le bras de Gabrielle.

Autour de sa taille.

Une petite main se faufila pour venir refermer la porte. Les doigts agiles firent glisser le loquet de sécurité, éliminant toutes perspectives de fuite.

- Reste.

 







Depuis le 26/06/2009