Pour toujours et à jamais

Chapitre 7 - Le réveil




 

            Les yeux clos, la respiration lente et constante, la poitrine se soulevant en cadence. Les paupières frémissantes, le pouls qui s'accélère, le sang qui tape de plus en plus fort dans les tempes. Mais toujours ce noir, ce silence. Et rien pour les briser, pour illuminer ce monde froid et sombre dans lequel on ne peut divaguer sans jamais s'arrêter ni s'accrocher à rien. Rien, c'était le plus grand vide de toute une vie. Que de noir. Que de silence. Que de vide. Que de rien ni personne. Juste une âme conversant avec elle-même. Les pensées qui se répercutent encore et encore aux mêmes frontières du conscient. Un soupir. Un autre soupir. Un doigt qui bouge, les paupières frémissantes et enfin l'espoir renait de ses cendres. Plus vif, plus brûlant. A quelques instants de toucher la renaissance. Revivre. Survivre. Respirer. La vie. Vivre. Se battre pour cela. Surmonter tous les obstacles qui se dressent sur le chemin de la résurrection. Ouvrir les yeux, serrer le poing, toutes ces actions qui semblent aux autres être si faciles, si normales sans aucune difficulté devenaient pour elle un véritable parcours d'obstacle. Tout cela pour toucher l'instant, celui durant lequel elle reviendra dans le monde des vivants, des actifs. Bouger, son seul objectif. Ouvrir les yeux, son seul but. Prouver à tous qu'elle vivait encore, tel était son seul souhait.

 

            Un doigt qui bouge, une main qui se ferme, une bouche qui s'ouvre et des yeux qui revoient enfin la lumière. Une respiration hachée, une gorge obstruée par un tuyau en plastique, une quinte de toux. Des yeux qui se tournent vers ce faible mouvement. Un cri, des pleurs. Une main chaude qui resserre autour de ce doigt qui vient de bouger. Des lèvres qui se posent sur cette main qui s'est raffermie. Des doigts qui décollent les cheveux blond mouillés de sueur. Une porte qui s'ouvre, une blouse blanche qui entre et qui s'approche. Le tuyau est enlevé. Un visage qui se penche au dessus, un sourire étire les lèvres qui embrassaient le précieux doigt quelques secondes auparavant. Une chevelure noire corbeau et des yeux, et quels yeux, ceux qui hantaient son esprit tous les jours, toutes les nuits, désormais ils sont là à la regarder. Une bouche qui s'ouvre et souffle en douceur :

" - Bon retour parmi nous, mon amour.

Mon amour le plus beau mot qui pouvait sortir de ses magnifiques lèvres, de sa splendide bouche qui s'approcha de plus en plus du visage de Joy. Mais Joy détourna la tête et ferma les yeux, elle était certaine de rêver. Cela ne pouvait être réel. Karina ne pouvait pas être à ces côtés à attendre sagement qu'elle se réveille. Cela ne pouvait être vrai.

 

            Karina vit Joy détourner le visage et en fut extrêmement attristée, elle ne croyait donc pas qu'elle puisse rester là à l'attendre, à attendre le moindre mouvement. Des larmes se formèrent aux bords de ses yeux. Et ferma elle aussi les yeux pour cacher sa tristesse et sa déception. Puis elle entendit une voix rocailleuse :

" - Je ne rêve pas, je ne l'ai pas imaginé hein ? Tu es là près de moi et tu me regarde avec amour. C'est bien toi qui m'a dit Mon amour, n'est ce pas ?

Une larme coula le long de la joue de Karina, et un sourire se forma sur ses lèvres.

- Oui c'est moi Joy, c'est moi.

- Tu ne m'as pas abandonnée, tu es restée avec moi, tu m'aimes encore.

Ce n'était pas une question, c'était une affirmation. Joy sourit à son tour, enfin elle avait retrouvé la femme qu'elle aimait depuis tant de temps. Elle la désirait depuis ce qui semblait être toujours et elle allait maintenant l'avoir. Karina allait enfin être sienne. Juste à elle et à personne d'autre ! Enfin elle avait la preuve que son amour était bel et bien réel ! Que tout ce temps, Karina l'avait aimé, qu'elle avait pensé à elle durant toutes ces années. Qu'au fond d'elle-même elle n'avait pas renoncé à son amour ! Oh Karina, jamais tu aurais pu me faire plus plaisir, me dire ce mot, à mon oreille ! Ma douleur n'a donc pas été vaine ! pensa Joy en regardant Karina dans le fond des yeux. Karina se pencha vers Joy et pour la première fois depuis six ans elle approcha ses lèvres de celle qui hantait ses rêves même les plus inavouables, surtout ceux là d'ailleurs. Les lèvres des deux filles se rapprochèrent et se lièrent. Juste un petit baiser, rien qu'un rapprochement infime mais tellement immense pour elles deux. Pour la première fois depuis six ans, Karina retrouvait la sensation d'aimer le propriétaire des lèvres qu'elle embrassait, enfin dans ce cas c'était une propriétaire.

 

            Une quinte de toux si fit entendre brisant la douceur du moment. Un sourire s'étira sur les lèvres gercées de Joy. Sa voix rocailleuse retentit encore une fois :

" - Attendons d'être seules pour continuer. Puis je te dis pas l'haleine de bouc que je dois avoir après tout ce temps endormie, même moi je le sens, c'est pas la rose !

Toutes les personnes dans la chambre éclatèrent de rire. Joy observa alors autour d'elle. Les personnes qui lui étaient le plus chères étaient réunies dans cette minuscule chambre d'hôpital. Tout le monde la regardait avec un sourire sur le visage, un instant magique. Qui fut brisé par l'arrivée du médecin qui fit sortir toutes les personnes de la pièce. Karina tourna le dos et s'apprêta à partir avec les autres quand Joy souffla de sa voix cassée :

" - Ne pars pas Karina, reste avec moi pour toujours.

Karina se retourna vivement et regarda Joy étonnée, puis son regard se radoucit et elle se rapprocha de Joy et murmura à son oreille en se penchant :

- Je resterai Joy. Pour toujours et à jamais … "

Elle laissa sa phrase en suspens mais elle savait ce que ces mots signifiaient pour elles deux et elle était certaine que Joy comprenait le sens caché de cette simple phrase. Et oui, Joy comprenait la signification de ces paroles mais aussi ce qu'elles impliquaient pour les deux jeunes femmes. Ses yeux commencèrent à briller et une larme coula doucement le long de sa joue. Cette unique goutte fut recueillie tel un trésor par les lèvres de sa tendre et cher Karina qui lui baisa tout le visage. Et devant tant de douceur et d'affection, Joy craqua, elle qui s'était promis de ne plus jamais pleurer pour cette femme qui l'avait fait tant souffrir. Elle pleura encore et encore, et ne pouvait s'arrêter malgré les doux murmures de Karina qui faisait son possible pour la réconforter. Non, Joy ne s'arrêta pas de pleurer car elle savait que ces larmes-ci représentaient la joie.

 

Le médecin toussota à son tour faisant, pour la deuxième fois de l'heure, revenir les deux amantes à la réalité. Karina s'excusa pendant que Joy essuyait ses joues mouillées de bonheur. Karina avait conscience que le très prochain futur discours de ce monsieur en blouse blanche pouvait largement ternir le bonheur si fraichement retrouvé. Elle prit un air grave que Joy remarqua et qu'elle ne lui connaissait pas. Nous avons beaucoup de chose à rattraper pensa-t-elle comprenant que jamais elles ne pourraient retrouver ces six années passées. Une lueur de tristesse passa dans son regard, et Joy espéra que la femme de sa vie ne l'avait pas aperçue. Mais Karina semblait tellement perturbée par le médecin qui se tenait devant elle qu'elle ne fit pas attention à la blonde qui commença à se morfondre dans son coin quand elle entendit soudainement un cri furieux :

" - QUOI !! Vous vous fichez de moi n'est ce pas ?!

- Non, je suis navré mais vous ne faites pas partie de sa famille, vous n'avez donc pas le droit d'assister aux entrevues entre moi et Melle Slavington, je suis désolé sachez-le.

- Vous pouvez pas faire ça ! c'est de la discrimination, c'est parce que nous sommes homosexuelles c'est ça ??

- Non voyons mademoiselle si vous aviez été un homme ce serai pareil.

Joy compris la situation et prit la main de Karina dans les siennes. Elle la serra et souffla :

- Ma chérie, ce n'est pas grave, je sais que tu es avec moi dans mon cœur ça me suffit. Vas-y, ce ne sera pas long.

La " Ma chérie " continua à résonner dans la tête de Karina tandis qu'elle sortait de la pièce. Elle lança un dernier coup d'œil en arrière et vit Joy lui sourire, elle espéra que ce ne soit pas le dernier. Le médecin s'avança vers la jeune fille couchée sur le lit d'hôpital.  Et la porte se referma sur cette scène qui restera gravée dans sa mémoire jusqu'à la fin de sa vie …







Depuis le 14/02/2010