Revivre

Chapitre Unique




 

            Le bus filait à toute vitesse dans la ville. Emmeline, qui avait eu la chance de trouver une place assise à sa sortie de l'avion, regardait le paysage baignant dans le chaud soleil d'Espagne. Barcelone ! Elle n'y faisait pour l'instant qu'une brève halte avant de s'embarquer pour sa croisière en direction de Cannes, mais comptait bien se rattraper au retour. Elle avait réservé une chambre dans un Bed and Breakfast pour quelques jours afin de visiter enfin cette ville pleine de promesses. Elle songea à son appareil photographique confortablement enfoui au fond de son sac à dos, chargé d'une batterie de piles flambant neuves et d'une carte mémoire de 2 giga octets. En rentrant en Région Parisienne, ses valises seraient remplies de souvenirs ! Cette idée la fit sourire. Prendre un pique-nique dans le fameux Park Guell conçu par Antonio Gaudi ; monter tout en haut de la Sagrada Familia et contempler la ville qui s'étirait vers la mer. Elle avait hâte ! Mais pour l'heure, elle allait se payer du bon temps sur un énorme bateau pour une croisière de trois jours sur la Méditerranée. C'était un rêve de petite fille qu'elle pouvait enfin se payer grâce à une prime d'intéressement conséquente, cette année. Et en plein mois de juillet ! Ce seraient ses premières vacances depuis… Noëlie.

            Son visage s'assombrit à l'évocation de celle qui avait partagé sa vie pendant deux ans avant de la quitter subitement, prétextant qu'elle ne l'aimait plus. Un an et la blessure n'était pas encore tout à fait cicatrisée. Elle lui en avait tellement voulu !

            Mais l'heure n'était pas aux regrets. Elle secoua la tête en imaginant ses idées noires s'envoler vers d'autres horizons et regarda dans le bus. Observer les gens qui l'entouraient était une de ses passions. Parfois on avait de drôles de surprises. Tiens, comme cette vieille femme, là, assise sur un siège beaucoup trop grand pour son corps frêle. Son corps s'agitait nerveusement alors qu'elle racontait à un jeune homme son dernier voyage en Italie. La chaleur avait été si intense qu'elle avait parfois cru se dessécher comme un arbre mort. Bah oui, quand on est vieille et qu'on n'a que la peau sur les os, comme elle, c'est difficile de résister aux fortes chaleurs. Comme durant la canicule de 2003, où plein de vieux comme elle y étaient passés ! Mais oui, elle avait le droit de dire vieux ! Parler de troisième âge était ridicule ! Elle, elle n'était qu'une petite silhouette rabougrie qui attendait la fin, comme tous les vieux de son âge ! Et son petit fils n'allait pas la ramener, il ne savait pas ce que c'était ! Elle était vieille et avait le droit de le dire !

            Emmeline sourit en l'écoutant, puis continua de balayer le bus du regard. Il y avait des jeunes et des moins jeunes, une majorité de couples ou de retraités, mais quelques personnes seules. Notamment cette jeune femme aux cheveux bruns, là-bas. Des cheveux courts, un signe de vénus autour du cou… Lesbienne ? Emmeline fronça les sourcils et regarda ses ongles, qui étaient courts. Cela ne constituait pas une preuve en soi, mais… Il fallait qu'elle en sache plus sur elle ! La femme, qui jusque-là regardait par la fenêtre du bus, tourna soudainement la tête vers elle et planta ses yeux dans les siens. Emmeline détourna le regard en rougissant. Elle n'avait pas l'habitude qu'on la fixe ainsi. Elle tenta de se concentrer à nouveau sur le paysage, mais, malgré tous ses efforts, ses yeux revenaient constamment vers la femme qui avait capté son attention, attirée comme par un aimant. Celle-ci continuait de la fixer, ce qui la mettait très mal à l'aise. Elle remua un peu sur son siège, regrettant de ne pas pouvoir disparaître dans un trou de souris.

            L'arrivée au port mit fin à son calvaire. Les passagers descendirent et furent dirigés vers le navire qui les attendait à quai. On vérifia leur passeport et étiqueta leurs bagages pour les emmener à la cabine qui leur était réservée. Emmeline suivit les autres à la réception pour récupérer ses clés ainsi qu'un plan du bateau, puis partit à la recherche de sa cabine.

            10959… 10958… 10957… Ah, la voilà ! 10956. Elle n'avait jamais eu un numéro de chambre aussi long ! Elle passa la clé magnétique dans la fente et entra lorsque le voyant devint vert. A l'intérieur il y avait un lit deux places, un bureau, une armoire et deux chaises, comme dans les chambres d'hôtel classiques. Il y avait aussi un hublot qui donnait sur un des ponts, le 4e, ou le 5e, elle n'en était pas trop sûre. On voyait un morceau de transat et des pieds qui passaient de temps en temps. Il faudrait garder les rideaux fermés pour avoir un peu d'intimité. Dans la salle de bain se trouvait une baignoire, laissant promettre de longues heures passées à somnoler dans l'eau parfumée aux huiles essentielles achetées spécialement pour l'occasion. Elle s'en délectait d'avance ! Mais pour l'heure, il fallait se repérer un peu sur le bateau, pour savoir au moins où manger. Elle posa ses affaires, mit le strict nécessaire dans son sac à main et partit à l'aventure.

            A 16 heures précises, le navire fit machine vers le large avec, appuyée au bastingage, une Emmeline toute émoustillée pour sa première croisière. De petits personnages s'agitaient en tout sens sur le quai pendant qu'elle était simplement debout là, à les observer, le visage caressé par la petite brise que provoquait le mouvement du bateau. Elle huma l'air qui sentait un peu les embruns et s'amusa à prendre en photo la mousse provoquée par les hélices. Son regard se perdit ensuite dans le vide, tandis que ses pensées prenaient le large en même temps que le bateau.

            Une sensation de gêne, comme d'être observée, rompit sa quiétude. Elle tourna la tête et rencontra brusquement le regard aperçu plus tôt. La femme brune était à quelques mètres sur sa droite et l'observait d'un air impénétrable. Emmeline se sentit à nouveau rougir, tout en se surprenant à penser : " Comme ses yeux sont verts ! Mais vert foncé, je n'en ai jamais vu de pareils ! Ou alors c'est à cause du soleil que j'ai cette impression. Mais non, idiote ! Tout à l'heure dans le bus, tu n'étais pas gênée par le soleil et ils avaient la même couleur ! Mais pourquoi me regarde-t-elle ainsi ? On dirait qu'elle veut lire dans mes pensées ou sonder mon âme ! C'est gênant, c'est très gênant ! Je vais aller lui demander d'arrêter de me regarder comme ça, c'est insupportable ! "

            Elle esquissa un mouvement dans sa direction, mais la femme se détourna et traversa le pont arrière à grand pas pour disparaître par une porte, laissant Emmeline interdite. Quelle réaction bizarre ! Elle faillit la suivre, mais se força à retourner à son observation du paysage, l'esprit encombré de questions sans réponses. Qui était cette femme ? Pourquoi la fixait-elle ainsi à chaque fois qu'elles se croisaient ? Pourquoi ne la laissait-elle pas approcher ? Elle finit par quitter son poste d'observation, incapable de retrouver son humeur rêveuse et erra quelques minutes sur le bateau, dans le vague espoir de tomber sur la femme mystérieuse.

            On trouvait de tout sur ce navire : des boutiques de duty free, des restaurants, un grand self-service où elle prendrait ses repas à condition d'y être aux bonnes heures, une piscine, un complexe sportif comprenant même un jacuzzi, un complexe de remise en forme,  un mur d'escalade, plusieurs bars et même un bowling ! Sur les différents ponts étaient disposés des transats pour se faire dorer au soleil et Emmeline se félicita d'avoir pensé à sa crème indice 40. Elle allait revenir toute bronzée, mais pas écarlate, comme la fois où, deux ans auparavant, le soleil de l'Atlantique l'avait prise en traître alors qu'elle faisait un somme sur la plage. Cette fois-là, c'était avec Noëlie… Elle secoua la tête et fit demi-tour pour aller se changer avant le pot d'accueil du commandant.

            A 17 heures, Emmeline se trouvait dans la grande salle de réception du bateau, impressionnante tant par sa taille que par son décor lumineux : un plancher parfaitement ciré, des lustres qui pendaient au plafond comme de lourdes grappes de raisin étincelantes, des tables recouvertes de nappes bordeaux sur lesquelles le personnel avait disposé de grands plateaux immaculés chargés de petits fours. Au fond de la salle, une scène sur laquelle se tenait un piano qui semblait attendre son propriétaire. Sur le côté, un long bar derrière lequel s'affairaient au moins trois serveurs. Emmeline s'en approcha et commanda un cocktail sans alcool avant de se rapprocher des tables, profitant de ce que la salle était encore à moitié vide pour faire des réserves de petits fours.

            Elle en était à sa troisième tartine de saumon fumé quand un mouvement du côté de la scène attira son attention. Un homme grand portant casquette et galons montait allègrement les marches pour se poster devant la salle bien remplie. Il tapota un micro qui se tenait devant lui et le silence s'installa.

" Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, bonsoir ! Je n'interromprai vos agapes que pour quelques minutes, le temps de me présenter. Je suis Jules Ferré, votre commandant, et je suis très heureux de vous accueillir à bord de mon bateau sur lequel j'espère que vous passerez un très bon moment. Voici mon second, Renan Gaspaccio, qui… "

            Emmeline, qui venait de tourner la tête pour prendre un nouveau petit four, perdit le fil du discours, car elle venait de rencontrer un regard familier qui la fixait intensément. Elle se sentit idiote avec du foie gras et du pain plein la bouche, alors que c'était l'occasion rêvée pour se rapprocher de la femme mystérieuse et lui demander pourquoi elle ne cessait de la regarder ainsi. Elle tenta d'avaler le tout d'une traite mais faillit s'étouffer, le morceau étant trop gros et trop sec pour son palais. Le temps de se détourner pour avaler une grande gorgée de son cocktail des îles, la femme avait encore disparu. Que c'était agaçant ! Elle déambula dans la salle immense, jouant des coudes pour se frayer un passage à travers tous ces touristes, mais c'était peine perdue : la femme n'était visible nulle part. Elle finit alors son cocktail et sortit sur le pont, un peu énervée. Plantant là tous ces gens qui s'amusaient probablement beaucoup à ce gala de bienvenue, elle décida de s'installer dans un transat pour regarder la mer et s'assoupit, épuisée par cette journée de voyage.

            Elle ne se réveilla que deux heures plus tard, l'estomac criant famine. Elle partit en quête de la cafétéria et n'y parvint qu'au bout d'une demi-heure, ayant fait au moins trois fois le tour du bateau sans la trouver. C'était impossible de ne pas se perdre sur un paquebot aussi grand ! Il y avait au moins 50 ponts ! Non, à la réflexion la brochure n'en indiquait pas plus de 10, mais c'était déjà largement trop pour une femme qui parvenait même à se perdre dans sa propre ville. Elle poussa la porte du self et entra.

            Il était grand, capable d'accueillir plus de cent personnes, et très accueillant avec ses plantes vertes et ses posters de tous les pays du monde. Il était aussi très encombré. Plus de dix personnes attendaient de pouvoir prendre un plateau et la file augmentait d'instant en instant. Emmeline se dépêcha de s'y insérer, derrière un gros bonhomme barbu qui faisait penser au père noël en chemisette et juste avant une petite blonde au nez retroussé. Celle-ci lui fit un grand sourire.

" Bonjour ! "

" Bonjour. "

" Ça sent bon, n'est-ce pas ? Je suis sûre qu'ils nous ont concocté un véritable festin ! "

" Ah, euh, oui, certainement, je ne sais pas. "

" C'est ta première croisière ? "

Mais pourquoi me tutoie-t-elle ? On ne se connaît pas ! " Oui, c'est ma première croisière, et vous ? "

La fille ne tiqua même pas.

" Oh, tu sais, tu peux me tutoyer, j'ai du mal à dire vous aux gens de mon âge ! " Elle rit et lui fit un clin d'œil. " Et je m'appelle Tina, au fait. Toi c'est quoi ton petit nom ? Emmeline ? C'est très joli ! Tiens, une salade de thon et carottes ! Ben ils ne se sont pas foulés, dis donc ! Quoique ça peut être très bon, en fait. Ah, et il y a des beignets de calamar, une spécialité espagnole ! Tu connais ? "

" Euh… Oui, j'y ai déjà goûté, il y a longtemps… "

" Tu devrais en prendre, c'est vraiment un délice ! "

" Oui, oui… J'y comptais bien, justement… Et puis je vais prendre des tapas aussi, depuis le temps que j'en ai envie ! "

" Ah oui, les tapas c'est vraiment le top ! Tu devrais essayer celles-là avec le jambon, et puis oh ! Celles-là aussi, au saumon fumé avec du fromage à l'intérieur. C'est une pure merveille ! Et puis à la seiche, ce n'est pas mal du tout ! "

La fille continua à parler tout le long du chemin jusqu'à une table du self où elles s'installèrent pour manger. A côté, un couple dînait en silence sans se regarder, l'air de s'ennuyer profondément. Comment pouvait-on s'ennuyer dans une croisière comme celle-ci, alors qu'il y avait tant de choses à découvrir ? Pourquoi étaient-ils encore ensemble s'ils ne trouvaient rien à se dire ?

La blonde interrompit les pensées d'Emmeline en élevant légèrement la voix :

" Hé, regarde cette femme, là-bas, comme elle est mignonne ! J'en ferais bien mon dîner, et même mon petit déjeuner ! " Dit-elle en clignant de l'œil à l'attention de sa voisine. Celle-ci tourna la tête et son regard tomba sur la mystérieuse inconnue rencontrée plus tôt. Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Cette femme l'intriguait tellement, et puis elle la faisait rougir à chaque fois qu'elle croisait son regard !

La pauvre, elle mange toute seule. C'est dommage, sur un navire aussi fréquenté. Je devrais peut-être aller la voir et lui proposer de venir avec nous.

Avant qu'elle n'ait eu le temps de réfléchir à cette idée, la jeune femme tourna la tête dans sa direction. Une fois de plus son regard pénétrant la mit mal à l'aise. Elle eut soudain très chaud et plongea le nez dans son assiette, gênée. Tina s'en aperçut et lui demanda ce qui se passait.

" Oh, rien, je me suis un peu brûlée avec mes champignons, c'est tout ! Que je suis maladroite, j'aurais dû souffler dessus pour les refroidir ! "

Tina éclata de rire en rejetant un peu la tête en arrière, puis reprit son monologue.

Après le repas, les deux jeunes femmes partirent en quête d'un bar pour s'amuser un peu.

" Il y en a un qui fait aussi boîte de nuit à partir de 23 heures, je l'ai vu sur le guide ! On va y aller, comme ça on pourra se dépenser ! Et puis… ça nous réchauffera un peu… "

Tina avait pris un petit air coquin pour terminer sa phrase, tout en lui coulant un regard en coin qui lui donna très chaud. Décidément, elle n'avait pas fini de rougir ce soir ! Arrivées au bar, elles commandèrent chacune un mojito et décidèrent de le siroter tout en faisant un billard.

" Je te préviens, lui dit Tina avec un clin d'œil, je suis plutôt bonne au billard ! Comme pour d'autres choses, d'ailleurs… " Ajouta-t-elle en la reluquant d'un air tout sauf innocent.

Emmeline avala deux gorgées de mojito pour se donner une contenance et faillit s'étouffer. Puis une douce chaleur l'envahit. Elle sortit une pièce de sa poche, l'inséra dans la fente du billard pour en faire tomber les boules qu'elle disposa sur la table avec l'aide de Tina. Puis elle attrapa une queue et tira pour casser. Les boules s'éparpillèrent mollement.

" Hé bien, je crois que ça va être facile de te battre ! " Rigola Tina en mettant deux boules dans les trous coup sur coup.

Une demi-heure plus tard, après deux parties, Emmeline, qui en avait assez de perdre, proposa de danser un peu. Elles jouèrent des coudes jusqu'à la piste de danse où se déhanchaient des fêtards sur une musique des années 80.

" Hé, cria Tina pour couvrir la musique, c'est Abba ! On danse ! " Et elle entraîna Emmeline dans un rythme chaloupé.

Emmeline ne se sentait pas vraiment l'âme d'une Dancing Queen, mais par contre elle était certaine d'adorer Abba. Elle se mit à danser comme jamais, aidée par les deux verres d'alcool qu'elle venait de boire et qui commençaient à lui monter à la tête. Sa manière de danser était probablement complètement ridicule, mais cela n'avait pas d'importance, elle s'amusait comme une folle ! Au rythme de Daddy Cool, elle agita les bras, se tourna à gauche, à droite, se pencha en avant et en arrière en moulinant des bras, tourna sur elle-même et s'arrêta net. La jeune femme mystérieuse était là et la regardait ! Elle resta les bras ballants à la fixer, mais Tina lui prit la main et la fit tournoyer, ce qui lui donna un peu le tournis et la poussa à s'accrocher à elle. Tina en profita pour lui caresser la hanche, puis la repoussa pour danser à la manière d'une zombie sur la musique de Thriller, ce qui provoqua le rire d'Emmeline. Quand celle-ci tourna à nouveau la tête vers l'endroit où elle avait vu la jeune femme, cette dernière avait disparu.

Puis Tina lui prit les mains pour danser un simili-rock, avant de se rapprocher sur un air de zouk. Attrapant la taille d'Emmeline, elle l'attira à elle tandis que sa main droite se balançait dans l'espace, en rythme. Son corps chaud se colla au sien et lui imprima un mouvement chaloupé très sensuel, qui eut pour effet de la faire frissonner. Elle eut soudain conscience de la jambe de Tina qui s'était immiscée entre ses cuisses afin de mener la danse. La façon qu'elle avait d'appuyer légèrement sur son mont de vénus lui procurait une sorte de choc électrique à chaque mouvement. Emmeline posa la main sur l'épaule de sa partenaire et se laissa entraîner, le souffle court. Tina la regardait avec insistance en la faisant tourner très lentement au rythme de la musique. Sa main appuyait au creux de ses reins pour la serrer encore plus contre elle et sa jambe se faisait plus entreprenante. Emmeline se surprit à souhaiter que le frottement s'accentue, de haut en bas, pour accompagner cette chaleur et ces fourmillements qu'elle sentait monter dans son bas-ventre. Elle resserra son emprise sur l'épaule de sa partenaire et plaça l'autre main sur son bras.

Tina, comme si elle avait lu dans ses pensées, intensifia sa pression et posa l'autre main sur sa hanche. Elle l'y laissa quelques instants, puis entreprit de la faire descendre vers le creux des reins, tout en immisçant sa cuisse encore plus profondément entre les siennes. Emmeline sentait la chaleur du désir enflammer ses joues et elle fut prise d'un furieux besoin de l'embrasser là, sur cette piste de danse, parmi tous ces hétéros bien-sous-tous-rapports. Le visage de Tina, rouge et tendu, portait le même désir. Se mordant les lèvres tout en la dévorant du visage, la petite blonde se pencha et lui murmura à l'oreille : " J'ai bien envie de te serrer nue contre moi. "

Emmeline acquiesça et se laissa entraîner loin de la piste de danse, dans les couloirs du bateau.

                                                                                             

 

Le lendemain, des baisers sur le front la firent émerger d'un sommeil sans rêves. Le premier œil qui s'ouvrit lui révéla le visage de la blonde avec qui elle avait dansé la veille. Comment s'appelait-elle déjà ? Ah oui, Tina !

" Bonjour ! ", lui dit celle-ci en voyant ses yeux ouverts.

" Euh… B'jour ! " Répondit Emmeline, la voix rauque.

Tina lui sourit de toutes ses dents et l'embrassa sur la bouche. Au moment où ses lèvres touchaient les siennes, Emmeline se remémora tout à coup la soirée de la veille : le billard, les verres d'alcool, la danse de plus en plus rapprochée, le désir soudain qui était monté dans son ventre et jusqu'à son cerveau, leur course dans les couloirs jusqu'à la cabine de la petite blonde, leur chute sur le lit, leurs mains qui caressaient chaque parcelle de peau… Puis, sans prévenir, un visage se superposa à ces images torrides : celui de la femme mystérieuse dont Emmeline avait croisé plusieurs fois le regard. Ce visage effaça tout le reste et Emmeline, soudain, ne se sentit pas à sa place. Elle repoussa Tina, maugréa une phrase inintelligible et s'habilla devant la blonde interloquée.

" Emmeline ! Emmeline ! Que fais-tu ? Tu ne restes pas avec moi ? J'ai commandé le petit déjeuner ! "

" Non, désolée, je suis désolée. Je ne sais pas ce qui m'a pris hier soir, je… Il faut que j'y aille. Je suis désolée. "

Emmeline termina de s'habiller, attrapa son sac et sortit en claquant la porte, laissant Tina se recroqueviller sur le lit, le visage décomposé.

            Elle traversa les couloirs sans savoir où elle allait, se cognant aux passants sans s'excuser, ouvrant des portes, les refermant, toute son attention focalisée sur l'image de cette femme au regard perçant. Son visage semblait lui reprocher quelque chose, peut-être son attitude de la veille, son dérapage avec Tina ou bien sa réaction de ce matin, son départ précipité de la cabine de la jeune blonde. Emmeline se sentit submergée par un flot de culpabilité envers la pauvre femme qu'elle venait de planter là, dans son lit. A moins qu'elle ne se sentît coupable à cause de la nuit qu'elles avaient passée ensemble… Elle ne savait pas. Elle ne savait plus où elle en était.

            Toute à ses pensées, elle heurta quelqu'un. Elle recula d'un pas et regarda tout autour d'un air hébété. Tiens, elle était sur le pont ! Comment y était-elle arrivée ? La femme qu'elle venait de bousculer lui lança un regard noir.

" Vous pourriez dire pardon, au moins ! "

" Oh, excusez-moi, je… " Les paroles moururent dans la gorge d'Emmeline quand elle s'aperçut que celle qui la regardait avec furie n'était autre que la femme mystérieuse !

" Je suis désolée… J'allais… Je… " Bredouilla-t-elle tandis qu'une petite voix intérieure la tançait vertement : " Tu ne sais dire que ça aujourd'hui ! "

Contre toute attente, le regard de la femme s'adoucit. Elle lui prit la main d'un air inquiet.

" Mademoiselle, ça ne va pas ? "

Emmeline ne comprenait pas pourquoi elle lui posait cette question : elle ne se sentait pas si mal que cela, elle avait juste besoin de s'asseoir un moment, tout simplement là, sur le sol, parce qu'elle ne savait pas où se trouvait le banc le plus proche, il était probablement très éloigné. Elle se sentait bien, elle avait juste besoin de se reposer quelques minutes parce que son voyage avait été épuisant et hier soir, au lieu de se reposer, elle avait… Enfin elle s'était couchée tard et avait peu dormi… Non, non, tout allait bien, il ne fallait pas s'inquiéter. Qui lui avait posé cette question, d'ailleurs ? Quel visage ? Elle en voyait deux ou trois qui lui tournaient autour, chacun grimaçant et semblant lui dire quelque chose, mais aucun son ne parvenait à ses oreilles parce qu'elle était, semblait-il, couchée dans un champ de coton. Ça tombait vraiment bien, parce que le coton était très confortable ! C'était mieux que le pont d'un bateau, un pont tout dur, probablement sali et usé par tous ces pieds qui l'avaient foulé.

" Mademoiselle ! "

Quelle était cette voix étouffée qui troublait sa quiétude ? Son champ de coton était un havre de paix, un cocon, elle ne voulait pas en sortir !

" Mademoiselle ! Mademoiselle, réveillez-vous ! "

Le champ de coton disparut subitement, remplacé par un trou noir, et peu à peu d'autres sons lui parvinrent de l'extérieur.

" Elle se réveille, elle a bougé, ses yeux ont bougé ! "

Elle sentit sous son dos une surface dure qui n'avait rien à voir avec la douceur du coton. Seule sa tête était posée sur quelque chose de moelleux. Elle ouvrit les yeux et aperçut un visage lointain qui la regardait.

" Elle ouvre les yeux ! "

Elle cligna des paupières pour ajuster sa vision et toutes ses sensations lui revinrent en même temps, accompagnées d'une lourdeur dans le crâne, comme si on venait de l'assommer. Des yeux vert foncé la dévisageaient d'un air inquiet. A côté, un visage masculin ouvrait la bouche pour dire quelque chose.

" Mademoiselle, vous m'entendez ? "

" Euh… Oui… " Murmura-t-elle.

" Comment vous appelez-vous ? "

" Emmeline Vayonca. "

" Quel âge avez-vous ? "

" 28 ans. "

" Vous pouvez soulever la tête ? "

" Je vais essayer… "

Elle leva la tête et se redressa sur un coude. Le monde vacilla un moment et une vague nausée l'envahit. Elle ferma les yeux et attendit que tout cesse de tourner, puis les rouvrit sur un pont stabilisé. Elle tourna lentement la tête, au cas où le sol aurait à nouveau décidé de rejoindre le plafond. Le monsieur, qui était en fait un pompier, lui demanda si elle avait des problèmes de santé particuliers. A son mouvement de tête négatif, il lui tendit un sucre qu'elle mit dans sa bouche et laissa fondre sur sa langue. Le pompier lui demanda :

" Vous pouvez vous lever ? "

Elle acquiesça et, aidée de la femme aux yeux verts qui la soutenait par la main et le bras, se mit debout sur ses jambes flageolantes. Ils l'accompagnèrent à l'infirmerie où le médecin l'ausculta et lui prescrivit du repos, puis la libéra. La femme l'avait attendue, assise sur une chaise dans la salle d'attente. Elle se leva à son approche et lui tendit la main.

" Je m'appelle Cassandre. " Le nom résonna aux oreilles d'Emmeline comme une douce musique. Elle prit plaisir à le prononcer, le sentant glisser sur sa langue comme un bonbon fondant.

" Enchantée, Cassandre. Moi c'est Emmeline. "

" Je sais. " Cassandre lui lança un de ces regards perçants qui la faisaient tant rougir puis, sans lui lâcher la main, lui dit : " Je m'apprêtais à petit déjeuner au self quand vous m'avez bousculée. Voulez-vous vous joindre à moi ? "

Emmeline hocha la tête, l'esprit focalisé par le contact de ces doigts soyeux sur les siens. Elle la suivit dans le couloir, sur un petit nuage.

                                                                                 

 

" On peut se tutoyer ? "

Emmeline leva les yeux de son plateau pour regarder Cassandre, un peu étonnée de cette proposition mais secrètement ravie. Elles étaient à la cafétéria, en train de chercher une table pour petit déjeuner.

" Oui, sans problèmes. Je préfère, d'ailleurs. "

Cassandre lui sourit, d'un sourire un peu triste mais rempli de chaleur. Le cœur d'Emmeline fit un bond dans sa poitrine et elle se sentit immédiatement stupide d'être ainsi intimidée par une femme dont elle venait à peine de faire la rencontre. Elles s'installèrent à table et commencèrent à manger.

" Qu'est-ce que tu fais dans la vie, Emmeline ? "

Dans la bouche de Cassandre, son nom sonnait un peu comme une sucrerie. Elle insistait sur le " E " et s'alanguissait sur les " mm ". Emmeline se sentit à nouveau rougir et maudit sa pigmentation d'être aussi sensible à la chaleur.

" Je… Je suis standardiste dans une agence d'assurances. Ce n'est pas très folichon comme boulot, mais bon, j'arrive à payer mon loyer, quoi. "

" Et qu'est-ce que tu as comme loisirs ? Je suppose que tu ne passes pas ta vie au téléphone, je me trompe ? "

Le petit rire de Cassandre tinta à ses oreilles comme une cascade de cristal. Elle rit aussi, par plaisir de mêler sa voix à la sienne.

" Ben… Non, en effet, je n'aime pas trop le téléphone. J'aime bien marcher, découvrir de nouveaux endroits, prendre des photos, et puis écrire aussi. "

" Ah ! " dit Cassandre d'un air intéressé. " Tu écris des livres ? "

" Non, des nouvelles, mais trois fois rien, hein. Comme ça, pendant mon temps libre. J'écris comme l'inspiration me vient. "

" C'est très intéressant, ça. J'aime beaucoup lire. Peut-être un jour pourrais-tu me montrer… Enfin, si ça ne te gêne pas… "

Cela gênait un peu Emmeline qui n'avait pas l'habitude de montrer ses écrits à des étrangers, ni à ses proches, d'ailleurs, sauf à quelques-uns, notamment à Noëlie. Cela ne lui avait pas été particulièrement profitable d'ailleurs. Non, il ne fallait plus y penser ! Peut-être Noëlie avait-elle été très critique à son égard, mais cela ne voulait pas dire qu'elle était nulle. D'autres personnes apprécieraient peut-être son style. Peut-être même que Cassandre deviendrait une fervente admiratrice ! Elle hocha donc la tête en signe d'acquiescement, puis changea de sujet.

" Et toi, qu'est-ce que tu fais dans la vie ? "

" Ah, moi… Je suis photographe et artiste-peintre. Et parfois, quand les mois sont difficiles, je fais de l'intérim ! " Elle éclata d'un petit rire avant d'ajouter : " Oui, être artiste ne paie pas forcément très bien. J'aime beaucoup cette croisière, c'est la première fois que je suis sur un bateau et je découvre de nouveaux sujets à prendre en photo, notamment la mer. C'est fou à quel point elle peut changer de couleur selon les heures, selon le temps qu'il fait, même selon l'orientation du bateau ! Je ne me lasse pas de la regarder. "

En disant ces mots, elle avait planté ses yeux dans ceux d'Emmeline qui eut soudain l'impression qu'elle parlait d'elle. Plutôt que de s'appesantir sur cette pensée qui l'aurait fait rougir, elle détourna le regard et jeta un œil par la fenêtre. D'ici, elle voyait un petit bout de la Méditerranée, d'une couleur bleu foncée en ce début de matinée. C'était très joli, en effet ! Revenant à Cassandre elle s'aperçut que cette dernière ne l'avait pas lâchée des yeux et ouvrait la bouche pour lui dire quelque chose. Une voix sur sa droite l'interrompit.

" Ah, te voilà ! Franchement, tu es une belle salope ! "

Emmeline tourna la tête et vit le visage rouge de Tina à peine éloigné d'un mètre. Elle s'était arrêtée à sa table, un verre de jus d'orange à la main et la regardait d'un air furibond.

" Nous passons une nuit merveilleuse et toi, tu t'enfuis au petit matin, sans un mot, en me laissant en plan comme une malpropre ! Je dois le prendre comment ? Et cette traînée, là, c'est ta nouvelle conquête, c'est ça ? Attention mademoiselle, parce que cette fille n'est qu'une aguicheuse, elle va vous entraîner dans son lit pour profiter de vous une nuit et vous laisser tomber le lendemain. Ah pour ça oui, c'est une belle salope ! Une belle salope ! "

Emmeline, effrayée, regarda Cassandre dont le regard s'était assombri, puis tourna à nouveau les yeux vers Tina, juste à temps pour recevoir tout le contenu de son verre en plein visage suivi de l'objet, qui la heurta au front. La jeune femme blonde se détourna ensuite et sortit à grands pas de la cafétéria.

Emmeline se tenait le front, pliée en deux sur son plateau aspergé de jus d'orange. Une douleur lancinante pulsait à l'endroit où le verre avait heurté son visage et ses yeux la piquaient. De petites gouttes tombaient de son menton pour s'écraser sur la table, mais elle ne les sentait pas, noyée par la douleur et la honte. Maintenant que Cassandre était au courant de son acte impardonnable, elle ne voudrait probablement plus la voir et elle aurait raison ! Une fille qui couchait avec n'importe qui et laissait tomber ses conquêtes comme de vieilles chaussettes ? Elle-même n'en voudrait pas ! Elle se sentait sale, comme quelqu'un qui se serait roulé plusieurs heures dans la boue.

Des larmes vinrent s'ajouter au jus d'orange. Ses épaules se soulevèrent et s'abaissèrent au rythme des sanglots qui l'envahissaient. Elle resserra sa prise sur son visage, comme pour le faire disparaître sous la paume de ses mains. Elle n'était qu'une moins que rien ! Noëlie avait raison ! Qui voudrait d'elle, alors qu'elle ne savait pas se conduire correctement ? Elle ne savait que faire le mal !

Une main lui toucha l'épaule, une autre lui tendit une serviette, qu'elle attrapa sans la voir et appliqua sur son visage en feu. Cassandre qui, aussi surprenant que cela puisse paraître, ne s'était pas enfuie, l'aida à essuyer une partie du jus d'orange et des larmes avant de lui soulever le menton et d'écarter la main collée à son front. Emmeline, épuisée par les sanglots, se laissa faire sans réagir.

" Hé bien, je crois que tu vas avoir une belle bosse ! Elle n'y est pas allée de main morte, dis donc ! "

" Je… C'est de ma faute… J'ai… "

" Chut chut chut ! " Dit Cassandre en posant un doigt sur ses lèvres, la réduisant au silence.

" Tu sais quoi ? On va récupérer quelques croissants et quelques sachets de thé et je vais te raccompagner à ta cabine pour finir le petit déjeuner. Comme ça tu pourras te débarbouiller un peu. "

Son sourire était si éclatant qu'Emmeline eut envie de l'embrasser. Elle rougit immédiatement, un peu honteuse, et se leva à la suite de Cassandre qui lui avait mis deux croissants dans les mains.

            Quand elles arrivèrent à sa cabine, Emmeline s'arrêta, gênée, et regarda Cassandre. Elle se sentait tout à coup très intimidée de sa présence ici, devant sa porte, alors qu'elles se connaissaient à peine, d'autant plus que la jeune femme ne la laissait pas indifférente ! Brusquement, elle eut envie de se précipiter dans sa cabine et de lui fermer la porte au nez, par peur de ce qui pourrait se passer. Cassandre sembla lire dans ses pensées, car un sourire ironique se dessina sur son visage.

" Alors, tu as peur de me laisser entrer ? Ne t'inquiète pas, je ne vais pas te violer ! "

Emmeline rougit violemment et baissa la tête, encore plus gênée.

" Hé ! Je disais juste ça pour plaisanter, hein, je ne voulais pas te mettre mal à l'aise ! Si tu veux, je te laisse te reposer et puis on se verra plus tard. Tu es d'accord ? "

Emmeline acquiesça, les yeux toujours baissés.

" Très bien, alors disons que je viens te chercher d'ici deux heures, pour aller déjeuner. Ça te laisse le temps de te débarbouiller et de dormir un peu parce que d'après ce que j'ai compris, tu as eu une nuit très courte ! "

Emmeline leva la tête juste à temps pour la voir cligner de l'œil, puis se détourner.

" A tout à l'heure Emmeline ! Je repasse à midi et demi ! Sois prête ! "

" A tout à l'heure… "

Emmeline entra dans sa cabine un peu hébétée et faillit se jeter sur le lit pour dormir. Elle se retint juste à temps, se souvenant que ses vêtements étaient imprégnés de jus d'orange. Changeant de trajectoire, elle rejoignit la salle de bains, ouvrit les robinets et remplit la baignoire d'une eau chaude et parfumée. Se délasser dans un bon bain, voilà ce dont elle avait besoin !

                                                                                 

            Deux heures plus tard, Cassandre frappait à sa porte, toute guillerette. Emmeline, changée et reposée, lui ouvrit et soutint son regard sans rougir. Quelle surprise de voir que cette femme mystérieuse était finalement très joyeuse et souriante. Elle qui avait cru avoir affaire à une sauvage ! Elle lui sourit et prit son sac pour sortir.

" Viens, Emmeline, je nous ai réservé une table au restaurant Indien, comme ça il y aura moins de risques de rencontrer cette harpie et ses verres de jus d'orange ! "

Emmeline s'assombrit un peu à cette évocation.

" Oui, je suis désolée, c'est de ma faute… Je n'aurais pas dû agir comme je l'ai fait, j'ai abusé d'elle… "

" Tu plaisantes ? Cette fille t'a tourné autour toute la soirée, elle t'a chauffée à mort ! Je comprends que tu sois tombée dans ses bras, elle le désirait tellement que j'avais l'impression de voir un néon au-dessus de sa tête qui disait : " Oh oui, prends-moi, je le veux ! " "

Elle éclata de rire, suivie par Emmeline qui se sentit beaucoup plus détendue à ces paroles et prit note mentalement du fait que Cassandre l'avait observée au moins une partie de la soirée pour avoir remarqué le manège de Tina. Cela lui faisait bien plaisir !

            Elles passèrent un agréable moment au restaurant, se racontant un peu leurs vies respectives. Cassandre habitait à Paris, dans le 5e arrondissement. Elle ne payait pas de loyer, car c'était un héritage de sa grand-mère qui, à sa mort, avait partagé ses biens entre ses trois petits enfants, ne laissant à ses parents que son argent. Elle aimait beaucoup son quartier, non loin du jardin du Luxembourg. C'était très calme parce que l'appartement donnait sur une toute petite rue peu fréquentée. Sa passion, c'était la photographie. Elle avait suivi des cours dans une école réputée avant de se lancer seule dans le métier. Au début, elle avait eu du mal à percer, jusqu'au moment où elle avait rencontré une femme, photographe réputée, qui lui avait présenté toutes ses relations et l'avait aidée à se faire un nom. Leur liaison avait duré peu de temps et elles s'étaient quittées en bon termes, l'amitié ayant pris le pas sur l'amour.

Emmeline était impressionnée qu'on puisse quitter quelqu'un tout en restant amie avec, car elle en était incapable. Elle avait coupé les ponts avec toutes ses ex et n'envisageait même pas de les revoir un jour. Surtout pas Noëlie.

" Tu sais ", lui dit Cassandre quand elle lui fit part de cette réflexion, " ce n'est pas quelque chose que je fais régulièrement. En fait, Erika est la seule avec laquelle je sois restée en bons termes. Alors qu'avec Rachel… "

" Qui est Rachel ? "

            Cassandre soupira, le visage empreint d'une douce tristesse.

" Rachel est la femme avec qui je comptais faire ma vie. Nous nous étions rencontrées à l'anniversaire d'une amie et ne nous étions plus quittées. Au bout de trois mois, nous habitions ensemble. Nous avions même acheté une maison ! Mais Rachel était quelqu'un d'instable, qui ne pouvait pas se détacher de sa précédente compagne. Au bout d'un an, elle était partie tout un weekend dans le sud parce que cette fille l'avait appelée et la voulait à ses côtés. Après s'être aperçue qu'elle se jouait d'elle, elle m'avait suppliée pour que je la reprenne, et j'avais accepté ! Quelle idiote ! Encore trois mois et elle avait recommencé ! C'est elle qui m'a quittée. Nous avons vendu la maison et c'est alors que j'ai emménagé chez ma grand-mère, qui était encore bien portante à l'époque. Et si mémé n'avait pas été là… "

            Laissant sa phrase en suspens, Cassandre tourna le regard vers la mer et la fixa d'un air absent. Emmeline, peinée pour elle, se maudissait d'avoir posé cette question. Voir de la tristesse sur un aussi beau visage lui était insupportable. Elle faillit lui poser la main sur le bras, mais se ravisa, intimidée. La main atterrit sur la table, à quelques centimètres de celle de Cassandre.

" Comme je te comprends ! Moi aussi j'ai vécu une histoire catastrophique avec une femme. Elle s'appelait Noëlie et… "

            Sa gorge se serra à cette évocation et elle ne put continuer. La cicatrice était encore vive.

Cassandre l'observa un instant, puis secoua la tête. Un magnifique sourire illumina son visage.

" Mais regarde-nous, aussi tristes que des collégiennes ayant leur première peine de cœur ! Tout ça, c'est du passé, c'est derrière nous, nous ne devrions même pas y penser ! Nous voilà toutes les deux en train de manger un délicieux repas indien sur un magnifique bateau et, au lieu d'en profiter, nous sommes presque au bord des larmes ! C'est idiot ! Regarde la mer, à quel point elle est immense ! Regarde comme elle est bleue ! Et le ciel ! Pas un seul nuage ! C'est quelque chose que nous ne voyons pas souvent dans notre région grise et terne ! La vie est belle, encore plus belle que ce bateau et toute cette eau baignée par le chaud soleil de l'été ! Regarde, c'est si beau que j'en viendrais presque à déclamer des vers ! Je me transforme en poétesse grâce à cette croisière ! "

Emmeline rit à cette plaisanterie qui chassait les mauvaises pensées de son esprit. Elle regarda la mer et le ciel et se dit que Cassandre avait raison : cette croisière était un pur délice ! Il fallait en profiter.

A la fin du repas, Cassandre planta son regard dans le sien.

" Tu as l'air très fatiguée. C'est probablement ton travail ou ta vie qui est assez stressante. Si j'étais médecin, je te prescrirais quelques heures de relaxation dans un centre de soins comme celui que nous avons sur le bateau. Ils font des forfaits massages et sinon, nous avons un accès gratuit à la piscine et au jacuzzi ! Ça te dit ? "

            Emmeline réfléchit quelques instants. Le bateau était à quai depuis quelques heures et elle aurait voulu visiter un peu Cannes avant de repartir, même si la perspective de passer la moitié de la journée à marcher dans les rues, écrasée par la chaleur, ne lui paraissait pas très réjouissante dans l'état de fatigue où elle se trouvait. Elle jeta un œil à l'extérieur, mais se souvint au même moment que, du restaurant, on ne voyait que la mer, la fenêtre ouvrant sur le large. Elle regarda à nouveau Cassandre, indécise.

" Hé bien… C'est une bonne idée, c'est vrai, mais j'aurais bien voulu descendre un peu à terre avant. Oh, pas très longtemps, hein, juste le temps de me promener sur la croisette comme les stars ! "

Elle cligna de l'œil, se surprenant elle-même par ce geste envers une femme qui l'intimidait. Puis elle ajouta :

" Mais en fin d'après-midi, quand je serai rentrée, ça me dirait bien de visiter un peu la partie spa du bateau. En plus, j'ai un peu mal au dos, alors ça tombe très bien ! "

            Cassandre la fixa un moment, puis lui demanda :

" Tu sais, moi aussi j'ai bien envie de visiter Cannes. Ça te dérange si je t'accompagne ? "

Non, pas du tout, ça ne me dérange absolument pas, bien au contraire ! Je meurs d'envie de passer la journée avec une femme de rêve comme toi !

" Non, ça ne me dérange pas. Comme ça, je courrai moins le risque de me perdre, enfin, sauf si tu as autant le sens de l'orientation que moi ! "

            Elle eut un petit rire qui fut repris par Cassandre.

" Ne t'inquiète pas ", lui rétorqua celle-ci, " je m'y retrouverais même dans le labyrinthe du minotaure ! "

Et moi je déroulerais bien le fil d'Ariane pour t'y retrouver…

            Elles sortirent quelques minutes plus tard et convinrent de se retrouver une demi-heure plus tard à la passerelle de débarquement.

 

 

13h30. Emmeline attendait à côté de la passerelle, vêtue d'un pantacourt noir qui amincissait un peu ses fesses, qu'elle jugeait trop grasses, et d'un petit débardeur rouge. Quand elle vit arriver Cassandre vêtue d'un haut moulant mettant en valeur ses bras bronzés et musclés ainsi que d'un pantacourt lui donnant une allure sportive, elle se sentit un peu minable avec ses bras blancs comme des cachets d'aspirine et ses bourrelets. Mais la jeune femme posa les yeux sur elle et son visage s'illumina, accélérant soudain les battements de son cœur. Emmeline se sentit tout à coup intéressante et c'est avec un grand sourire qu'elle accueillit l'arrivée de sa nouvelle amie. Elles descendirent ensemble sur le quai.

" Alors ", dit Cassandre en déployant son plan, " voyons un peu. Il y a un circuit touristique à pied qui nous fait découvrir la vieille ville avec ses boutiques et ses restaurants pittoresques, une église, un château et une chapelle. Ensuite on revient par une rue piétonne et on visite la ville moderne, où se trouvent les magasins chics et la fameuse croisette ! Ça te dit ? "

" Oui, bien sûr ! Allons-y ! "

            Elles entamèrent donc la visite de la ville, côte à côte, Cassandre ayant toujours son appareil photo prêt pour une prise de vue intéressante. Elles admirèrent le vieux port avec sa cohorte de voiliers et ses quelques yachts, puis remontèrent le quai St Pierre jusqu'à l'Hôtel de Ville, où elles tournèrent à gauche en direction de la Place de la Castre. Emmeline n'en revenait pas de visiter Cannes avec cette femme superbe qu'elle venait juste de rencontrer. Totalement focalisée sur cette idée, elle prêtait à peine attention à ce qui l'entourait. Quand Cassandre la tira de sa rêverie en lui proposant de visiter l'église, elle s'aperçut qu'elles étaient arrivées en haut de la rue, sur la place. En passant la porte de l'édifice, le silence tomba sur elles, en même temps que la fraîcheur caractéristique des bâtiments religieux. Emmeline était athée, mais elle aimait beaucoup visiter ce genre d'endroit, à cause de la paix et du calme qui y régnaient. Cela l'apaisait.

A l'intérieur, quelques touristes faisaient lentement le tour, silencieux ou discutant à voix basse. Certains prenaient en photo des vitraux ou des statues, d'autres se contentaient de regarder, les mains derrière le dos, le nez en l'air. Une ou deux personnes se recueillaient, assises sur des prie-Dieu. Emmeline s'avança dans la nef, les yeux grands ouverts pour ne pas en perdre une miette. Dès son entrée dans ce qu'elle considérait comme un sanctuaire hors du temps, ses soucis avaient fait retraite au fin fond de son esprit. Elle se sentait bien.

Derrière elle, Cassandre sortit son appareil photo et le régla pour pouvoir photographier avec succès dans la pénombre. Elle prit quelques vitraux, l'autel et une ou deux statues, puis se concentra sur son modèle préféré du moment : Emmeline, qui visitait sans se rendre compte de rien. Cassandre la visa et prit une série de clichés sans se faire remarquer. Satisfaite, elle remit son appareil en bandoulière et rattrapa la jeune femme qui n'avait rien remarqué.

            Plus tard, elles redescendirent par la rue Meynadier et en admirèrent les petites boutiques.

" J'adore les rues piétonnes ! " S'écria Cassandre. " Je trouve ça très pittoresque ! Et celle-ci n'a rien à envier à celles que j'ai pu remonter dans certaines villes du sud comme Toulouse ou Bordeaux. C'est charmant ! Oh ! Regarde ces chaussures ! Elles font très classe, tu ne trouves pas ? Et là, ces éclairs au chocolat ! Ça ne te fait pas envie ? "

" Ben… en fait je préfère largement les éclairs au café… "

            Cassandre eut un petit rire cristallin et lui fit un clin d'œil avant de rentrer dans la pâtisserie, dont elle ressortit deux minutes plus tard, une boîte à gâteaux dans les mains. Ce fut au tour d'Emmeline de rire.

" Tu sais, il n'y a pas longtemps, j'ai lu un livre en anglais qui s'appelait " A Year in the Merde ". Ça raconte l'histoire d'un anglais qui vient s'installer en France, et il y a un passage sur les Français à la boulangerie qui m'a fait mourir de rire ! Il dit que la boulangerie est le seul endroit où les Français ne cherchent pas à gruger dans la file d'attente, ils se mettent bien en rang et attendent patiemment leur tour, et quand ils ont le malheur de commander une pâtisserie, la boulangère met bien cinq minutes à emballer le gâteau dans un emballage très sophistiqué, avec un joli ruban, comme si c'était un cadeau, et l'Anglais est à la fois amusé et déçu, parce que lui, tout ce qu'il voulait, c'était manger sa pâtisserie tout de suite, sans devoir perdre trois heures à défaire un emballage ! "

Cassandre la regarda avec grand sérieux, puis posa les yeux sur la boîte, avant de revenir à Emmeline.

" Donc, ce que tu essaies de me dire, c'est que j'aurais dû demander à la dame de me donner les gâteaux comme ça, sans emballage, parce que tu ne veux pas perdre de temps à l'ouvrir, c'est bien ça ? "

            Emmeline éclata de rire, tout en se donnant une grande gifle mentale pour la mauvaise qualité de ses blagues. Cassandre éclata de rire à son tour et, emportée par son élan, lui prit le bras pour remonter la rue.

            Elles marchèrent ainsi pendant deux bonnes heures, riant, bavardant, prenant des photos et mangeant leurs éclairs. La croisette donna l'occasion à Emmeline de crâner avec ses Ray-ban et Cassandre, qui trouvait qu'il manquait encore un petit quelque chose pour qu'elle ait vraiment l'air d'une star, s'éclipsa quelques minutes pour revenir toute souriante, un chapeau à la main.

" Mademoiselle Emmeline de Vayonca, je vous prie de bien vouloir accepter ce modeste présent de ma très humble main. Considérez cela comme un cadeau d'une… admiratrice ! "

            Emmeline, pour cacher la rougeur qui prenait un malin plaisir à envahir ses joues, fit une courbette avant d'attraper le chapeau pour le poser sur sa tête. Puis elle se mit à marcher la tête haute, comme une star, tandis que Cassandre jouait les photographes de mode.

" Par ici mademoiselle, faites face au soleil pour illuminer encore plus votre visage ! Oui, c'est bien, tournez-vous, face à l'appareil ! Ah, ce chapeau vous va à ravir, je suis persuadée que beaucoup de femmes aimeraient pouvoir vous l'ôter dans un moment plus intime que cette petite marche sur la croisette ! Allons, ne rougissez pas ! Si, rougissez, cela vous rend encore plus charmante ! Souriez pour la photo ! Attention, le petit oiseau va encore sortir ! "

            Emmeline ne savait plus trop que penser. Elle n'avait pas l'habitude d'être photographiée sous toutes les coutures, mais cela ne lui déplaisait pas. Les petites phrases enjôleuses de Cassandre lui déplaisaient encore moins, même si elles avaient une fâcheuse tendance à la faire rougir encore plus. Prétexter l'extrême chaleur ne fonctionnait visiblement pas, Cassandre n'était pas dupe. Elle avait bien remarqué sa gêne et prenait un malin plaisir à en jouer.

Emmeline finit par se lasser de ce petit jeu et proposa de retourner au bateau. De toute façon il était grand temps de rentrer, car on levait l'encre dans moins d'une heure.

            Une fois revenues à bord, elles décidèrent de regagner leurs cabines respectives afin de prendre leurs affaires pour les sports aquatiques.

" Je passe te chercher dans une demi-heure ! " Lança Cassandre avant de se diriger vers sa cabine.

Emmeline eut à peine le temps d'acquiescer de la tête que la jeune femme avait déjà disparu par une porte. Elle rentra donc à sa cabine et prépara ses affaires pour une petite heure de détente.

A l'heure dite, Cassandre était à sa porte, vêtue d'un pantacourt qui lui allait à la perfection et mettait en valeur sa taille fine, et portant en bandoulière un sac de sport noir à rayures blanches. Emmeline se sentit un peu gauche dans son short qui mettait surtout en valeur ses grosses cuisses et ses hanches un peu trop larges. Elle n'avait pas de t-shirt long et ne pouvait donc pas cacher ses bourrelets qui, elle en était sûre, dépassaient de tous côtés. Elle soupira et attrapa son sac à dos.

" Allons-y ", dit-elle simplement en fermant la porte de sa cabine.

Cassandre lui emboîta le pas, puis passa devant pour lui montrer le chemin. Emmeline en profita pour admirer sa démarche élégante et sûre d'elle ainsi que sa taille fine. Elle mourait d'envie de l'entourer de ses bras, mais rejeta cette pensée tout au fond de son esprit, se concentrant sur la perspective de se rafraîchir.

            Elles commencèrent par la piscine. Emmeline, un peu intimidée de montrer ses formes qu'elle jugeait bien trop graisseuses à son goût, se précipita dans l'eau sans attendre que Cassandre soit sortie de sa cabine. Elle ne verrait ainsi que le haut de son corps, suffisamment présentable pour n'avoir pas à en rougir. Elle attendit au bord que sa nouvelle amie sorte des vestiaires et faillit tomber à la renverse en l'apercevant. Cassandre avait enfilé un maillot de bains deux pièces orange, qui mettait en valeur ses formes avantageuses, notamment en laissant entrevoir bien plus que la naissance de ses seins. Ses fesses étaient rondes et musclées, ses jambes parfaites, son ventre plat le résultat de longues heures de pratique à la salle de sport. En la voyant, Emmeline avait à la fois envie de caresser ce corps parfait et de se cacher dans un trou de souris pour éviter que Cassandre ne pose les yeux sur le sien, qui lui donnait l'impression de n'être qu'un brouillon en comparaison. Elle pensa à la peau d'orange qui entourait ses cuisses et eut honte d'elle-même. Elle faillit quitter la piscine, mais se ravisa en voyant la jeune femme s'approcher d'elle, s'asseoir sur le rebord et tremper ses jambes dans l'eau.

" Alors Emmeline, tu ne m'attends pas pour plonger ? "

" Bah, tu sais, j'avais un peu chaud, alors, euh… " Répondit Emmeline en rougissant.

La jeune femme éclata de rire et entra dans l'eau.

Cassandre allait si vite qu'Emmeline ne parvenait pas à la suivre. Au bout de quelques longueurs, cette dernière s'arrêta, épuisée, pour la regarder nager. Cassandre nageait avec des gestes souples, son visage entrant et sortant de l'eau à intervalles réguliers, au rythme de ses bras. Concentrée sur son objectif, elle semblait ne pas prêter attention à ce qui l'entourait. Impressionnés, les nageurs qui l'environnaient s'écartaient à son passage. Emmeline était émerveillée de cette fluidité avec laquelle elle évoluait, faisant corps avec le liquide qui s'ouvrait devant elle. Si elle avait pu en faire un film, elle l'aurait regardé en boucle pendant le restant de ses jours ! Elle savait que ses pensées étaient stupides, mais ne pouvait pas s'en empêcher. Cette femme était si belle !

Cassandre s'arrêta à sa hauteur et la regarda en souriant.

" Alors, tu es fatiguée ? "

" Oh oui, tu sais, je n'ai pas l'habitude de faire du sport, je m'épuise vite. Et puis, j'ai un peu mal aux bras, je crois que j'ai un peu trop forcé pour aujourd'hui. Je ne vais jamais à la piscine... "

Cassandre sourit à nouveau et lui proposa de sortir pour se rendre au jacuzzi.

" Ça nous détendra ! Et puis, ça fera du bien à tes pauvres muscles maltraités ! "

Emmeline hésita un peu, un peu honteuse de son corps qui était loin d'être parfait, mais elle n'avait pas le choix : Cassandre l'attendait. Elle sortit donc de l'eau, mais se précipita sur sa serviette pour en entourer sa taille. Cassandre l'observait d'un air amusé. Quand elle la rejoignit, la jeune femme aux yeux verts lui sourit.

" Pourquoi caches-tu ton corps avec cette serviette ? "

Emmeline rougit, décontenancée.

" J'ai… des rondeurs. Je ne suis pas comme toi, je ne fais jamais de sport et je mange un peu trop. J'ai les fesses flasques et les cuisses, n'en parlons même pas ! "

" Allons-y ", ajouta-t-elle pour changer de sujet.

Cassandre la suivit jusqu'au jacuzzi et la regarda enlever sa serviette et entrer dans l'eau, où elle entra à son tour. Emmeline s'installa et sentit avec délice les mini-jets lui masser le dos. Quand elle tourna la tête vers Cassandre, celle-ci l'observait d'un air indéfinissable.

" Qu'est-ce… "

" Tu sais ", coupa la jeune femme, " je ne trouve pas que tu aies des rondeurs, moi. Je trouve ton corps très beau et très bien proportionné. "

            Emmeline baissa la tête sans répondre, cramoisie.

" Tu dis ça pour me faire plaisir ", maugréa-t-elle. Cassandre lui sourit avec douceur.

" Non, c'est sincère. Je te trouve vraiment très bien faite. "

" Je ne suis pas aussi belle que toi, ça c'est sûr ! " Se défendit Emmeline en rougissant de plus belle.

Cassandre éclata de rire d'un air incrédule et rejeta la tête en arrière, offrant son cou gracieux au regard avide de sa voisine.

" Je crois que ça me plairait beaucoup d'avoir un jacuzzi chez moi ", reprit-elle. " Ça me fait tellement de bien de me plonger dans l'eau chaude et de sentir les jets masser tout mon corps. Ça me détend totalement. Je pourrais y rester toute la journée ! "

Emmeline eut un petit rire, soulagée du changement de sujet.

" Oui, moi aussi j'adore ça, mais je ne pourrais pas y rester tout la journée, parce que j'aurais les doigts tout fripés. On ne sait jamais, ils risqueraient de rester ainsi et de ne plus jamais redevenir lisses ! Je ne voudrais pas ressembler à une vieille femme avant l'heure ! "

Cassandre éclata de rire et la regarda.

" Non, ne t'inquiète pas, tes doigts redeviendront aussi doux et lisses qu'ils l'étaient au départ, j'en suis sûre ! "

Emmeline eut soudain très chaud de constater que Cassandre avait trouvé ses doigts doux et lisses. Elle eut très envie de lui caresser le visage pour le lui faire constater de plus près, mais se retint et détourna le regard. Elle ferma les yeux pour ne plus penser et profiter au maximum des jets d'eau qui lui malaxaient agréablement la peau. Cela la détendit tellement qu'elle faillit s'endormir.

" Emmeline ! Emmeline ! Tu t'endors ? "

            Elle ouvrit les yeux sur le visage rieur de Cassandre.

" Ben dis donc, tu es vraiment fatiguée, toi ! Comment vas-tu résister jusqu'au spectacle qui commence seulement à 22h30 ? On dirait que je vais devoir te coucher avant l'heure, moi ! "

            Elle partit d'un grand éclat de rire et sortit de l'eau, tandis qu'Emmeline se demandait ce qu'elle avait voulu dire par " te coucher ".

" Tu viens, j'ai envie de faire un sauna ! "

            Un sauna ! Emmeline adorait ça ! Si c'était autorisé, elle y passerait des heures de suite ! Elle sortit du jacuzzi et suivit la jeune femme aux yeux verts.

" Je crois que nous allons devoir nous rhabiller, Emmeline. "

" Pourquoi ? Il n'y a plus d'eau ? "

" Ah ah ah ! J'adore ton humour ! " Dit Cassandre en la regardant de ses yeux rieurs.

" Non, c'est simplement que le sauna se trouve au complexe de remise en forme, de l'autre côté du bateau ! Nous allons devoir marcher un peu. "

            Emmeline soupira bruyamment. Elle serait bien restée des heures dans le jacuzzi à se reposer. Au lieu de cela il fallait faire l'effort de se rhabiller et de traverser tout le bateau avant de pouvoir enfin profiter de 15 minutes, pas plus, dans le sauna. Cela en valait-il vraiment la peine ?

Un coup d'œil au regard pétillant de Cassandre suffit à la convaincre que oui. Même s'il fallait traverser toute la Méditerranée à la nage, elle le ferait rien que pour que la jeune femme pose ses yeux d'émeraude sur elle.

Mais qu'est-ce qu'il m'arrive ? Je viens à peine de la rencontrer ! Ce n'est pas bon, ça, pas bon du tout ! Je ne la connais pas cette fille, même si j'ai l'impression de l'avoir toujours connue… Je ne sais même pas si elle a quelqu'un dans sa vie, ni rien. Et puis je me suis promis… Plus jamais ça…

            Pendant qu'elles étaient à la piscine, le bateau avait repris le large. Le soleil de cette fin d'après-midi se reflétait sur la mer en scintillant. Emmeline en fut tout éblouie. Tout à coup Cassandre tendit le bras pour désigner un point à la surface de l'eau.

" Regarde ! Des dauphins ! Tu les vois ? "

" Heu… " Emmeline fixait la mer sans rien y voir d'autre qu'un bleu profond et le reflet argenté de la lumière à sa surface.

Cassandre rit doucement et lui attrapa la tête entre ses mains pour la faire pivoter dans la bonne direction.

" Regarde ! Là ! "

Emmeline, troublée par ces mains chaudes et douces, cligna plusieurs fois des yeux sans rien voir, puis distingua deux traits un peu plus sombres à la surface. Un nez fin bleu foncé apparut hors de l'eau comme pour lui dire bonjour avant de replonger. Elle tendit le visage, comme si cette action allait lui permettre de mieux voir. Le nez apparut à nouveau, suivi par deux petits yeux rieurs et, à côté, un dos creva la surface avant de disparaître à nouveau. Emmeline sourit sans s'en rendre compte. Elle n'avait jamais vu de dauphins ailleurs que dans des aquariums ou au parc Astérix ! Là ils étaient en pleine nature et les suivaient en leur disant bonjour ! Elle rit de contentement, comme une gamine. Un petit " clic " à côté d'elle lui fit tourner la tête. Cassandre venait de la prendre en photo. Elle rougit, un peu honteuse de s'être laissée aller. Elle avait montré une sorte de faiblesse en se mettant à rire de manière enfantine devant un tel spectacle. Cassandre s'esclaffa devant son air gêné.

" Ne fais pas cette tête ! Je trouve cela charmant d'être heureuse de voir des dauphins ! Les gens sont tellement blasés de nos jours ! C'en est effrayant ! "

Emmeline, flattée, était aussi soulagée de voir que Cassandre ne se moquait pas d'elle. Elles observèrent les dauphins quelques instants en bavardant de choses et d'autres, puis Cassandre s'écarta du bastingage et la regarda en souriant.

" Bon, on va dans le sauna ? "

Emmeline hocha la tête et suivit son amie jusqu'au complexe de remise en forme. Une fois en maillot de bain, elles cherchèrent le sauna et durent demander à une des employées, qui leur indiqua le fond d'un couloir à l'opposé de l'endroit où elles se trouvaient, avant de retourner à ses clients. Elles l'empruntèrent jusqu'à une porte intitulée : " bain de vapeur ", suspendirent leurs serviettes à l'un des porte-manteaux qui se trouvaient là et entrèrent dans le sauna.

A l'intérieur, on ne voyait rien. Emmeline voulut se diriger vers la gauche, mais Cassandre lui attrapa la main et l'entraîna vers le mur du fond. Elles s'assirent côte à côte sur le banc, dans le brouillard. Tout d'abord, Emmeline ne distinguait rien d'autre que le bas de son corps et celui de Cassandre assise à côté d'elle. Elle s'aperçut que ses cuisses s'étalaient sur le banc et, gênée, releva les pieds pour poser son avant-bras sur ses genoux. Cette position étant très inconfortable, elle remit les pieds par terre et posa les mains sur ses cuisses pour les cacher. Puis elle tourna la tête et vit Cassandre l'observer d'un drôle d'air. Gênée par son regard qui la fixait avec insistance, Emmeline se sentit frissonner et baissa les yeux sur le ventre de la jeune femme. Sous l'effet de la chaleur humide, une goutte s'y était formée et commençait lentement à descendre vers son maillot de bain. Elle eut très envie de la retenir du doigt, voire même de se pencher pour la goûter de la langue. L'esprit échaudé, elle détourna brusquement le regard et appuya le dos contre le mur en expirant bruyamment, fermant les yeux avant de les rouvrir sur le brouillard environnant. Elle tourna à nouveau la tête vers sa voisine qui ne l'avait toujours pas quittée des yeux, comme hypnotisée. D'un mouvement lent, Cassandre abaissa le regard pour l'amener sur ses lèvres, puis sur son cou. Elle détailla lentement son corps, de haut en bas, puis remonta pour s'attarder à nouveau sur ses lèvres. Emmeline sentit des picotements dans son ventre.

" Cassandre… "

La jeune femme lui posa un doigt sur les lèvres pour la faire taire, puis le laissa glisser sur son cou. Elle avança ensuite le visage vers elle et s'arrêta à quelques millimètres de sa bouche.

" Je ne sais pas pourquoi tu te caches ", lui murmura-t-elle, " tu es si belle. " Emmeline sentit son souffle chaud alors qu'elle prononçait ces mots et brûla d'envie de supprimer cette distance qu'il restait encore à parcourir avant le contact de leurs bouches respectives. Elle ferma les yeux et sentit le doigt descendre encore jusqu'à la naissance de ses seins et s'arrêter, puis les lèvres de Cassandre traversèrent la distance qui les séparait et se fondirent aux siennes.

Sentant les doigts de la jeune femme descendre le long de son ventre, Emmeline fut parcourue d'un grand frisson de désir. Elle mourait d'envie de l'allonger sur elle pour prolonger ce baiser en un contact plus intime. Et puis tout à coup, une image la frappa de plein fouet : Noëlie qui l'embrassait furieusement elle aussi avant, quelques semaines plus tard, de la rejeter sans raison. Une sueur froide remplaça le désir et descendit toute sa colonne vertébrale. Elle rompit le contact et regarda Cassandre, la gorge nouée.

" Je suis désolée, je ne peux pas. "

Elle se leva et quitta précipitamment le sauna, laissant la jeune femme brune interloquée. Se ruant au vestiaire, Emmeline attrapa ses affaires dans son casier et s'engouffra dans une cabine pour se changer. Elle en pleurait presque ! Quelle stupidité la poussait à renouveler cette erreur, à oublier la résolution, prise un an auparavant, de ne pas retomber dans une relation amoureuse ? Après sa rupture, un début de dépression l'avait forcée à prendre des cachets pendant plus d'un mois. Elle pensait être guérie, mais il avait fallu que son cœur s'ouvre à nouveau pour que resurgisse cette terrible cicatrice. Retrouver cette intolérable souffrance était hors de question ! Être rejetée lui était insupportable et c'était bien le risque qu'elle courait à présent que Cassandre était entrée dans sa vie ! Le bonheur lui était interdit !

            Elle s'enroula dans sa serviette et s'assit sur le banc, les nerfs en pelote, la tête entre les mains. Elle tenta de vider son esprit, de ne plus penser à rien.

            Une voix l'appela de l'extérieur.

" Emmeline ! "

            Elle l'ignora.

" Emmeline ! Je sais que tu es là ! Ouvre-moi ! "

Cassandre. Il ne fallait surtout pas qu'elle la voie dans cet état. Elle se recroquevilla sur elle-même.

" Emmeline, si tu n'ouvres pas la porte, je te jure que je les défonce toutes l'une après l'autre jusqu'à trouver la bonne cabine ! "

            Certaines femmes qui occupaient les cabines voisines râlèrent de mécontentement, mais Cassandre l'appela à nouveau.

" Emmeline, je compte jusqu'à trois ! Un… Deux… "

            Emmeline ouvrit lentement la porte. Cassandre la repoussa gentiment et pénétra dans l'espace restreint de la cabine. Elle la regarda et, au moment d'ouvrir la bouche pour parler, vit la jeune standardiste éclater en sanglots. Elle se ravisa et l'entoura de ses bras pour la bercer tendrement.

" Qu'est-ce qui se passe ? " lui chuchota-t-elle à l'oreille. " Pleure mais parle-moi dès que tu seras en état. Je sais qu'on vient juste de se rencontrer, mais j'ai déjà l'impression de te connaître ; te voir pleurer me fait mal au cœur. "

            Emmeline ouvrit la bouche mais aucun son ne sortit tant les sanglots lui serraient la gorge. Elle enfouit son visage dans le creux de l'épaule de Cassandre et pleura tout son soûl.

            Quand ses épaules eurent fini de tressauter et que ses larmes semblèrent taries, elle eut froid. Cassandre la frotta énergiquement avec la serviette, puis l'aida à se changer, non sans en profiter pour admirer ses formes dont ses doigts brûlaient de suivre les contours. Ils n'en firent rien et restèrent sagement à ses côtés pendant qu'elle quittait la cabine pour prendre ses affaires et se changer à son tour. Puis elle retourna chercher Emmeline et l'accompagna vers la sortie.

" Viens, nous allons chercher un endroit tranquille pour discuter. "

Il était tard. La plupart des passagers étaient rentrés se préparer pour le dîner, laissant la majeure partie des transats inoccupés. À l'arrière du bateau, elles trouvèrent un endroit un peu isolé et s'y installèrent, silencieuses. Cassandre fut la première à rompre le silence.

" Tu sais, tout à l'heure, quand nous nous sommes embrassées… Je me suis sentie très bien. Cela ne m'était pas arrivé depuis très longtemps. "

            Emmeline prit un moment pour répondre, partagée entre la joie de l'entendre dire ces mots et la souffrance de sa dernière relation.

" Moi aussi… Mais j'ai très peur… "

Elle s'arrêta. Cassandre tourna la tête vers elle et attendit qu'elle reprenne. Emmeline prit une large inspiration et continua, la voix un peu chavirée.

" J'ai peur… parce que ma dernière relation s'est très mal terminée, alors qu'elle avait si bien commencé ! Noëlie - mon ex, tu te souviens - m'a plaquée comme ça du jour au lendemain. Enfin non, disons que je l'avais senti venir parce qu'elle était devenue très distante, mais ça m'a quand même fait très mal de me sentir rejetée - parce qu'elle m'a rejetée, elle ne m'aimait plus, ne me supportait plus - j'ai fait une dépression après notre rupture. Je croyais que c'était guéri, mais t'embrasser… ça a tout fait resurgir. C'était comme si tout allait recommencer, comme si j'allais entrer à nouveau dans une relation pour être rejetée, encore et encore, jusqu'à la fin des temps ! "

Elle s'arrêta, au bord des larmes. Elle posa la paume de ses mains sur ses yeux et appuya comme pour les enfoncer dans leurs orbites. Ne plus penser… Ne plus avoir à supporter ce chagrin, ce désespoir !

Cassandre lui posa la main sur le bras et se contenta de le lui caresser en silence. Elle ne comprenait que trop bien sa douleur, elle qui avait mis pratiquement trois ans à se remettre de sa relation avec Rachel. Elle aurait voulu pouvoir lui dire que tout serait simple à présent qu'elles s'étaient rencontrées, mais n'ignorait pas que cela aurait été lui mentir et se mentir à elle-même. La simplicité n'existait pas en matière de couple, ou alors elle se cantonnait aux autres. Elle continua de lui caresser le bras en priant pour qu'Emmeline ne décide pas de tout arrêter là, maintenant, et de ne plus jamais la revoir.

Elles restèrent silencieuses quelques instants, Emmeline prostrée sur son transat et Cassandre lui caressant le bras. Puis la jeune femme releva la tête et plongea le regard dans ces yeux verts qui l'avaient tant frappée. Cassandre attendit, le cœur battant.

" Je veux essayer ", dit simplement sa partenaire. Elle rapprocha son transat et se blottit dans ses bras, apaisée. L'avenir était encore à construire, ensemble.







Depuis le 21/02/2009