Ton retour

Chapitre 1




Elle est là, devant moi, encore plus belle que dans mon souvenir. Douze ans que je ne l’ai vue qu’à travers le petit écran ou sur papier, douze ans que j’essaie de l’oublier, douze ans que je souffre, douze ans qu’elle avait promis…

-« Je viendrai te chercher » m’avait-elle juré. Je ne l’avais plus jamais revue.

Oh, bien sûr, pendant quelques temps, elle m’a écrit, envoyé des mails, des photos. On s’appelait souvent, puis rarement. Et la distance nous a séparées, inexorablement. Même plus une carte pour mon anniversaire.

Dès le premier regard, je sais que rien n’a changé. Les mêmes frissons, la même envie de me blottir dans ses bras, l’attraction incontrôlable de nos deux corps. Tout ressurgit comme si nous nous étions quittées hier.

Pourtant, tout a changé. En douze ans, tout change. Nous avons mûri. Nous avons grandi. Tant de choses se sont passées en douze ans.

-« Salut, toi. J’espérais te trouver ici. Julie m’a donné ton adresse. Tu es toujours aussi belle, ma chérie. »

Elle ne manque pas de culot. Elle débarque sans prévenir, et elle croit que je vais tomber à ses pieds. Comme si je l’avais attendue pendant douze ans. Je l’ai attendue pendant douze ans. Mais je refuse de lui montrer mon malheur. J’étais une jeune fille pleine de projets, vouée à un avenir prometteur. Elle a tout détruit. Elle m’a détruite. La seule chose qu’il me reste, c’est mon orgueil. Je vais bien, tout va bien. En tous cas, c’est ce que je veux qu’elle croie !

-« Salut. Qu’est-ce que tu viens faire ici ? Je n’ai pas de temps à te consacrer. »

Je prends conscience de ma position : je reviens de mon jogging. Je n’ai jamais lâché le sport, et mes dix kilomètres de footing quotidien m’aident non seulement à me maintenir en forme, mais aussi et surtout à évacuer tout le mal que j’ai en moi. La douleur morale ne s’évacue qu’avec la douleur physique. Je suis en nage, mon t-shirt est trempé et si je ne file pas sous la douche dans les cinq minutes, je serai malade, une fois de plus. Je suis dure avec mon corps. Je ne l’aime pas. Je le fais souffrir, jour après jour. Et il commence à m’informer des maltraitances que je lui inflige : le moindre virus, le moindre refroidissement, et c’est le lit pendant trois jours au minimum. Et même pendant ces périodes, je continue à lui faire subir les pires tortures !

-« Je dois aller prendre une douche. Qu’est-ce que tu veux, exactement ? »

-« Je voulais te voir, savoir comment tu allais, parler un peu avec toi. Tu m’as manqué. »

-« Il est toujours temps de t’en rendre compte ! Je n’ai vraiment pas le temps maintenant. Une autre fois, peut-être. »

-« Je te donne mon numéro de portable. Appelle-moi, je t’en prie. Nous avons tant de choses à nous dire. »

-« Je ne pense pas, mais bon, si tu veux, quand j’aurai le temps, je t’appellerai. »

Je rentre en la laissant sur le seuil. Je m’appuie sur la porte et me laisse glisser à terre, en sanglots. Je croyais que j’étais guérie, je croyais que j’avais réussi à oublier, je croyais que j’avais pu faire ma vie sans elle, je croyais que je serais indifférente à sa présence. J’avais tort sur toute la ligne. La revoir, même une fraction de secondes, a ravivé des souvenirs que j’avais enfouis au plus profond de moi. Les six mois les plus merveilleux de ma vie, j’ai voulu les effacer de ma mémoire, pour ne plus souffrir. Je l’ai aimée, comme personne n’a jamais aimé. Mais elle m’a abandonnée, quittée pour une carrière sportive qui s’est avérée exceptionnelle.

Lentement, je me lève et me dirige vers la salle de bain. Je reste pendant de longues minutes sous la douche bouillante. Seul le contact de l’eau chaude sur ma peau parvient à me détendre. Eric va rentrer dans une demi-heure et s’il me voit dans cet état, il va encore me faire une scène horrible.

Il était à côté de moi en classe. Il a vécu ma relation avec Fred en copain. Il m’a réconforté dans le désespoir qui a suivi son départ, comme un ami. Peu à peu, nous nous sommes rapprochés. Je me suis raccrochée à lui comme à une bouée, et lorsqu’il m’a demandé, il y a cinq ans, de l’épouser, c’est tout naturellement que j’ai accepté.

Pourtant, depuis quelques temps, il a du mal à assumer mon état dépressif permanent. J’ai un bon boulot, qui me plait, un mari qui m’aime, une belle maison, je prends soin de moi, je fais du sport, je suis jolie. Pour lui, il n’y a aucune raison que je ne sois pas heureuse. Je suis toujours réticente à avoir des enfants. Je suis issue d’une famille nombreuse, et mon désir le plus cher était d’avoir une ribambelle de petits bouts qui courent partout. Mais je n’arrive pas à me décider. Je sais que la présence d’un enfant me serait bénéfique. Mais je doute de ma capacité à le rendre heureux. Et je ne veux pas faire un enfant pour moi, mais pour lui.

Et puis, quelque part, j’ai toujours espéré que Fred reviendrait un jour. Et la présence d’un enfant ne ferait que compliquer les choses. Bien sûr, plus le temps passe et plus son retour devient hypothétique. Mais je continue à vivre avec cet espoir au fond du cœur.

Et là, elle est revenue. Elle est dans ma ville. Elle me cherche et elle a envie de me voir. Et moi, je la chasse comme une malpropre. Elle m’a tellement fait souffrir. Est-ce que je veux me venger et la faire souffrir à mon tour ? La vengeance n’a jamais fait partie de ma façon d’agir. Mais je refuse de revivre une douleur pareille. Je n’y survivrais pas.

Je sors de la salle de bain, passe dans le dressing pour enfiler un t-shirt propre et un jeans. Style décontracté, j’aime ça, en fin de journée. Mon travail d’informaticienne m’oblige à me mettre sur mon trente et un en toutes circonstances. Mon premier réflexe en rentrant est de me changer, au grand désarroi de mon mari, qui voudrait me voir plus féminine quand il revient de son boulot.

Je me dépêche de préparer le souper. Je n’ai ni l’envie, ni le temps, ni la motivation de concocter un repas élaboré. Aujourd’hui, nous nous contenterons de pâtes, comme hier, et certainement comme demain…

En pensant à Fred, je réalise que j’ai laissé son numéro sur la petite table à l’entrée. Je vais le chercher avant qu’Eric ne tombe dessus. Je le mets dans ma poche immédiatement, alors que la porte du garage s’ouvre. Comme je suis là, je me dirige vers la voiture de mon mari qui voit dans ce geste une agréable attention : je l’attendais pour l’accueillir à la maison…

Dès qu’il voit ce qu’il y a au menu, il constate son erreur. Ça ne va pas mieux du tout ! Alors qu’il commence à s’énerver et à hausser la voix, je rentre ma tête dans mes épaules, je mets mes mains dans mes poches. Je touche du bout des doigts le petit papier plié au fond. À son contact, mon esprit vagabonde. Je m’imagine appelant Fred, nous retrouvant à une table pour boire un verre et discuter, rentrant chez moi, faisant l’amour… Eric hurle maintenant. Je ne sais même pas ce qu’il a dit. Mais je m’en fous. Je sais que, maintenant, je ne vais plus me laisser faire.

Comme à son habitude, il sort en claquant la porte. Pour une fois, je suis heureuse de me retrouver seule. Je prends le téléphone et appelle Mme Delcourt, la psychologue que je vais retrouver à chaque fois que ça ne va pas, depuis deux ans. C’est ma mère qui, voyant que je continuais à m’autodétruire malgré mon mariage, m’a conseillé d’aller la voir. C’est elle qui l’a aidé à surmonter son divorce. Je prends un rendez-vous pour demain, vendredi. Eric est à son club, et je n’aurai même pas besoin de lui en parler. Il n’aime pas me savoir chez Mme Delcourt. Pour lui, si je peux en parler à une étrangère, je devrais pouvoir en discuter avec lui.

Depuis tout ce temps, Mme Delcourt essaie de me faire accepter le fait que je sois homosexuelle, que mon mariage est une fuite, une erreur, et que la seule personne que j’ai jamais aimée est cette Fred qui est partie de l’autre côté de l’Atlantique. Mais pour adhérer à cette théorie, il faudrait que je ravale mon orgueil, que j’essaie de la retrouver, que je fasse tout pour lui exprimer mon amour.

Et maintenant qu’elle est revenue ? Qu’est-ce que je fais ? Je me précipite dans ses bras ? On efface tout et on recommence ? Je fais une croix sur douze années de souffrances, de déprime, d’amour et de haine, d’absence, de manque, de mensonges ?