Le trajet jusqu'à l'hôpital Saint Luc de Bruxelles défile sous mes yeux sans que j'en prenne vraiment conscience. Le grand bâtiment gris se dresse devant moi alors que je ressassais toujours les propos de ma mère. Elle a raison. Il faut que je me rende à l'évidence. Je ne serai heureuse qu'auprès de Fred. Mais comment la convaincre que je suis sincère après tout le mal que j'ai du lui faire ? Comment arriver à lui faire comprendre les raisons qui m'ont poussées à prendre cette décision stupide ? Et simplement, comment faire pour entrer en contact avec elle, alors qu'elle refuse de me voir ?
Et Éric, dans tout cela ? Comment lui annoncer la nouvelle ? Comment pourrais-je le décevoir à ce point ? Suis-je un être humain pour oser frapper un homme à terre ? Il a déjà tant à faire pour juste arriver à vivre…
Lorsque j'arrive au troisième étage, une seconde d'hésitation me bloque à la sortie de l'ascenseur : Fred ou Éric ? Lequel vais-je aller voir d'abord ? La confrontation avec Fred risquant d'être plus musclée, j'opte pour rendre visite à mon mari. La porte est entre-ouverte. Un bref regard confirme ce que je pensais : il n'est pas encore dans sa chambre.
La porte d'à côté est fermée, par contre. Je frappe trois petits coups espacés, suivis de trois rapprochés. Elle va peut-être se souvenir… Nous avions établi ce code lors de notre voyage en Espagne pour un tournoi international de Volley-ball. C'était dans une autre vie…
Rien, pas un mot. Ni " entre ", ni " reste là où tu es "… Tant pis, je prends le risque. J'ouvre lentement la porte. Elle est allongée dans ce lit blanc immaculé. La voir ainsi me soulève le cœur. La nausée me reprend. Il faut que je sois forte. Elle a les yeux fermés. Elle dort. Une larme qui roule le long de sa joue me prouve le contraire. Je m'approche tout doucement, m'assieds sur le bord de son lit, prends sa main dans la mienne. Je reste ainsi pendant de longues minutes. Elle ne bouge pas. Elle n'a pas ôté sa main. Mais les larmes continuent de couler. En silence. J'ai peur de briser cet instant. Pourtant, il faut qu'elle sache ce que j'ai à lui dire. Tout bas, pour ne pas l'effrayer, pour qu'elle reste ainsi, sans bouger, je lui dis :
-" Je ne veux pas que tu me répondes. Je veux juste que tu entendes ce que j'ai à te dire. Après cela, je partirai et tu feras ce que tu voudras. Je t'aime, Fred. Plus que jamais. Je ne suis qu'une imbécile. Je veux vivre le reste de mes jours à tes côtés. Mais je comprendrai parfaitement que tu ne veuilles plus de moi. J'ai été grossière, irrespectueuse et inconsciente. Ce que je t'ai dit hier, c'était une réaction à ces derniers jours de stress et d'inquiétude. Tu n'avais pas à en faire les frais. Tu as été à mes côtés depuis le début, tu m'as soutenue dans les moments difficiles, tu m'as remonté le moral quand j'en avais le plus besoin, tu m'as protégée de mes beaux-parents. Le seul remerciement que tu as eu, c'est une décision stupide qui voulait qu'on ne se voit plus. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je crois que le fait de voir Éric sortir enfin du coma a eu des effets inattendus sur moi. Comme s'il fallait que je te vire, pour ne pas que tu sois là quand il se réveillera. Parce que je ne pouvais pas lui dire la vérité alors qu'il était encore allongé sur son lit d'hôpital. Je me suis précipitée. Quelques heures, et une bonne discussion avec ma mère, ont suffi à me faire comprendre que j'avais fait la plus grosse erreur de ma vie. Ce n'est pas parce qu'il est blessé que je dois me faire du mal. Je te demande juste un peu de patience. Je ne peux pas te promettre de le lui dire dans les jours qui vont suivre. Il doit être suffisamment fort pour supporter le choc. Mais je te jure que je ne laisserai pas le temps nous séparer à nouveau. Quant à ce que je t'ai dit ce matin, je te prie de me pardonner. Je n'ai pas d'explication, si ce n'est ma propre nullité. Je pensais qu'en essayant de te blesser, ce serait plus facile de nous séparer. Je n'ai pas d'excuses. Je vais sortir, maintenant. Je ne veux pas que tu parles. Lorsque tu auras réfléchis à tout cela, fais-le moi savoir. Je ne suis jamais très loin, de toutes façons. Je t'aime. "
Ses larmes se sont mises à couler de plus belles, toujours sans bruit. Les miennes ont commencé à tomber dès les premiers mots. Je sors, ferme la porte doucement, et m'appuie sur le mur. Ça a été vraiment très dur. Mais j'y suis arrivée. Aura-t-elle compris le sens de mes paroles ? Ne va-t-elle pas croire que je cherche juste à me faire pardonner ? J'espère qu'elle saura oublier et que nous pourrons envisager bientôt la vie commune.
Je sèche mes yeux. Je vais attendre le retour de mon mari dans sa chambre. Je m'installe sur le fauteuil aux accoudoirs élimés et je commence à rêver à ce que pourra être ma vie aux côtés de Fred : le tour du monde, les enfants, la maison, cet amour qui transpire autour de nous… le bonheur simple comme je l'ai toujours recherché… A vingt-neuf ans, je me sens prête à commencer ma vie d'adulte épanouie et heureuse.
Lorsque la porte s'ouvre, je suis toujours plongée dans mes pensées. Un léger sursaut effraie l'infirmier qui ne m'avait pas vue.
-" Excusez-moi, Madame, je ne savais pas que vous étiez là. "
-" Ce n'est rien. Comment va-t-il ? "
-" L'opération s'est bien déroulée et il a commencé à se réveiller en salle de réveil il y a une demi-heure… Le chirurgien va passer et vous en saurez un peu plus. Je ne peux rien vous dire d'autre. "
-" Ok, merci. "
Tout en me parlant, il a réinstallé le lit d'Éric à sa place. Les cathéters, les électrodes, les drains, tout ce matériel est à nouveau présent. Mais maintenant, je sais que c'est pour son bien. Il va guérir. Ce n'est pas juste pour le maintenir en vie de manière artificielle.
Il esquisse un sourire. Il est encore un peu dans les vapes… L'anesthésie a été longue. Le retour le sera également. Je m'approche du bord de son lit avec une chaise, me penche au-dessus de lui pour déposer un baiser sur son front et m'assieds à ses côtés. Je prends sa main dans la mienne, mais sans ressentir ce contact si précieux qui m'a envahit lorsque je tenais celle de Fred. Il faut que j'arrête de les comparer, tous les deux. Je sais que j'aime Fred. Je sais que je dois ménager Éric encore un peu…
Le Docteur Simouns, chirurgien qui a effectué la greffe du rein de Fred dans le corps d'Éric, pénètre dans la chambre. Je me lève car Éric s'est endormi et il n'est pas nécessaire de le réveiller. Nous nous éloignons de son lit.
-" L'opération s'est bien déroulée, Madame Tuiliers, dans des conditions optimales. Le fait que Mademoiselle Heimst ait accepté de donner son rein ici, à l'hôpital Saint Luc est pour nous un atout supplémentaire. Nous n'avons pas eu à souffrir des risques encourus par le transport. Mais nous ne pourrons pas nous prononcer définitivement avant quelques jours. Les risques de rejet sont importants, même si la compatibilité du donneur et du receveur était optimale, compte tenu du fait qu'ils ne sont pas de la même famille. Les médicaments anti-rejets qu'il doit prendre sont essentiels. Et il devra les prendre jusqu'à la fin de sa vie, vraisemblablement. "
-" Merci, docteur. Pensez-vous qu'il va encore souffrir longtemps de ses autres blessures ? Il a très mal à la tête et c'est parfois insupportable. "
-" C'est difficile à dire. Il peut s'agir juste de conséquences aux blessures qu'il a eues. Mais cela peut également entraîner des migraines chroniques. Nous ne pourrons le dire qu'une fois que les plaies seront guéries et les fractures ressoudées. "
-" D'accord. Sait-il qui est le donneur de son rein ? "
-" Oui, nous le lui avons dit dès que Mademoiselle Heimst s'est présentée. Il a tenu à le savoir et elle n'avait pas émis d'avis contraire à ce sujet. Pourquoi ? "
-" Pour rien. Juste que ces deux personnes ne s'apprécient pas spécialement et que je trouve assez cocasse que la vie de l'un dépende de l'autre. "
-" Nous ne choisissons pas. Il a eu de la chance de trouver quelqu'un de compatible prêt à l'aider. Ce n'est pas le cas de tout le monde ! "
-" Je vous crois volontiers. Et je suis consciente de la chance qu'il a eue. Le plus difficile est derrière nous. Il ne nous reste plus qu'à attendre. "
-" Attendre et espérer que son corps accepte cet organe étranger. Il faut que je vous laisse, maintenant, d'autres malades m'attendent. Mais si vous avez des questions ou des craintes, n'hésitez pas à les formuler. Il vaut mieux demander que de rester dans l'ignorance. "
-" Merci, Docteur. À bientôt. "
-" Bonne fin de journée. Ménagez-le encore un jour ou deux… "
Il est rare de trouver un chirurgien aussi loquace, surtout dans un établissement universitaire. Mais cette dernière remarque me laisse pantoise. Il sait. Je ne vois pas comment c'est possible, mais il sait ! Il n'a aucun doute quant aux liens qui nous unissent, Fred et moi. Et sur le fait que je vais tout dire à Éric. Il m'a comprise. Mais il me demande juste de ménager mon mari encore un jour ou deux. C'est dans mes compétences !
Éric remue tout doucement. Il est en train de se réveiller. Dès qu'il m'aperçoit, il sourit. Ma présence lui est tellement agréable et précieuse. Je ne pourrais pas le laisser ainsi. Je vais attendre de voir comment se déroulent les jours qui suivent et j'attendrai que nous soyons rentrés à la maison pour lui parler de Fred et moi et de nos projets.
Il a très peu parlé, depuis le début de son hospitalisation : d'abord le coma, puis la douleur et enfin cette opération supplémentaire lui ont peu laissé l'occasion de s'exprimer. Mais là, la douleur est moindre, grâce aux restes de l'anesthésie. Elle reviendra, certainement de plus belle. Mais pour l'instant, il se sent bien.
-" Comment vas-tu ? "
-" Ce n'est pas à toi à me poser cette question. C'est toi qui es dans un lit d'hôpital, pas moi. Je ne viens pas de subir une greffe du rein, moi. "
-" Oui, mais moi, tu sais comment je vais. Les médecins et les infirmières sont tout le temps là pour te le dire. Toi, personne ne te demande si ça va. "
-" Ça va. Ça va mieux depuis que tu es sorti du coma et que je sais que tu vas t'en sortir. J'ai eu très peur, tu sais. "
-" Je sais. Même dans le coma, je sentais ta présence à mes côtés. Merci d'avoir été là tout le temps. "
-" C'est normal, tu es mon mari. Ma place est là où tu es. "
-" Oui, peut-être. Mais je sais que tu préférerais être dans la chambre d'à côté. "
-" Ne dis pas cela. Ce n'est pas le moment de parler de cela. Nous aurons tout le temps de régler cela une fois que tu seras rétabli. "
-" Ce qui m'est arrivé m'a donné l'occasion de beaucoup réfléchir. Nous n'avons pas le temps que nous croyons. Nous sommes susceptibles de partir à tout moment. Il serait dommage de n'avoir vécu qu'à moitié. "
-" C'est vrai. Mais ma seule préoccupation actuelle est que tu ailles mieux. Le reste peut attendre. "
-" Je sais que tu vas partir avec Fred. Et je veux que tu le fasses. Ta place est auprès d'elle. En tous cas, elle n'est pas auprès de moi, c'est sûr. "
-" Qu'est-ce qui te fait dire ça ? "
-" Tu es transformée. Depuis que je t'ai revue, je te sens différente. Épanouie, heureuse, même si tu étais aux prises d'une décision importante à prendre. Je ne savais pas exactement pourquoi. Depuis que je sais que c'est Fred qui m'a donné son rein, j'ai compris. J'ai voulu te le dire avant de partir en salle d'opération, mais ils m'ont emmené trop vite. Elle est revenue et vous êtes retombées amoureuses l'une de l'autre. C'est bien. "
Il me dit tout cela d'un air calme et serein. Comme s'il avait répété son discours maintes et maintes fois. Rien ne semble le perturber. Moi, je ne peux m'empêcher de pleurer. Des larmes de joie mélangées à de la reconnaissance. Je prends mon mouchoir pour essuyer mes yeux et vider mon nez.
-" Comment peux-tu dire que c'est bien, alors que cela signifie que nous allons devoir divorcer. Tu te rends compte du bouleversement de ta vie ? Et tes parents ? "
-" Ce n'est pas leur vie, c'est la mienne. Le divorce, cela fait longtemps que j'y pense. Tu n'es pas heureuse avec moi. Je le sais depuis le début. J'ai essayé de me persuader du contraire. J'ai voulu que ça marche. Dans mon orgueil de mâle, je ne pouvais imaginer que je ne pouvais pas te rendre heureuse à la place de cette femme. Et dans ce combat, je me suis perdu. J'ai oublié de vivre ma propre vie. J'ai vécu à travers toi et tes déprimes. Nous sommes encore jeunes. Nous avons tous les deux la possibilité de devenir les adultes que nous espérions. Il n'est pas trop tard. "
-" Merci. Je savais que tu étais un homme merveilleux. J'ignorais à quel point tu étais exceptionnel. Tu mérites de rencontrer la femme qui te rendra heureux. Tu l'as peut-être même déjà trouvée, qui sait ? "
-" Pas du tout. Jamais je ne t'ai trompée. Ce n'est pas les envies et les occasions qui ont manqué. Maintenant que je suis libre, je pourrais envisager cela différemment. Allez, fille, vas lui dire. Tu en meurs d'envie… "
-" C'est vrai, mais j'ai fait une bêtise. Je lui ai dit que je ne voulais plus la voir, pour me consacrer entièrement à toi. J'avais l'intention de tout faire pour que notre mariage soit une réussite. Je suis revenue sur ma décision quand je me suis aperçue de mon erreur. Mais elle ne veut plus me voir. Je dois lui laisser le temps d'accepter mes excuses et de digérer les méchancetés que je lui ai dites. Je l'ai soupçonnée de te donner son rein pour essayer de me récupérer. "
-" Petite tête de linotte. Tu ne changeras jamais. C'est pour ça que je t'ai aimée. Tu es naïve et impulsive. Mais ça s'arrangera. Vous vous êtes retrouvées après douze ans. Ce ne sont pas quelques paroles en l'air qui vont vous séparer. Vas-y. Ne l'attends pas. Tu as attendu assez. Fonce. "
-" D'accord. Merci. "
Je sors de la chambre d'Éric et j'ai bien du mal à croire ce qu'il vient de se passer : non seulement il ne m'en veut pas de vouloir divorcer pour m'installer avec Fred, mais j'ai même sa bénédiction ! Cela dépasse toutes mes espérances les plus folles…
Je n'ai pas terminé ma série des trois petits coups que j'entends déjà un " entrez " franc et massif. Je rentre et me trouve face à un visage radieux. Son sourire dissipe les derniers doutes qui subsistaient. Malgré l'opération qu'elle a subie ce matin, elle semble en pleine forme.
-" Je n'ai pas pu attendre. Douze ans que j'attends. Maintenant, je prends ma vie en main. "
-" Tu as bien raison. Je me voyais mal crier à travers le couloir que je t'avais pardonnée et que tu pouvais revenir. Ça ferait désordre ! Je savais que tu reviendrais, tôt ou tard. Et j'espérais que ce serait tôt. "
-" Je suis là. Pour toujours. Je t'aime, je ne veux plus te quitter. "
-" C'est une bonne nouvelle, ça ! Mais ne t'emballe quand-même pas trop. N'oublie pas que ton mari a encore besoin de toi. "
Et je lui racontai en détail la conversation que je venais d'avoir avec Éric. Elle n'en revenait pas plus que moi…
*****
Dans le parc, une petite fille, âgée de quatre ans, énergique, grands yeux noirs et longs cheveux d'ébène, lance son ballon en direction d'un petit garçon blond, plus timide qui regarde sa sœur avec des yeux d'un bleu profond et intense.
Une fois de plus, il faut que j'intervienne :
-" Pauline, ma chérie, fais attention à ton petit frère. Tu sais bien qu'il est encore petit. Il ne peut pas jouer au Volley avec toi. "
-" C'est quand qu'il sera grand assez. J'en ai marre moi de jouer toute seule. Maman, tu viens avec moi, je te ferai des passes. "
-" Bien sûr, mon cœur. J'arrive. "
Fred me donne un léger baiser sur les lèvres. Elle déploie son mètre quatre-vingt cinq pour se lever et aller jouer avec Pauline.
-" Le devoir maternel m'appelle, mon amour. Tu ne m'en veux pas ? "
-" Un peu, mais j'aurais l'occasion de te regarder d'ici, ce qui ne manque pas d'intérêt, crois-moi ! "
-" Toi, tu vas encore mater ! Je te connais ! "
-" Mais non ! Et puis, si tu ne veux pas que je focalise mon regard sur tes fesses, arrête de mettre des shorts aussi courts ! "
-" D'accord, à partir de maintenant, je ne m'habille plus qu'en nonne ! "
Nous rions à gorge déployée. Elle me prend dans ses bras, quand une petite voix nous ramène à la réalité :
-" Maman, tu viens ? Tu feras des câlins à Mamoune après. Un match nous attend ! "
Regarder Pauline et Fred jouer ensemble me remplit de bonheur. Elles se ressemblent tellement !
Contemplant les deux femmes de ma vie, un petit bout de nonante cinq centimètres vient se glisser sur mes genoux et me faire un gros câlin.
-" Maman, ze veux zouer aussi, ma ! "
-" Oui, mon petit Antoine, on va aller jouer ! Je t'aime très fort, tu sais. "