Ton retour

Chapitre 9




Je suis réveillée le lendemain matin aux aurores par un brouhaha pas possible dans le couloir. Éric est endormi. Il s'est éveillé à plusieurs reprises durant la nuit, accablé par la douleur lancinante de ses blessures. Sa tête le fait encore énormément souffrir. Et il a atteint le maximum autorisé en ce qui concerne les médicaments anti-douleur.

Je sors doucement de la chambre, et aperçois Fred entourée d'une petite dizaine de personnes : médecins, infirmières, chirurgiens… Tous semblent intéressés par son discours. Je me dis qu'elle est en train de faire un scandale. Elle veut venir me voir, mais on le lui interdit.

Tout à coup, ils se dirigent tous vers l'autre chambre des soins intensifs, Fred en tête. Sans même un regard dans ma direction. C'est alors que je comprends : elle vient donner son reins. Je me précipite à sa rencontre. Elle ne peut pas faire cela.

-" Fred, attends. ".

Elle se retourne. Lorsque son regard croise le mien, je sais qu'elle souffre, qu'elle a pleuré une bonne partie de la nuit et qu'elle est malheureuse. Je tiens bon. Ce n'est pas le moment de craquer. Très vite, son regard devient glacial et noir. Elle demande aux médecins de lui donner quelques minutes. Nous allons dans la salle de repos, pour nous isoler.

-" Qu'est-ce que tu vas faire ? "

-" En quoi cela te regarde ? Je fais ce qui me semble être juste et humain. "

-" Tu ne peux pas faire cela. Je ne peux pas te laisser faire. Ce n'est pas comme ça que tu vas me convaincre. Je ne veux plus qu'on se voit, et que tu sauves mon mari ou pas n'y changera rien. "

-" Tu crois vraiment que je vais donner mon rein à ton mari en espérant que tu reviennes sur ta décision ? Tu as vraiment une piètre opinion de moi ! "

-" Ce n'est pas ce que je voulais dire. Je ne veux pas que tu te sacrifies pour lui. En acceptant de ne plus me revoir, tu en fais déjà beaucoup. "

-" S'il meurt, cela ne servira à rien. Que ce soit lui ou n'importe quel quidam, je ne pourrais plus jamais me regarder dans une glace si je ne tente pas de lui sauver la vie. Et cela n'a rien à voir avec toi. Cela ne concerne que moi. "

-" Mais tu risques de le regretter un jour. Et il ne pourra jamais te le rendre. "

-" Je ne demande rien en retour. Je le fais, un point c'est tout. "

-" Et puis, comment es-tu au courant ? Quand tu es partie hier, je ne le savais pas encore… "

-" Tu n'es pas la seule à me parler. J'ai d'autres sources d'information qui n'hésitent pas à me mettre au courant quand cela s'avère nécessaire. Certaines personnes me font confiance. "

-" Tu sais bien qu'il ne s'agit pas d'un manque de confiance. Tu mélanges tout. L'amour n'a rien à voir dans cette histoire. Je ne te permets pas de douter de mes sentiments pour toi. "

-" Pourtant, tout pousse à prouver le contraire. Mais je n'ai pas envie d'en débattre avec toi maintenant, j'ai une vie à sauver. "

-" Merci pour ce que tu fais pour Éric. Et encore désolée pour la tournure que cette histoire prend. "

-" Cette histoire, comme tu dis, c'est ma vie, ta vie, notre vie… J'y vais. "

Elle tourne les talons et s'avance d'un pas décidé vers les soins intensifs. Sans la moindre hésitation au moment d'ouvrir la porte, sa silhouette disparaît de mon champ de vision. À cet instant précis, j'admire son courage et sa détermination. Jamais personne n'en a fait autant pour moi. Et quoiqu'elle en dise, je prends cela comme une suprême preuve d'amour.

Je rentre dans la chambre d'Éric. Le staff médical s'affaire déjà autour de lui pour le préparer à l'opération. Il est toujours conscient. Il me regarde, esquisse un sourire. Il tente de me parler. Je pose mes doigts sur ses lèvres pour l'en empêcher. J'ignore s'il sait exactement ce qui l'attend, ni qui est prête à lui donner un rein pour le sauver. Nous avons le reste de notre vie pour en parler.

L'opération est longue et délicate. Le prélèvement du rein sur Fred, la greffe sur Éric, tout cela prend une grande partie de la journée. Heureusement, tout se passe dans les meilleures conditions. Le fait que le prélèvement se passe dans le même hôpital que la transplantation, dans la salle d'opération d'à côté, ajoute des chances au succès de l'intervention. Mais il y a des risques de rejet. Il faudra encore attendre plusieurs semaines pour s'assurer la victoire.

Fred est ramenée à sa chambre avant Éric. Je veux aller lui rendre visite, mais l'accès à sa chambre m'est refusé. Elle a catégoriquement interdit au personnel soignant de me laisser entrer. J'en suis triste et déconcertée. Elle est vraiment furieuse de mon attitude. Je la comprends. Comment aurai-je réagi, moi, dans les mêmes conditions ? Je suis incapable de répondre à cette question.

Mais je sais que j'ai raison. Rester auprès de mon mari est le seul avenir possible, quels que soient mes rêves…

Je profite de ces quelques heures libres pour rentrer chez moi. Cela fait près d'une semaine que je suis à Bruxelles. Pouvoir prendre une douche dans ma maison, reprendre quelques vêtements propres, aller dire bonjour à ma mère, à ma sœur, regarder mes messages… Tous ces petits gestes me manquent.

Sur la route, je réfléchis à ma mère. Elle avait vraiment l'air déçue, hier soir. Comment va-t-elle réagir quand elle saura ce que Fred a fait ce matin ? Elle sera encore plus persuadée que je me trompe de route. Mais comprend-elle vraiment mon point de vue ? J'ai presque l'impression qu'elle est plus de son côté que du mien, même si je ne veux pas qu'elle ait à choisir.

Ma voiture garée dans l'allée du garage, je monte directement à l'étage. La douche me semble urgente. Une fois dans ma chambre à coucher, je m'assieds sur le lit, pour respirer un peu cette odeur familière. Les relents d'hôpital sont de plus en plus pénibles à supporter. Et j'ai presque j'impression de les sentir jusqu'ici.

Un œil sur ma tenue de sport et je me surprends à avoir envie et besoin d'aller me défouler. Quelques kilomètres de footing ne pourront que me donner du courage et éclaircir mes idées. En un instant, me voici en tenue de sport. Je descends les escaliers quatre à quatre et me précipite au dehors, comme pour échapper à une réalité trop lourde à porter. Je démarre sur les chapeaux de roues. Jamais je ne tiendrai mes dix kilomètres habituels à cette allure. Je me force à ralentir. Le manque d'exercice de ces derniers temps se fait vite sentir. J'ai mal partout. Mais pas assez. Comme s'il fallait que je souffre physiquement pour soutenir mon mari, pour oublier Fred, et pour arrêter de me torturer l'esprit. J'accélère encore un peu. Cette séance de jogging s'achève par un sprint de cinq cents mètres dans le ligne droite qui débouche juste en face de chez moi. Je rentre directement, sans m'arrêter, monte les escaliers, pénètre dans la salle de bain et vomi tout ce que mon estomac contenait encore, c'est-à-dire pas grand chose d'autre que de la bile, vu que je n'ai rien mangé aujourd'hui. Lorsque je me redresse, ma tête tourne, mes jambes faiblissent. J'ai toutes les peines du monde à rester debout. Je m'appuie sur le lavabo, m'assied sur le rebord de la baignoire.

Une fois mes esprits retrouvés, je croise mes yeux dans le grand miroir. Pas très grande, je n'ai jamais été très grosse. Le sport est un moyen pour moi de me donner quelques formes. Mais là, je suis méconnaissable. En une semaine, je dois avoir perdu trois ou quatre kilos, ce qui a creusé mes joues, fait ressortir mes côtes et me donne l'aspect d'une malade chronique. Le teint pâle ne manque pas de rajouter à cette impression. Les yeux rougis par les nombreuses pleures de ces derniers jours n'arrangent rien. Il faut que je m'arrange un peu. Éric ne supporte pas de me voir négligée. Je veux être à mon avantage lorsqu'il se réveillera.

Je reste sous la douche durant de très nombreuses minutes… Une demi-heure, peut-être. J'ai perdu toute notion du temps. Un savonnage vigoureux termine de me remettre d'aplomb. Une petite note de maquillage et j'ai l'air un peu plus présentable. Bien sûr, rien n'arrivera à camoufler ma maigreur, même pas le t-shirt ample et le jeans que je choisis pour m'habiller. Je devrais manger quelque chose, mais je n'ai vraiment pas faim. J'ai la sensation que mon estomac refuse catégoriquement quoique ce soit comme nourriture. Je prends un sac avec quelques vêtements de rechange, et je retourne à ma voiture.

Malgré l'heure déjà avancée, je vais voir ma mère. Ce n'est pas dans mes habitudes de rester aussi longtemps sans aller lui faire un petit coucou, ne fut-ce que cinq minutes. Je doute que cette visite soit aussi rapide…

-" Bonjour, maman "

-" Bonjour, ma chérie. Entre. Tu as une sale tête, ma fille ! "

-" Merci, maman. J'avais besoin de quelques paroles de réconfort. Celles-ci sont les bienvenues ! "

Je suis surprise par l'agressivité qui transparaît dans la phrase de ma mère. Les tensions cumulées ces derniers jours m'empêchent d'accepter sa remarque pour ce qu'elle est : une vérité. Je craque. Malheureusement, c'est ma mère, innocente dans tout ce qui vient de m'arriver, qui va tout encaisser… Je hurle.

-" Tu ne te rends pas compte. Mon mari va peut-être mourir, j'ai perdu la femme que j'aime et elle se sacrifie pour lui ! Comment veux-tu que je prenne tout cela ? "

-" Tu vas commencer par te calmer… Même si la colère que tu as en toi est légitime, tu n'as pas à la verser sur moi. Personne n'est responsable de l'accident d'Eric. Et le reste ne concerne que toi et tes décisions. "

-" Pardon, maman. Je ne voulais pas t'agresser. Mais je ne supporte plus cette attente, cette tension… Et qu'est-ce que tu veux que je fasse d'autre que de rester avec Eric ? Il est mon mari, il a besoin de moi. Je ne peux pas l'abandonner ! "

-" Personne ne te demande de prendre une décision définitive si rapidement ! Tu as le temps pour réfléchir à ce que sera ton avenir… Et celui de Fred. "

-" Alors, c'est ça ! Tu t'inquiètes pour Fred. Moi, finalement, ça n'a pas beaucoup d'importance…. "

-" Arrête de dire des bêtises. Je vais mettre cette réflexion stupide sur le compte du stress. Tu sais très bien que rien ne m'importe plus que ton bonheur. Mais je suis forcée d'admettre que Fred a raison : il ne peut être qu'à ses côtés. Cela fait douze ans que je te vois souffrir, malgré tes efforts pour le dissimuler. Je suis ta mère et je sais quand tu ne vas pas bien. Et cela fait trop longtemps que ça dure. Depuis quelques semaines, je te retrouve enfin telle que tu es : souriante, joyeuse, pleine de joie de vivre, faisant des projets d'avenir très concrets. Et le plus important : tes yeux. Ils ont retrouvé cette lueur, cette petite étincelle que je n'avais plus aperçue depuis douze ans. Je sais que c'est Fred qu'il te faut. "

-" Peut-être… Mais comment veux-tu que je fasse. Que je laisse mon mari seul à l'hôpital, qu'il souffre dans son cœur en plus de son corps, que je parte avec Fred en faisant semblant que ce qu'il peut ressentir ne me concerne pas ? "

-" Non ! Mais peut-être y a-t-il un juste milieu à définir entre l'abandon de l'un ou de l'autre ! Ce n'est pas parce que tu soutiens ton mari dans cette épreuve que Fred ne fera plus jamais partie de ta vie. Et ce n'est pas parce que tu aimes Fred que tu ne peux pas être présente pour ton mari. "

-" Et puis ? Je fais quoi ? Un ménage à trois ? Je ne suis pas sûre que ce soit la solution ! "

-" Décidément, il n'y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre !!!! Attends… Tu as attendu douze ans ! Tu peux bien patienter encore un peu avant de t'engager définitivement, que ce soit envers l'un ou l'autre. "

-" De toutes façons, maintenant c'est trop tard. J'ai dit à Fred que je ne voulais plus la voir, que nous ne pouvions pas rester ensemble et elle est furieuse. Je l'ai vue ce matin à l'hôpital et je n'ai jamais perçu autant de froideur dans son regard. "

-" Ne t'inquiète pas pour elle. Tu sais bien qu'elle t'aime plus que tout. Elle te pardonnera cet égarement. Elle arrivera à relativiser en remettant tout dans son contexte. "

-" Je n'en suis pas si sûre. En plus, je lui ai fait de la peine tout à l'heure en la soupçonnant de donner son rein pour Éric seulement pour me récupérer. "

-" Tu ne lui as quand même pas dit ça ! "

-" Si… Je crois qu'elle est arrivée à un point de non retour. Elle a donné l'ordre au staff médical de m'interdire l'entrée de sa chambre. Je n'ai même pas pu aller la voir pour savoir comment elle allait. "

-" Cela va te servir de leçon, tête de mule ! Hier, elle était prête à te pardonner, crois-moi. Et elle le fera. Donne-lui le temps. "

-" Hier ? Tu l'as vue hier ? "

-" Oui. Elle a passé la nuit ici. Elle ne voulait pas se retrouver seule dans votre nouvel appartement. Vous l'aviez choisi ensemble. Vous devez y emménager ensemble. Et puis, elle était tellement malheureuse. Elle ne savait pas où aller. C'est tout naturellement que ses pas l'ont amenée jusqu'ici. "

-" Donc, c'est toi qui lui as dit pour l'opération du rein ! Je commence à comprendre, maintenant. Elle m'a dit qu'elle avait d'autres sources d'information. Des gens auxquels elle pouvait faire confiance ! "

-" Elle était là quand tu as appelé. C'est aussi pour ça que j'ai été assez sèche. Elle venait juste de me raconter ce qu'il s'était passé entre vous. Et, en voyant ma tête, elle a voulu savoir comment allait Éric. Parce qu'elle s'inquiète sincèrement à son sujet. Je lui ai donc répété tes propos. Mais elle ne m'a pas parlé de sa décision de donner son rein. "

-" Maintenant, c'est fait. Bon, je pense que la greffe va bientôt toucher à sa fin. Je vais remonter sur Bruxelles. "

-" Ne prends pas de décision trop hâtive. Laisse le temps faire son œuvre. Et sois prudente. Te retrouver sur un lit d'hôpital n'arrangera pas tes problèmes ! "

-" Oui, maman, c'est promis. Et si tu arrives à parler à Fred, dis-lui que je l'aime. Comme elle refuse de me voir, je vais avoir du mal à le lui dire moi-même. "

-" Je ne te garantis rien. Je n'ai pas envie de me mêler de vos affaires. Ce n'est pas à moi de lui dire ce genre de choses. Débrouilles-toi pour arriver à lui parler. Quand on veut, on peut ! "

-" Ouais… Je verrai. À bientôt maman. Je t'appelle dès que j'ai du nouveau. "

-" C'est ça, ma chérie. À bientôt. "