Tenniswoman

Chapitre 1 : Le match




  " Cette fois-ci, je vais gagner! " pensa Léa en lançant la balle au-dessus de sa tête. Elle s'était entraînée tous les jours depuis dix ans pour parvenir à son niveau actuel, et ses efforts avaient porté: après plusieurs victoires faciles, elle était arrivée en demi-finale de son premier tournoi important, et se trouvait à présent face à Tartina Vraladitsava, une redoutable joueuse, classée première au palmarès mondial. Elle avait un peu le trac, mais cette année elle se sentait sûre d'elle-même et de son tennis, qui avait atteint son niveau le plus haut jusqu'alors. Cette Tartina, elle allait n'en faire qu'une bouchée!
Après un premier set gagné de justesse par Tartina, Léa avait la rage au ventre. Elle gagna son service, prit celui de la Russe et, au bout de vingt minutes, elle menait avec deux jeux d'avance. Il faisait chaud, elle sentait la sueur couler sur son front et, face à elle, les regards noirs de sa rivale tentaient de la déstabiliser. " Reste concentrée, ma fille, tu es sur la bonne voie, tu vas lui piquer à nouveau son service et tu auras gagné le set en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire! Allez, jette la balle en l'air, frappe-la de toutes tes forces et envoie-lui un ace qu'elle n'aura même pas le temps d'apercevoir, tellement il sera rapide! " Elle tira, mais pas suffisamment fort: la Russe récupéra la balle assez facilement et la renvoya en un lifté précis sur sa droite. Léa se mit à courir. Il fallait qu'elle l'attrape! Elle la toucha du bout de sa raquette et parvint à la renvoyer maladroitement dans le camp adverse. Tartina fit un amorti, qui força la française à monter au filet. Inspirée, elle fit un lobe au-dessus de l'autre joueuse, qui manqua la balle d'un cheveu. Un point pour Léa, qui poussa un petit cri de joie avant de retourner au fond du court pour préparer son nouveau service.
Elle calcula rapidement le point de chute de la balle, puis la lança au-dessus de sa tête. Au moment où elle allait frapper, un cri dans le public capta son attention. Une fille venait de crier " Léa! " puis de se mettre à rire, à rire comme si elle n'allait plus jamais s'arrêter. Léa rattrapa la balle, jeta un oeil au public, puis se reconcentra. Elle calcula son angle de tir, jeta la balle au-dessus d'elle et tira. La balle atterrit dans le filet. Léa sentit un flot de sueur glacée couler le long de son échine. " Non! Pas ça! Il ne faut pas que je me déconcentre maintenant! Ressaisis-toi, ma fille! Pour le deuxième service, fais quelque chose de propre et de pas trop risqué, sans envoyer une balle trop facile non plus. Allez, tu peux le faire! " A ce moment elle entendit le rire de la fille, puis un sifflement. L'arbitre demanda le silence et le silence se fit. Mais Léa, en colère, mourait d'envie d'aller voir cette garce et de lui faire ravaler son sifflement à coups de raquette de tennis! Elle s'essuya le front de son protège poignet, leva la balle au-dessus de sa tête et tira. N'importe comment. La balle atterrit par hasard au milieu du carré de service, mais elle était si facile que Tartina se contenta de la cueillir et de la renvoyer de toutes ses forces, dans le coin opposé à celui où se trouvait Léa. La jeune femme se mit à courir, mais quelque chose en elle semblait s'être brisé. Deux minutes auparavant, elle aurait foncé tête baissée pour attraper cette balle, coûte que coûte! Mais à présent elle sentait qu'elle n'y parviendrait pas et qu'il ne servait à rien de se fatiguer pour une cause perdue d'avance. Elle manqua la balle, serra les dents et se mit en position de servir à nouveau. Stressée, s'attendant à tout moment à entendre la fille rire ou siffler, elle tira n'importe comment et manqua assommer un ramasseur de balle. Son deuxième service atterrit dans le filet. Elle entendit un murmure d'étonnement dans le public, et commença à s'affoler. Que se passait-il? Un petit rire de rien du tout allait lui faire perdre son match? Impossible! Ce match était le plus important de sa carrière, elle ne pouvait pas baisser les bras, pas maintenant! Elle devait se ressaisir, et vite! Elle leva la balle au-dessus de sa tête, visa et tira. La balle fut cueillie par Tartina, qui la renvoya dans un coin du court. Léa courut, de toute la vitesse de ses longues jambes musclées. Elle devait renvoyer cette balle! Elle devait gagner son service! Il le fallait! La balle avait déjà rebondi une fois, elle se rapprochait dangereusement du sol. Il fallait faire vite! Léa plongea, pleine de désespoir. Elle tendit le bras au maximum et parvint à toucher la balle. Mais elle sentit au même moment une douleur fulgurante dans sa cheville droite. Elle s'était mal réceptionnée, son pied s'était tordu sous elle. Elle tomba. Le public poussa un cri. Son entraîneur fit de même. Léa sentit ses coudes et ses genoux entrer en contact avec la terre battue. Elle lâcha sa raquette et roula sur le dos, attrapant sa cheville et la serrant le plus fort possible pour tenter d'en évacuer la douleur. Elle laissa échapper un cri rauque de souffrance. Puis elle resta étendue sur le dos, effondrée. Avec sa cheville endolorie, elle avait perdu son match. Tout était fini.
Elle entendit des pas se rapprocher d'elle en courant, et un instant plus tard son entraîneur était agenouillé à côté d'elle, suivi de près par un médecin. " Philippe, " parvint-elle à articuler entre ses dents serrées.
C'est à cause de cette fille, non? C'est à cause de cette fille qui a ri et sifflé, n'est-ce pas?
Oui, laissa-t-elle échapper, au bord des larmes.
Son entraîneur disparut de son champ de vision, après avoir marmonné quelque chose qui ressemblait à : " je vais lui faire la peau, à cette salope! " Le médecin prit sa place et s'occupa de sa cheville. Il la massa, y appliqua quelque chose de glacé, et un instant plus tard elle était debout, avec interdiction de jouer pendant au moins une semaine. Une éternité! Non seulement elle avait perdu son match, mais en plus elle était condamnée à l'inactivité, ce qui voulait dire qu'elle allait devoir s'entraîner deux fois plus une fois sa cheville guérie, pour rattraper le retard qu'elle aurait accumulé! Si elle avait pu tenir cette fille qui l'avait déconcentrée, elle l'aurait volontiers étranglée!
Des cris au-dessus d'elle attirèrent son attention. Son entraîneur était monté dans les gradins, droit sur la fautive, et l'avait empoignée par le t-shirt. Il était en train de l'abreuver d'injures et, alors que Léa regardait, il leva la main et la gifla deux, trois fois! Puis des gens les séparèrent. Léa fixa le visage de la fille qui venait de devenir son ennemie jurée, pour s'en souvenir au cas où elle la croiserait dans la rue. Elle avait des cheveux noirs qui tombaient juste au-dessus des épaules, coupés en dégradé. Ses yeux étaient sombres, impossible d'en préciser la couleur à cette distance. Elle tourna la tête au moment où Léa la dévisageait, et croisa son regard. Elle semblait au moins aussi effondrée que la joueuse de tennis, ce qui n'avait rien d'étonnant avec l'aller-retour qu'elle venait de recevoir! Léa lui jeta un regard noir et la fille baissa les yeux, honteuse. Puis Léa tourna le dos, prit ses affaires et se dirigea vers les vestiaires. Elle était furieuse! Furieuse envers la fille qui s'était ainsi moquée d'elle, mais surtout furieuse envers elle-même, pour s'être laissée si facilement déconcentrer. Elle qui se croyait suffisamment forte pour gagner le tournoi, cette année! Quelle ironie! Elle perdait sur un forfait, à cause d'une petite conne qui avait réussi à la déconcentrer en deux minutes! Tu parles d'une championne! Léa avait encore beaucoup à apprendre avant de pouvoir enfin jouer dans la cour des grands!
Au moment où elle allait franchir le seuil qui séparait le court ensoleillé des vestiaires sombres et frais, Tartina vint se planter devant elle. " Je souis déssolée, lui dit-elle avec son accent russe, j'espèrre que nous nous rreverrrons bientôt en tourrnoi pour savoirrr qui est la plouss forrrrte! Bon rétablissement! " Elle lui serra la main et la quitta sur un sourire, la laissant désemparée et encore plus furieuse. Les larmes aux yeux, elle boitilla jusqu'à un banc et s'y assit, la tête entre les mains. Elle se sentait faible et vulnérable avec son pied blessé. Elle qui, quelques heures plus tôt, aurait affronté le monde entier, elle voulait maintenant disparaître dans un trou de souris, n'avoir jamais été joueuse de tennis, jamais été sur ce court où tous avaient été témoins de sa déconfiture! Elle aurait voulu disparaître! Elle aurait voulu... " Léa! " interrompant ses noires pensées, son entraîneur entra dans les vestiaires et vint s'asseoir à côté d'elle. " Léa! Je suis désolée de ce qui t'est arrivé! Tout ça à cause de cette espèce de pimbêche! Mais je te jure qu'elle va le regretter! Si les autres n'avaient pas été là... Je crois que je lui aurais fait bouffer toute la terre battue du court! Mais ne t'inquiète pas, ma petite Léa, ça va aller! Tu vas te reposer, puis on va te remettre sur les rails, et au prochain tournoi tu les écraseras toutes! Je te le promets! "
C'en était trop. Léa ne pouvait plus retenir ses larmes. Elle s'effondra en sanglots dans les bras de son entraîneur interloqué, qui se mit à insulter la fautive de plus belle. Si seulement cette fille n'avait pas été là!