|
" Emilie, c'est moi, c'est papa. " " Papa ? " " Oui, c'est moi " Il me sourit. " Papa ? Désolée, vous devez vous tromper. " " Non, non je suis sûr que c'est toi. Je ne me trompe pas, je reconnaîtrais ma fille entre mille. " " Allez les chercher les mille, je ne suis pas votre fille. " " Cassez-vous. " Je me retourne Claire est là. Elle s'approche de moi, je suis encore assise sur la chaise. Elle se pose derrière et m'enlace en restant debout. " C'est ton amie ? Ta meilleure amie ? Ne t'inquiète pas, je ne vous ferez pas de mal, je voulais juste te revoir, mon cœur " " Je le répèterai pas, cassez-vous. " Je ne bouge plus, Claire m'enlace, mais je tremble comme une feuille. Cet homme me terrifie, il me paralyse, que faire, j'ai peur, j'ai peur. " Il y a un problème les filles ? " Ne pouvant pas parler, c'est Claire qui parle à ma place. Sur un ton de colère, Claire s'exclame " Oui, cet homme est fou, il nous ennuie. " " Non, non, vous n'y êtes pas, Emilie est ma fille, c'est ma fille. " Marco le met dehors, il ne l'a même pas fait payer. Je ne peux toujours pas bouger. Marco veut appeler un taxi mais je ne veux pas rentrer à la maison, il sait où elle est. Il y a ma mère à la maison. Ma mère… Je comprends pourquoi elle est sobre, pourquoi elle range la maison, pourquoi elle se comporte un peu plus comme une mère normale, elle devait être au courant. Je les hais… Tous… Je me lève, je veux partir, je veux quitter cet endroit où ce monstre est. J'ai la tête qui tourne, tout autour de moi se met à tourner. Claire, me parle, je n'entends rien, je n'entends plus rien, ma vue se brouille, tout est noir, je n'entends plus, je ne vois plus, je ne suis même plus là, je suis partie, mon corps vacille, je n'entends plus, je ne vois plus, je ne me souviens plus. Réveil difficile, c'est moi qui cette fois, suis à l'hôpital, je suis entre ces quatre murs blancs avec des tuyaux sur moi de partout. Je revois son visage m'appeler mon cœur comme ce cœur qu'il s'est amusé à anéantir il y a tant d'années. Sa fille ? Sa fille, non son objet, son jouet, sa chose, rien, rien, rien, je ne suis rien. Claire est là, à mes côtés comme toujours, si elle n'avait pas été là, je ne sais pas ce que j'aurais fait, pas du tout. Ma mère arrive, je referme les yeux, Claire ne m'a pas vu les ouvrir, je fais semblant de dormir. Ma mère s'approche de moi, je la sens à mes côtés, elle s'assied sur le lit, me prend la main et me parle. Elle me caresse les cheveux. " Tu sais Emilie, je n'ai pas été toujours une bonne mère, je le sais, je t'ai délaissée, j'étais perdue, malheureuse, j'aurais du, oui j'aurais du m'occuper de toi, j'aurais du être une bonne mère, non une mère tout simplement. Etre présente et te voir grandir, te regarder grandir et en apprécier chaque moment, être à tes côtés, t'écouter, te conseiller, t'apprendre à grandir, à devenir une femme. T'apprendre à ne pas devenir ce que je suis devenue. T'apprendre qu'il faut aimer la vie et que jamais, tu ne te sois retrouvée dans cet hôpital, il y a quelques temps, pour cette tentative que j'ai été incapable d'empêcher. Je ne m'en rendais même pas compte, tu sais, je vais changer, je suis en train de changer, je vais rattraper le temps perdu, je t'aime ma chérie, ma princesse, je te demande pardon. Je t'aime. " J'essaie de rester impassible, comme si je dormais toujours, comme si rien de ce qu'elle avait dit n'était arrivé à mes oreilles, n'avait atteint mon cœur. Comme si rien n'avait été dit. Et pourtant, c'est très dur, il y a si longtemps que j'attends qu'elle me dise qu'elle m'aime, qu'elle regrette de m'avoir délaissée, qu'elle veut tenir son rôle de mère, si longtemps qu'elle ne m'avait plus appelée ma princesse. Elle avait bien essayé un moment mais je la rejetais tout le temps, pensant qu'elle ne le pensait pas et qu'elle me ramenait à cette période horrible et pourtant, j'ai secrètement toujours voulu le réentendre. Je la sens me prendre le bras, sa tête sur mon corps, elle pleure, elle pleure de tristesse, de regrets, d'absence. Elle pleure sa vie, elle pleure ses malheurs. Elle pleure ses larmes trop longtemps cachées par l'alcool. Elle pleure ses larmes du passé, ses larmes enfouies en nous, elle pleure, oui, elle pleure. Une larme m'échappe. " Tu le penses vraiment ? " Elle se relève, elle ne pensait sûrement pas que j'avais entendu et que j'allais lui parler. " Quoi ? " " Ce que tu viens de dire, tu le penses vraiment ? " Ses yeux sont rouges, rouges des larmes de sang, ses joues remplies de larmes, ses larmes qui signifient tellement. Elle tremble. On s'échange un regard, elle me prend la main, elle la serre contre elle. " Pourquoi je mentirai à ma princesse ? Je t'aime, je t'aime, je suis tellement désolée, tellement. Je t'aime. " Elle me sourit, je n'ai pas de réaction, j'ai attendue ça depuis tellement longtemps, j'ai toujours voulu l'entendre, mais je n'arrive pas à avoir de réaction, je ne suis pas heureuse, je ne suis pas triste, je suis juste là, en face de cette femme que je croyais morte, cette femme qui n'est autre que ma mère. " Il m'a retrouvé. " " Quoi ? Qui ça ? " " Lui… Il est revenu, m'a retrouvé, il voulait me revoir, me parler, je lui manque à ce qu'il dit. Tu le savais n'est-ce pas, tu le savais et c'est pour ça que tu ne bois plus " Le ton monte, tout comme les larmes, je pleure, je tremble, je crie. " Il est revenu et tu le savais, tu ne me l'as pas dit, il me suivait et toi, la seule chose que tu arrives à faire, c'est arrêter de boire, tu crois que c'est comme ça que tu arriveras à me récupérer, que je te pardonnerais, tu m'as abandonnée, j'ai grandis sans toi, tu étais là, mais tu ne me voyais pas, mais ouvre les yeux, je suis là, j'existe, je suis ta fille. Quand j'ai essayé de me suicider, tu n'as rien vu, tu étais trop occupée à te morfondre et à te saouler, tu étais trop occupée par ta petite personne. Mais ouvre les yeux, il est revenu, la moindre des choses aurait été que tu me le dises, le silence ne résout rien. Il n'a jamais rien résolu, on s'enferme dans son silence et quand ça éclate, on devient fou. Ne me ment pas, tu le savais, tu le savais et si tu essais de redevenir celle que tu étais en arrêtant de boire et en venant me chercher au lycée, tu te trompes. Remets-toi maman, ce n'est pas la première fois. Si Aude n'avait pas été là, je serais morte, tu entends morte. Après tout ce qu'il nous a fait, on aurait du rester soudé, se serrer les coudes, surmonter ça ensemble. Moi, j'ai du surmonter ça seule, tu étais où quand j'avais besoin de toi, tu étais où. Tu n'étais pas avec moi en tout cas, tu n'as jamais été là, jamais, tu ne pensais qu'à toi. " Je reprends mon souffle, je sanglote, j'ai du mal à tout lui dire, à déballer ce que j'ai sur le cœur. La réaction que je n'ai pas eue est là maintenant. J'ai de la colère, de la rancune. Elle ne dit rien, elle me regarde, les larmes coulent mais elle ne bouge pas. " Je… Je… Je te jure… Je… " " Mais parle, dit quelque chose, ça aussi, tu as toujours été incapable de le faire, incapable de tout. Ai au moins le courage de me regarder en face et de me dire la vérité, regarde-moi et dit-le-moi. " Elle n'a pas de réaction, elle est paralysée, j'ai du la choquer. Du peu qu'elle connaît de moi, elle ne m'a jamais entendu gueuler comme ça ou alors trop bourrée pour s'en souvenir. " Je… Je… Je te le jure, je ne le savais pas… Comment est-ce possible… Comment… Pourquoi… Oh mon Dieu… " Ce visage… Elle a le même... Cette expression… De terreur… Elle est terrifiée… " Oh mon Dieu… Non… Non… Non… " Elle porte ses mains jusqu'à sa bouche et toujours ce regard droit et terrifié. " Maman ? " Je porte ma main jusqu'à son épaule pour avoir une réaction de sa part… Elle se jette sur moi et m'enlace. Elle me serre très fort, très très fort. " Oh mon Dieu… Je suis désolée… Je ne le laisserai pas te toucher, je ne le laisserai pas t'approcher, je te le jure. " " Tu n'étais pas au courant ? " " Non… Non… Non… Ce n'est pas possible, non… non… pas possible… Non… " Ma mère et moi en avons parlé après ça, je lui ai expliqué en détail ce qu'il s'était passé. Je lui ai parlé de beaucoup de choses puis elle m'a laissé. Claire est revenue, elle était partie durant tout le temps où ma mère et moi nous nous somme parlés. Elle est là, s'assied près de moi, je la serre fort, elle est là, je me sens bien, même dans un hôpital. Je m'endors dans ses bras. J'y suis tellement bien, en sécurité. " Mademoiselle, vous avez de la visite. " Tiens, ce doit être Aude. Je me relève un peu. Et je souris, pour faire mine que je vais bien. Je m'attends vraiment à ce que ce soit Aude, j'aurais tellement voulu que ce soit Aude. " Bonjour, ma chérie, j'espère que je ne te dérange pas, que tu vas bien. Je t'ai apporté des chocolats. Quand tu étais petite, tu adorais les choc… " " Qu'est-ce que tu fous ici ? Qu'est-ce que tu en sais de mon enfance, tu l'as brisé, tu as tout brisé, pourquoi tu reviens, tu n'as rien à faire ici, tu n'es rien, tu es mort et enterré, tire-toi, casse-toi, meurt, mais ne revient pas me voir. " " Pourquoi tu me fuis, pourquoi tu m'en veux, qu'ais-je fais ? Que t'ai-je fais de si mal pour que tu me haïsses autant " Ses yeux deviennent rouges, on dirait qu'il va pleurer. " Qu'ai-je fais pour mériter cela. Que ma fille me souhaite la mort, qu'elle ne veuille plus entendre parler de moi, qu'ais-je fais. " Il pleure, il pleure vraiment. " Si je t'ai blessé, si je t'ai fait quoi que ce soit, qu'il ne fallait pas, dit-le-moi, dit-moi, parle-moi, je suis là je t'écoute " Il s'est approché de moi. " Ne me touche pas ! Ce que tu as fait ? Ce que tu as fait ? Tu ne te souviens pas ? Tu veux que je te rafraîchisse la mémoire, sale monstre. " " Monstre ? " " Bonjour Mademoiselle, excusez-moi de vous interrompre, voilà votre père " " Ce n'est pas mon père, je n'ai pas de père, juste un monstre " " Votre heu... Soit… il a donc été emprisonné, mais au court de son emprisonnement, il a eu un accident, votre… cet homme a perdu la mémoire. A l'heure d'aujourd'hui, seul vous et votre mère sont dans ses souvenirs. Je vous demanderais donc de rester calme et de ne pas trop le brusquer. " Il chuchote : " monstre, je suis un monstre ? Qu'ais-je fais ? Que lui ais-je fais ? Oh mon Dieu que lui ais-je fais ? " " Vous voulez dire qu'il est… Amnésique ? " " Oui mademoiselle… " " Vous me prévenez que maintenant ? Pourquoi je ne suis au courant que maintenant ? " " Et bien une lettre expliquant son amnésie a été envoyée à votre domicile quand cela est arrivé et nous avons reçu un fax hier de l'hôpital qui suivait votre père car dans les cas comme celui là, tous les hôpitaux et les polices alentour reçoivent un coup de téléphone ou un fax décrivant la personne et enfin vous comprenez… " " Vous vous foutez de moi ? Vous voulez dire qu'il a oublié ? Oublié qu'il a tué son bébé, qu'il a violé sa fille ? Oublier ça ? Non vous ne ferez pas croire… On n'oublie pas ce genre de choses, on n'oublie pas, c'est dans notre tête, ça nous ronge, on n'oublie pas. C'est impossible, on n'oublie pas. " " Navré mademoiselle, je viens d'arriver, je ne pouvais vous transmettre l'information avant. " " L'information ? Alors pour vous, l'homme qui a détruit la vie d'une famille entière n'est juste qu'un nombre sur un papier, une information, une information envoyée par fax pour vous prévenir qu'un dangereux psychopathe qui il y a 10 ans a laissé sa femme pour morte, a rigolé d'avoir tué le bébé dans le ventre de sa femme et a violé sa fille et qu'après a rigolé de toutes ces horreurs, que ce monstre revient dans sa ville, qu'il a été relâché, mais qu'en plus, il est amnésique donc qu'il n'est plus un danger pour personne mais que tous les hôpitaux et polices sont prévenus. Un monstre restera toujours un monstre. Cet homme peut bien être qui il veut, jamais je ne lui pardonnerai, même s'il ne s'en souvient pas. Ce n'est pas parce qu'il a oublié qu'il est lavé de ces horreurs. Parce que les victimes, elles n'oublieront jamais. Alors ne venez pas me dire qu'il est amnésique ou autre, c'est un monstre et rien n'y changera, ni son amnésie, ni rien d'autre. Ne pas ce souvenir, ne veux pas dire que ce qu'il s'est passé est effacé. Ce n'est pas une excuse. " Claire venait de revenir, le médecin ne savait pas quoi dire. Claire est venue directement vers moi et s'est assise à mes côtés, me tenant la main. Je l'embrasse sur le front, comme je le fais à mon habitude. Le médecin commence à partir. Mon père ne bouge pas, il marmonne toujours des choses que je ne comprends pas. Le médecin revient pour dire à mon père de partir. " Mais c'est ma fille, c'est ma fille, vous ne pouvez pas m'empêcher de voir ma fille. Oh, mais qui est-ce ? Une amie à toi ? Ta meilleure amie ? " Je sens Claire me serrer la main encore plus fort. Puis il se décide enfin à partir. Claire s'approche de moi et m'embrasse tendrement. Elle s'accoude contre le mur, je pose ma tête contre sa poitrine et je lui parle, je lui parle de tout, de ce que j'ai sur le cœur. Je vois mon père à la porte, il nous regarde. " Excusez-moi, je ne voulais pas vous déranger je vous apporte du café, dis mon cœur " " Ne m'appelle pas comme ça " " oh je suis désolé, Emilie, tu as le droit au café ? " " Oui… " " Ah d'accord " Il sourit content de nous avoir apporté du café. " J'hésite à bouger, je suis tellement bien entre les bras de Claire et pourtant je me relève. Je prends mon café " " Alors Emilie tu ne me présentes pas ? " " C'est Claire et… " " Oh Claire, c'est joli comme prénom. Et donc, tu es une amie de ma fille. Dis-moi Claire, tu as un petit copain ? Et ma fille, elle a un petit copain ? A votre âge et belle comme vous êtes, vous ne pouvez pas être célibataire. Je me trompe " " Non. " " Comment s'appellent-ils ? " " Christian, qu'est-ce que tu fais ici ? Je t'avais pourtant interdit de revenir ici. " " Jeanne, tu es là, tu savais que notre fille avait un petit ami, tu le connais ? Ils sont ensemble depuis longtemps ? Il est dans sa classe ? Il est gentil ? " Il sourit à ma mère, visiblement fier de lui annoncer que je ne suis pas célibataire. Je ne le reconnais pas, on dirait un enfant. " Ta " fille " sort depuis quelques mois avec quelqu'un mais ça ne te concerne pas, tu ne fais plus partie de cette famille, je t'interdis de l'appeler ta fille, ce n'est pas ta fille. " " Bien sur que si, ça me concerne, pourquoi dis-tu ça, c'est ma fille, un père reste un père quoi qu'il arrive, pourquoi vous êtes méchantes, qu'ais-je fais encore, j'ai dis quelque chose de mal ? " " Je suis avec Claire. " " Quoi ? Mais tu… Mais c'est… Mais c'est une fille… " " Oui, et ? " " Et rien, si tu es heureuse, c'est l'essentiel, je suis simplement surpris. Mais au moins aucun homme ne me prendra ma fille. Je suis heureux, si tu es heureuse. " " Non ça, c'est sûr, aucun homme ne me touche depuis ce soir là. J'ai sommeil, sortez. Non Claire, reste, s'il te plait " Ils sortent, seul Claire reste. Je la prends dans mes bras, elle se couche à mes côtés. On parle. On parle beaucoup. Ce soir je ne dormirai pas, une seule question restera en suspend : Comment pardonner l'impardonnable, même à son propre père ? |