Un amour comme les autres

Chapitre 29 : Réveil douloureux




  J'ai eu le droit de dormir à l'hôpital cette nuit, enfin nous n'avons pas vraiment dormi, nous avons énormément parlé. Je comprends Emilie, toute la haine qu'elle éprouve pour cet homme. A vrai dire, moi aussi, je le hais, je le hais tant, tout ce mal qu'il lui a fait, pour le plaisir, en rire, en rire aux éclats. Non, comment se peut-il que ce monstre soit le même homme que celui que je voyais devant moi. Il me fait pitié. J'ai horreur de ça. Même entourée de monde, Emilie est terrifiée par lui et ce même si elle sait qu'il n'est pas dans la pièce, simplement dans le couloir. Je ne sais pas trop quoi faire. Il a l'air vraiment de ne se souvenir de rien, il est si calme, posé et doux, il est si… humain… Après que sa mère et cet homme soient sortis, Emilie s'est remise sur moi. Elle a pleuré, elle ne pouvait pas parler alors je l'ai simplement prise dans mes bras. Depuis quelques temps, je m'inquiète vraiment pour elle. Dès que l'on règle un problème, un autre plus grave survient. Depuis la mort de ma mère, tout s'enchaîne. Il ne se passe pas un jour sans que je pense à elle. Pas un jour où je ne vais dans sa chambre, où j'y prends sa photo, me pose sur son lit et ne lui parle, pas un jour. Aujourd'hui aussi, j'irais, après être partie de l'hôpital. Décidément, cet hôpital, je le hais encore plus. Ce qui me réconforte un peu, c'est de voir Emilie et sa mère, elles vont se serrer les coudes maintenant. En fait, j'y pense, Aude n'est toujours pas venue voir Emilie. Pourtant, ça fait deux jours qu'elle est ici. Je décide de l'appeler. Je sors de l'hôpital n'ayant pas le droit aux portables dans l'enceinte du bâtiment.
" Allo… "
" Houlà, je te réveille ? "
" Non… "
" Aude, c'est Claire, ça va ? "
" Et toi ? "
" Il faut bien oui, je t'appelle pour te prévenir, qu'Emilie a fait un malaise et qu'elle est à l'hôpital. Je ne sais pas combien de temps ils la gardent, enfin pour un malaise, ils ne vont pas la garder longtemps, je pense. Et en fait, elle aimerait bien te voir et comme on ne t'a pas vue, j'ai pensais que tu n'avais pas été prévenue alors voilà, je te préviens. "
" Je le savais. La mère d'Emilie m'a appelée le soir même et ce n'est pas le malaise en lui-même qui fait qu'ils la gardent car normalement pour un malaise, on te garde en observation la nuit, au pire, mais sinon tu rentres chez toi, là ils la garde car ils connaissent la cause du malaise et la cause est psychologique. "
" Oh… Elle te l'a dit ça aussi… "
" Oui… Mais de toute façon, je ne peux pas venir, tu me demandes de revenir 10 ans en arrière, elle n'avait que 7 ans… Je ne pourrais pas… Le revoir… Je crois que je le tue… Je ne peux pas… Il ne faut pas me demander ça, je viendrais la voir quand il sera parti, mais surtout ne me demande pas de venir alors qu'il est là, j'ai vu ce qu'il a fait, j'ai vu, j'étais là, Claire, j'étais là et jamais je ne pourrais l'oublier. Encore aujourd'hui, ça me hante, j'essaie de l'oublier, alors de le revoir, je ne peux pas. Mais comment peuvent-ils l'avoir relâché, et en plus, lui laisser revoir sa fille… Qu'est-ce que je dis, ce n'est même pas sa fille, il ne mérite pas le titre de père. "
" Alors tu n'es pas au courant… "
" Au courant de quoi ? "
" Il est amnésique, il ne se souvient pas de ce qu'il a fait, il se souvient simplement de sa fille et de sa femme… "
" Amnésique ? Tu veux dire qu'il aurait tout oublié de ce soir là ? Tout oublier ? Impossible, on n'oublie pas ce genre de chose, c'est impossible, le plaisir qu'il y a pris… Ce n'est pas possible… "
" Et pourtant, je te jure que je ne te mens pas. Quand Emilie l'a traité de monstre, il s'est mis à bafouiller, puis Jeanne est arrivée et lui a hurlé dessus, lui demandant de partir, il s'est mis à pleurer, il ne comprenait pas pourquoi après toutes ces années séparé de sa famille, quand il revient enfin, elles le détestent, il pleurait, il pleurait vraiment… "
" Lui, pleurer ? Tu te fous de moi ? Un monstre, ça ne pleure pas… Bref, je ne reviendrais pas sur ma décision, je ne peux pas venir de toute façon, là, je pars quelques jours avec une amie, donc voilà, je passerais s'il est parti, quand je reviens ou je passerais alors qu'il ne sera pas là. Je ne veux pas, non je ne peux pas le croiser, c'est… impossible… Je ne veux pas revivre ça, tu comprends, rien que de le voir, me fera… Non je ne peux pas… Désolée, tu diras à Emilie que je pense beaucoup à elle, mais qu'elle me pardonne de ne pas pouvoir venir là voir alors qu'il est là. "
" Je comprends… Je lui dirais… "
" Non tu ne peux pas comprendre, Claire j'avais 11 ans… On est entrées dans l'appartement, Jeanne était couverte de sang, inerte par terre, je me suis précipitée dans la chambre et il… Il riait, il riait aux éclats, j'ai pris la première chose qui m'est venue…. Il m'a dit qu'il devait finir, qu'il avait encore quelque chose à faire, j'ai empoigné le couteau… Tu ne peux pas comprendre, tu ne peux pas… " Aude pleurait au téléphone…
" Aude, je suis désolée… Je ne voulais pas… Je suis… Désolée… "
" C'est pas grave, c'est moi qui me met dans des états pas possible… Je ne peux pas le revoir, tu vois après tous ça, je ne peux pas… Bon je te laisse, il faut que je passe chercher quelqu'un, je m'en vais dans quelques heures. Passe le bonjour à Jeanne et embrasse Emilie pour moi. Bye, bisous. Je vous aime "
" Bisous… "
Bip, bip, bip…
D'entendre ce que m'a dit Aude m'a bouleversée… Je monte dire à Emilie que je vais chez moi pour me laver, me changer, je reviendrais dans l'après midi. Je pars, je repense pendant tout le trajet à ce que m'a dit Aude, je ne peux décidément pas croire que cet homme est ce monstre… Je n'y arrive pas, et pourtant. Arrivée chez moi, je me dirige machinalement dans la chambre de ma mère. Johan n'est pas là ces jours-ci. Je vais lui raconte ce qu'il s'est passé… Mais la photo ne suffit pas, je prends le vélo, je monte au cimetière, je fais des écarts, je ne sais pas conduire. Je retiens mes larmes, je les retiens du mieux que je puisse. Arrivée devant la tombe, je m'écroule littéralement. Je pleure comme je n'ai pas pleuré depuis bien longtemps. Le cimetière est grand mais tout le monde doit m'entendre. Certaines personnes se retournent vers moi, d'autres s'approchent… On ne voit pas tous les jours une fille de 17 ans dans un cimetière, écroulée, en pleure à ne pouvoir respirer, alors les gens me regardent. Moi, je ne les vois pas puis je commence, entre deux sanglots, à lui parler. Je lui raconte tout, tout depuis le début. Du moment où j'ai appris pour son décès, à celui où j'ai appelé Emilie à l'hôtel, du changement de Johan, de Aude, de la mère alcoolique d'Emilie, de la tentative de suicide d'Emilie, du retour de son père, du frère qu'elle aurait du avoir, de l'hôpital, du notaire, des médecins, de l'école, des professeurs, de Jessica et Jeremy, de tout, je lui raconte tout, ce qui me soulage. Je vide mon sac, je vide mon cœur, ce poids qui me pesait tant, je soulage tout ça en l'extériorisant par les mots et les larmes. Je ne sais pas combien de temps je lui ai parlé. En longeant ce long chemin jusqu'à la sortie du cimetière, j'ai les yeux encore remplis de larmes. Mes yeux s'arrêtent sur une tombe " Ambroise NAU " " 1984 - Décembre 2004 " il avait 20 ans… Il est mort quelques jours avant noël… " Petit prince : L'immortalité née du souvenir, à jamais tu resteras dans nos mémoires " Il avait juste 20 ans, je ne sais pourquoi mais je me sens mal de voir cette tombe, remplie de fleurs, de mots… Il y a une photo de lui, il était très beau, très apprécié… Un type bien, parti trop vite… " Un accident et tu es parti, ne nous laissant que des yeux pour te pleurer et un cœur pour continuer de t'aimer " Il a eu un accident, je m'arrête et m'approche de la tombe. Un pot de fleur est tombé, je le redresse et y remet la terre. Les gens doivent y venir souvent, il est rempli de fleurs. Mais certaines sont sèches, je vais chercher de l'eau et me permets d'arroser les fleurs, un peu. Une jeune fille arrive vers moi.
" Bonjour, je ne vous connais pas, vous étiez une amie d'Ambroise ? "
" Non malheureusement, je ne l'ai pas connu, j'ai vu que le rosier était tombé alors je me suis permise de le remettre debout et d'arroser un peu les fleurs. Pardon je n'aurais pas du… "
" Si vous avez bien fait, vous savez, on ne vient plus beaucoup ici, on n'arrive pas à le surmonter, il était tellement gentil… Il ne méritait pas ça… "
" Personne ne mérite de mourir si jeune, surtout pas dans un accident… Il avait l'air d'un homme très bien, vous aviez de la chance de l'avoir. "
" Oh oui, il n'y avait pas plus gentil que lui, il rendait toujours des services, ouvrait sa porte aux gens dans le besoin, il souriait toujours, il rigolait, c'était un très bon vivant, il faisait la fête, mais ne buvait pas… Il était parfait… Oui parfait… " Les larmes sur ses joues n'en finissent plus de couler, j'aimerais la prendre dans mes bras, mais on ne prend pas les inconnues dans les bras, je passe simplement ma main sur son épaule.
" Je suis vraiment navrée mademoiselle… "
" Ce n'est rien… Merci d'avoir replacé les fleurs. En général, les gens venant ici ne s'attardent pas sur les tombes qui ne leur sont pas connues, et encore moins les jeunes… "
" Il faut croire que votre ami ne devait pas être comme tout le monde, pour que je m'y attarde, je vous souhaite bon courage pour la suite, au revoir… "
" Au revoir… Au fait, comment vous appelez-vous ? "
" Claire, et vous ? "
" Kelly… "
" Vous avez un joli prénom, et une chance énorme d'avoir rencontrer ce jeune homme. "
Je lui souris et pars. Cette fille ne devait pas être bien plus jeune que moi ou peut-être avait-elle le même âge que moi… Je ne sais pas… Je séchais mes larmes et retournais à l'hôpital, affronter le regard de l'homme qui avait, quelques heures avant, fait pleurer Aude. Rien qu'à l'annonciation de sa présence à des kilomètres d'elle…

© Le jeune homme du nom d'Ambroise dans le cimetière a réellement existé, je vous demanderai donc de respecter les écrits et de ne pas copier son nom ou son histoire. Merci pour lui.