Un amour comme les autres

Chapitre 32 : Confinement volontaire et mauvais souvenirs




  Je ne sais depuis combien de temps je suis là, à attendre, assise dans ma chambre dans un recoin du mur, à me remémorer la scène, la scène de ce fameux soir, à trouver une issue qui n'existe probablement pas, à essayer de refaire un passé enfui au plus profond de moi, un passé qui n'aurait probablement pas dû ressurgir mais qui pourtant est avec moi, aujourd'hui. De part et d'autre de l'appartement, dans les murs, les plafonds, la tapisserie, la moquette, le carrelage, c'est plus qu'un simple souvenir d'enfance, c'est le début et l'arrêt de ma vie qui sont inscrits à jamais dans cet appartement. Je n'ai plus la notion du temps. Quand je ne suis pas submergée par les larmes ou les souvenirs et les flashbacks, je fume une cigarette. Je mange très peu, j'ai peut-être maigri, qui sait, moi en tout cas, je n'en sais rien. Je n'aime pas particulièrement les miroirs, depuis que je suis ici, je ne me suis pas regardée une seule fois dedans, ni même pesée, je n'ai pas beaucoup mangé, n'ayant pas d'appétit. J'ai la musique, j'ai l'appartement, j'ai ma tête, mes souvenirs. Souvenirs encore flous et encrés très loin dans ma mémoire. Je passe encore la journée et la soirée à revivre inlassablement la même scène, cette scène où je n'ai et n'aurais rien pu faire. Je n'ai cependant plus de larmes. Je me dirige dans la cuisine et là, je me mets à fredonner une chanson. Je connais cet air, cette chanson, je la connais. Ma mère la jouait au piano et m'apprenait à en jouer. J'avais continué, quelques années après, à jouer du piano. Toujours la même chanson. Cet air qui me revient dans la tête. Après ce confinement au sein de ma tête, de mes souvenirs, j'ai une envie soudaine d'aller à l'église. L'église du village, ils avaient un piano, j'ai envie de jouer, de rejouer cet air, cette chanson. Etant petite, je me souviens que les grands en jouaient. Puis, il faut que je sorte, je n'ai plus ni cigarettes, ni boissons. Alors, je me dirige vers l'église. Elle n'est pas bien loin, à quelques rues d'ici. Je m'en souviens, je passais souvent par cette petite rue, les mêmes boutiques fermées depuis trop longtemps, les mêmes grilles, les mêmes appartements au dessus, la même place, la même fontaine. En fait, plus j'avance dans cette rue, plus je me rends compte qu'en fin de compte, rien n'a changé. La même place sur laquelle je jouais avant… oui avant…Car après, il m'était impossible de jouer. J'arrive sur cette place où il y a l'église. Elle n'a pas bougé, restée comme dans mes souvenirs. J'hésite un court instant à entrer. Je n'y vais plus depuis… oui… C'est là que j'allais demander à Dieu de bien vouloir faire que mes parents ne se disputent plus, c'est là aussi où je suis venue dire à ce Dieu que je l'aimais parce qu'il m'avait offert un petit frère encore dans le ventre de ma mère. C'est aussi ce Dieu que j'ai maudit toutes ces années, de m'avoir ôté ce petit frère qui n'a jamais vu le jour, ce Dieu qui m'a fait endurer tout ça, ce Dieu que j'ai haï… Que je hais encore aujourd'hui. Ce Dieu en qui je ne crois plus depuis ce soir là. Et qui n'a jamais répondu à aucun de mes appels. Finalement, j'y entre quand même. Ces grandes portes en bois sont toujours aussi lourdes. Il n'y a personne. Les yeux levés au ciel, je contemple le plafond, fait de verres colorés. Puis je m'avance vers la salle où il y avait, jadis, le piano. Ce n'était pas un de ces beaux pianos noirs, ou blancs à queue que l'on voit à la télé. Non, c'était un petit piano droit. Je regarde autour de moi, toujours personne. Je m'assois sur le tabouret du piano. J'ose à peine le toucher. De mes doigts, je l'effleure maladroitement. Le bois est lisse. Puis mes mains s'égarent sur les touches du piano. Je commence à essayer une note puis une autre. Je joue cet air qui ne me quittait plus depuis ce matin, il me revient au fur et à mesure que je joue. Je me revois assise à ce même endroit, quelques années plus tôt, avec ma mère à côté de moi, cette femme que j'admirais encore qui m'apprenait à jouer un bout de ce morceau qui, aujourd'hui, dix ans après, est complet. J'avais, à l'époque, beaucoup d'admiration pour cette femme que j'appelais ma mère. Elle été parfaite. En plus d'avoir un travail, d'être présente à la maison pour moi, de jouer divinement bien du piano, elle était aussi très belle. Oui pour moi, elle était parfaite. J'avais une famille parfaite, une vie parfaite qui a basculé dans le cauchemar, dans l'enfer le plus total. Toujours sur le piano, je joue le morceau en boucle. Peut-être une heure, peut-être deux, je ne sais pas, je n'ai plus la notion du temps. Quelqu'un arrive. C'est sœur Clarence. Je me cache derrière un des piliers de la salle. Elle ne m'a sûrement pas vue… Simplement entendue. Je sors, je vais m'acheter les cigarettes et je retourne à l'appartement. Je mets la musique, et m'enferme dans la chambre. Dans ma chambre. Je m'endors rapidement, les souvenirs n'ont pas eu le temps de venir me torturer pendant que j'étais éveillée. Réveillée en sursaut par un cauchemar, je vais machinalement dans la salle de bain. Tombant nez à nez avec moi-même. Devant un miroir. C'est la première fois depuis mon séjour ici que je me vois, j'avoue que je me fais peur, c'est bizarre, j'ai peur de moi, peur de mon reflet… Peur de ce que je pourrais trouver… Que le miroir révèle une partie de moi que je ne veux pas connaître. Je prends le miroir à deux mains, il était pendu au mur, comme un vulgaire cadre à photo. Je le prends à pleines mains et tout en continuant de le serrer, le casse sur le mur. Le tour du cadre du miroir me reste dans les doigts mais le miroir est cassé en mille morceaux. Je continue de regarder l'endroit où était posé le miroir quelques secondes auparavant. Puis je repars, comme si rien ne s'était passé. Je marche sur les bouts de verres coupants, ils me lacèrent les pieds, mais je ne sens rien. Je retourne dans le couloir. Le bruit du miroir, c'est le même bruit que les bouteilles fracassées contre les murs. Je passe ce couloir et me fige. Mon père est là, sa bouteille à la main. Ma mère par terre, enceinte, il crie, il lui crie de se taire, qu'il nous tuera et qu'elle verrait tout, qu'elle payera. Il lance la bouteille, elle s'explose contre le mur, je sursaute. J'ai le même réflexe qu'avant, je me précipite dans ma chambre. Recroquevillée sur moi, les mains sur les oreilles, je fredonne l'air du piano pour ne plus entendre les cris et le reste. A l'époque, je ne savais pas comment ça allait se passer. Maintenant, je le sais, mais la petite fille en moi ne peut s'empêcher de faire la même erreur, encore et toujours. Les mêmes réflexes, je reviens car je comprends que quelque chose ne va pas, ils se sont déjà engueulés mais pas comme ça. Cette fois, c'est différent. Oh oui, oh combien différent, je n'aurais jamais pu imaginer. Je sors de la chambre mais me cache derrière la porte du placard situé un peu plus devant. Je les regarde et me mets à pleurer. Je veux qu'ils arrêtent. Je me précipite sur ma mère pour essayer de l'aider. Mes efforts seront soldés par un échec et mon père me frappera. La scène, je la vois du couloir derrière la porte du placard et je ne peux m'empêcher de contempler en boucle chacun de mes échecs. Je me sens morte à l'intérieur, je n'arrive pas à me remettre sur pieds. Depuis qu'il est revenu, je ne sais plus quoi faire. Je suis déboussolée, l'enfant de 7 ans ne peut encaisser tout ça mais celle de 17 ans, non plus. Je ne sais quoi faire… Figée dans un monde qui bouge, je suis morte il y a 10 ans, je suis revenue à cette endroit où il m'a tuée.