| Je repense à ce que m'a annoncé Emilie au téléphone l'autre soir, je ne peux m'empêcher de culpabiliser. Heureusement qu'Aude était là. Et moi qui l'ai engueulée, insultée, je m'en veux tellement. On n'en a pas reparlé, je crois que c'est mieux, mais je me sens vraiment coupable. Pourtant, depuis, tout va très bien entre nous. Mon frère est au courant, il a vraiment changé, je ne sais pas comment, pourquoi et je m'en moque. Emilie ne m'a pas reparlé d'Aude. Je crois que malgré tout l'attachement qu'elle a pour cette fille, ça lui fait mal de la voir ou simplement de l'entendre car tous les mauvais souvenirs reviennent, même si c'est grâce à elle qu'elle est en vie. Je n'ai jamais rencontré Aude, mais du peu que je lui ai parlé ou plutôt engueulé, c'est quelqu'un de bien et qui tient vraiment à Emilie. J'ai envie de la voir, de la prendre dans mes bras, de l'embrasser, de plus. Je vais la chercher au lycée cet après-midi. Il me tarde déjà d'y être, mais je n'aime pas qu'on soit en public, je préfère notre intimité. Quand nous sommes dehors, j'ai l'impression que je dois partager Emilie, soit avec ses amis, soit avec ses profs, soient simplement avec les gens qui la regardent, et tout spécialement les hommes. J'ai peur qu'elle me quitte pour être avec l'un d'eux. C'est peut-être bête. J'ai confiance en elle, plus qu'en n'importe qui, une amitié de quatre ans ne s'oublie pas comme ça mais je ne sais pas, j'ai peur, peur de la perdre, peur qu'elle me quitte, peur de ne pas être à la hauteur, peur de l'avenir, de notre avenir, ou peut-être que l'on n'a pas d'avenir. Car oui deux filles ensembles, on ne pourra pas avoir d'enfants, on ne pourra pas se marier, puis ce n'est pas parce que mon frère m'accepte que forcément sa famille nous acceptera, et si justement, ils ne nous acceptent pas. En fait, je m'aperçois qu'Emilie connaît toute ma famille mais que je ne sais rien de la sienne. Je ne savais pas que son père avait fait ses choses atroces, je ne savais même pas qu'il n'était plus chez elle. Elle ne parle jamais de sa famille. En quatre ans, elle n'en a jamais parlé que deux ou trois fois tout au plus. J'avais déjà entendu parler d'Aude, que c'était tout comme sa sœur, qu'elle l'avait sortit d'une mauvaise passe, mais sur le coup je n'avais pas fait le rapprochement. Maintenant, je peux mettre un nom sur cette mauvaise passe. C'est vrai, je n'y avais jamais réfléchi mais elle ne parle jamais d'elle, ni photo, ni mot, même dans son téléphone, il n'y a pas le numéro de sa mère, d'un quelconque parent à vrai dire. Donc, je ne sais ni comment elle vie, ni avec qui, ni comment sa famille le prendrait pour nous. Mais dans un sens, je ne sais pas comment le reste de ma famille le prendrait non plus. Ils étaient trop occupés à critiquer ma mère ou au contraire à faire ses éloges ou à pleurer sur leur sort parce qu'elle ne leur a rien légué, qu'ils n'ont sûrement pas remarqué qu'Emilie n'était pas de la famille. Prise de conscience, je ne connais rien d'Emilie, en quatre ans d'amitié, je ne connais rien de sa vie en dehors de ce que je vois, de ce qu'elle veut qu'on voit. Et là, je trouve qu'il y a quelque chose qui cloche, ce n'est pas normal qu'en quatre ans, elle n'ai jamais mentionné sa famille. Mais tout de même, c'est vraiment bizarre, voire impossible, je me fais des films. Allez, creuse-toi la cervelle, il doit bien y avoir un moment où, en cours, vous parliez de famille, un cours, un papier à remplir, un rendez-vous. Et effectivement quand il y avait un rendez-vous avec les parents, elle trouvait toujours une excuse à sa mère. Toujours, je ne l'ai jamais vu aller à une réunion parents-profs. Quand on parlait de la famille, elle ne prenait jamais part au débat, elle ne voulait jamais y être mêlée. Je comprends pourquoi avec un père comme ça, ce n'est pas étonnant. Mais je ne comprends pas pourquoi elle ne nous a jamais parlé de sa mère, plus précisément pourquoi elle ne m'en a jamais parlée, moi sa meilleure amie, enfin sa petite amie. Pourquoi elle n'a jamais rien dit. Elle ne se confie jamais, elle ne montre que très rarement sa peine, elle est même froide parfois. Quand on ne la connaît pas, elle paraît parfois très froide. Mais je la connais, elle n'est pas comme ça, elle n'est pas sans cœur, elle n'est pas froide, elle ne montre juste pas les sentiments qu'elle a. Sauf quand elle me dit qu'elle m'aime. Je voudrais tout connaître de sa vie, tout savoir, tout comprendre, je pourrais tout accepter, tout entendre. Si seulement, elle m'en donnait le droit. Si seulement, elle laissait l'accès à son cœur, mais elle ne le veut pas, je le comprends, mais j'en souffre beaucoup. J'ai besoin d'elle, de la savoir avec et près de moi. De sentir son odeur, son parfum, sa peau, son corps contre moi. J'ai besoin d'elle, je ne supporte pas les secrets entre nous. Même si, elle a le droit à son jardin secret comme tout le monde. Mais je voudrais ne faire qu'une avec elle, être pour moi ce que je suis pour elle. Elle serait moi et je serais elle, un " nous " parfait. |