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Assise sur le carrelage glacé de sa cellule, la condamnée attendait patiemment que les rayons de soleil viennent une dernière fois lui caresser le visage. Elle n'appréhendait pas la mort, elle l'attendait de pied ferme et voyait même comme un soulagement les heures qui défilaient et qui la rapprochaient de celle qui la délivrerait enfin de cette enveloppe corporelle dont elle n'avait plus que faire. Sa seule inquiétude était de se retrouver en enfer, non pas par crainte des flammes et des démons mais par peur de ne pas y retrouver sa bien-aimée. Il l'avait assassinée et elle s'était vengée… Était-ce un péché ? Sans doute puisqu'elle avait tué… Mais son fiancé, ce meurtrier, lui qui l'avait privée de la personne la plus précieuse à ses yeux, lui qui l'avait menacée, et qu'elle avait dû épouser sous peine de condamner le reste de sa famille au même sort que sa chère Pauline, méritait-il de profiter plus longtemps de sa vie humaine ? Pourquoi ne s'était-elle pas tout de suite suicidée, comme elle y avait d'abord songé ? Mais alors, voyant qu'elle n'était plus, ne se serait-il pas attaqué à d'autres jeunes filles ? Et d'ailleurs le suicide aussi était un péché, le meurtre de soi… Alors n'aurait-elle pas échoué en enfer de la même façon qu'après l'avoir tué ? Pauline, était-elle vraiment au paradis finalement? Il lui disait que leur amour était un péché, une insanité… Son amante aurait-elle payé pour l'avoir aimée? Mais ne trouverait-elle pas le paradis en enfer si elle y retrouvait sa dulcinée ? Car pour elle l'enfer était d'être loin de l'être aimé.
L'esprit embrumé par son ignorance face à des questions auxquelles nul humain ne pouvait répondre, elle ne remarqua pas la chauve-souris qui s'engouffrait à travers les barreaux de fer. Un oiseau de nuit, qui bien vite prit une forme humaine, même si elle n'avait d'humaine que l'apparence. Avec effroi, elle reconnut alors son frère qu'elle croyait enterré depuis des années ! -Je suis venu vous délivrer, ma sœur préférée. Jamais je ne laisserai votre si jolie tête rouler sous la guillotine…Je vais vous offrir ce à quoi chaque humain aspire…
Elle n'eût le temps ni de crier ni de rétorquer, car déjà elle sentait des canines acérées pénétrer à travers la peau si fine et si fragile de son long cou immaculé… |
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Une nuit de mai, dans un sombre recoin d'un cimetière abandonné, une silhouette élancée et inquiétante ombrageait la petite tombe délaissée sous le saule vieillissant. Aveuglée par une tristesse aussi envahissante que dolente, elle ne remarqua pas le vampire qui, sans bruit s'approchait d'elle avec la démarche d'un félin. En lui effleurant l'épaule, il prononça son nom de sa voix de velours, douce et calme malgré une certaine irritation : -Valentine, que faites-vous encore ici ? … Nous avons à faire… Et puis dans quelques heures il fera jour, vous savez qu'il est dangereux de nous attarder… -Je ne peux, répondit la vampire en se tournant vers son frère, laissant transparaître dans ses yeux émeraudes toute la détresse qui emprisonnait son âme, une détresse qui pourtant aurait dû s'être déjà envolée depuis bien longtemps. -Aujourd'hui, mon cher frère, cela fait 150 ans qu'elle nous a quittés et malgré tout, le temps n'a pas apaisé mon esprit torturé… Je ne viens ici qu'une fois dans l'année, mais combien de fois dans la journée je ne pense à ma bien-aimée ! 150 ans ont passé et pourtant mes sentiments à son égard demeurent. Comment pourrais-je alors supporter l'éternité ? Je n'ignore certes pas que c'est à vous que je la dois, et que cela vous ferait beaucoup de peine de me voir vous quitter… Ma vie fut un échec que ma mort ne rattrape point… Un jour, je ne pourrai plus, Charles, un jour viendra où je me laisserai partir… Valentine s'était tue, baissant ses yeux scintillants vers le sol caillouteux. Le dénommé Charles ne fut pas long à réagir : - Ne prononcez pas ses mots si blessants. Je peux certes admettre que cette date vous est pénible, mais ressaisissez-vous à présent ! Un vampire ne se donne pas une mort qu'il a déjà obtenue ! Un vampire ne se laisse pas aller à des sentiments si extrêmes ! Pensez-vous vraiment que l'enfer vous sera plus agréable ? -Non mon frère, mais la souffrance qui m'y sera infligée m'aidera peut-être à moins songer. Oh comme il est difficile de savoir que jamais plus je ne la reverrai ! Belle Pauline, douce Pauline, reprit-elle en levant majestueusement la tête vers le ciel sombre et brumeux… Vous êtes sans doute au paradis. Me voyez-vous de votre nuage blanc ? Percevez-vous la tristesse de celle qui pour vous aurait tout donné ? Songez-vous avec regrets aux belles années que nous avons eu la chance de partager ? -Cessez ceci ma sœur, cela ne fait qu'attiser votre souffrance ! Accompagnez-moi donc en ville. Nous trouverons un humain à votre goût et sentir son sang lentement couler dans votre œsophage vous aidera à vous remettre. Venez donc, Valentine ! -Pauline aussi était humaine… Charles, siffla-t-elle en transperçant son frère d'un regard des plus irrités, cela fait plusieurs décennies que j'ai cessé de tuer. Combien de fois devrais-je vous le répéter ? Je me contente du sang mort et cela est mieux ainsi. Allez tuer qui vous voudrez, mais laissez-moi donc en paix. Je vous rejoindrai à l'entrée de la forêt lorsqu'il sera l'heure de partir. Mais ce soir, j'ai besoin de solitude… - Quelques litres de sang vivant et pur vous feraient pourtant le plus grand bien, ma chère sœur, bougonna le jeune vampire. Je suis entouré de faux vampires… Elisa, je puis encore comprendre que l'envie lui ai passé au bout d'un millénaire, mais nous, nous sommes encore si jeunes... Et puis faites selon vos désirs, mais soyez dans la forêt à temps. Je suis votre créateur et vous savez comme moi qu'à tout instant, je puis vous retrouvez où que vous soyez…
Dans la petite capitale du Luxembourg, dans les profondeurs du Grund, au fond d'un bar sombre, bruyant et enfumé bien qu'assez peu fréquenté, assise seule devant la table en bois dépoli, une jeune fille scrutait tristement son verre de vodka déjà presque vide. C'était le troisième qu'elle avait commandé, et pourtant, l'alcool n'avait fait que rehausser sa langueur. Une brûlure, un couteau qui traversait son cœur, une sensation de constriction, l'écrasement, avant qu'à cette saisissante angoisse ne succède le vide, le néant, et puis enfin, l'incompréhension à cette détresse dont elle ignorait l'origine, mais possiblement due à la perte de ses origines. Cela faisait maintenant presque un an que c'était arrivé… Cet accident, un terrible accident dans lequel elle a tout perdu : ses parents, ses deux frères, sa mémoire et son passé ; dix-neuf ans de vie oubliés, perdus peut-être à tout jamais dans des méandres neuronaux déconnectés. Recueillie par un oncle, sa femme et une cousine, le temps aurait pu l'aider à se remettre et à refaire une nouvelle vie, une vie agréable et tournée vers l'avenir. D'où lui venaient alors cette douleur cette tristesse, ce manque, cette permanente impression d'avoir perdu son âme, sa moitié ? Pourtant il ne s'agissait pas des membres de sa famille qu'elle ne reconnaissait même pas sur les photos qu'on lui avait montrées. Si sa cousine, Marie-Claire, ne lui avait pas parlé de son passé, elle penserait s'être trompée de famille, tant tous ces visages lui paraissaient étrangers. Il était étonnant, par ailleurs, qu'elle ne figurait sur aucune de toutes ces photos… Pendant un an, elle s'efforça pourtant de se complaire dans sa nouvelle vie, mais cela ne fut qu'échec et souffrance... Elle se sentait ailleurs, abandonnée malgré la bienveillance de sa famille. Les seuls liens qu'elle avait gardés avec son ancienne existence étaient ses incessants cauchemars qui hantaient ses nuits agitées. Ce cauchemar, toujours le même… Elle voyait une jeune fille, une silhouette fine et élancée avec des longs cheveux bruns qui virevoltaient sur ses hanches, au rythme d'une merveilleuse mélodie tout droit sortie du violon que cette beauté tenait. Elle essayait de la rejoindre, mais elle fuyait en dansant avec la grâce d'une flamme, puis disparaissait dans des tourbillons embrumés. Puis soudain, la musique cessait, laissant place à des hurlements, des hurlements d'enfant. Sa vue se brouillait, et elle tombait dans un long tunnel obscur avant d'atterrir dans une cave, une cage dans une ambiance effrayante à l'atmosphère maléfique… Une nouvelle silhouette s'approchait d'elle avec dans la main une espèce de gigantesque canine… Ce monstre avait des allures de quelqu'un qui lui était familier, mais elle ne pouvait le reconnaître. Elle avait peur, elle pleurait, elle se débattait, puis soudain son petit corps était envahi par un froid tellement intense qu'il paralysait tous ses membres et enfin elle se réveillait, tremblante et perdue tant ce rêve lui avait paru intense et réel…
Mais à présent, elle ne pouvait plus supporter et depuis un mois une solution s'était dessinée dans son esprit, LA solution, unique, définitive, effrayante et sans retour. Un dernier recours certes radical, mais qui tairait ses souffrances à jamais. Elle pensait peut-être aussi pouvoir les rejoindre, eux, ses parents dont elle avait même oublié le nom... Et peut-être d'autres personnes, cette part d'elle-même qui semblait s'être volatilisée… Ou bien il n'y aurait plus rien, mis à part ce vide comme celui dans lequel elle vivait depuis un an, avec néanmoins l'avantage qu'elle n'en serait pas consciente. Balayant une dernière fois la pièce du regard, elle décida qu'il était temps de partir. Se dirigeant vers la porte, elle fixa une dernière fois tous ces visages inconnus, un dernier regard sur cette vie humaine qui n'aurait que trop peu duré. Elle ouvrit alors la porte d'un geste décidé ; elle avait fait son adieu à la vie… C'était terminé, elle savait où aller, ce pont, cette rambarde insécurisée qui l'attendait, ne demandant qu'à être franchie par ceux qui n'ont plus goût à la vie…
Après le départ de son frère, Valentine n'était demeurée qu'une heure de plus dans le cimetière désuet. Elle avait ensuite ressenti le besoin de voler, de se rapprocher du ciel étoilé qui retenait sans doute l'âme angélique de celle qu'elle avait aimée… Pauline…
Elle y était, devant cette rambarde, cette rambarde qui garderait ses dernières empruntes, les empruntes d'une personne vidée, un futur fantôme après une vie transparente… Alors que ses jambes se hissaient au-dessus de la barrière, elle ne remarqua pas le petit animal aux larges ailes qui la fixait intensément de ses yeux perçants.
Reprenant instantanément sa forme humaine, Valentine due se retenir à la rambarde pour ne pas défaillir. Ces yeux d'un bleu sombre et pur, ces larges boucles blondes qui flottaient au vent, ces lèvres rouges contrastant avec la pâleur de son fin visage de poupée, ses joues parsemées de quelques discrètes tâches de rousseur, ce haut front et ce petit menton à l'ovale si joliment dessiné.., la pureté, la beauté d'un ange humanisé… Pauline…
Ses deux mains s'agrippaient au bois rugueux, ses yeux se concentraient sur les vaguelettes sombres et effrayantes de l'eau souillée, son cœur battait à tout rompre, son souffle se faisait haletant, tandis que tout son corps penchait dangereusement vers l'avant… Ses paupières se fermèrent pendant que son esprit fatigué lui dictait ses dernières pensées : " compte jusqu'à trois et tu sautes…un…deux… " |