Vampires et sangs pourpre

Chapitre 14




 

Pendant ce temps, à quelques kilomètres de là, Charles terminait son œuvre de destruction dans le laboratoire secret de Vogiel, avec toute la hargne d'une vengeance depuis longtemps contenue et  ruminée.

Fier de son travail, il contemplait avec satisfaction les dégâts sur le sol, plus jamais Vogiel ne pourrait opérer, il allait souffrir pour l'éternité… Son ancien maître allait payer cher sa trahison…

Trop occupé à sa tâche, il n'entendit pas le grincement du coulissement de l'imposante porte mécanique au fond de la pièce, ni le bruit léger des pas dans sa direction…

Le jeune vampire ne sentit qu'une pression sur son bras, mais il était déjà trop tard…

-Charles ! Comme on se retrouve !  lança Vogiel d'un ton mi-moqueur, mi-autoritaire. Puis-je vous demander ce que fait ma minable création dans mon laboratoire ?

-Vous êtes un vampire fini, Vogiel, cracha l'intéressé avec haine. Vous pouvez me tuer maintenant ! J'ai rempli ma mission ! Que votre éternité soit longue et douloureuse, maître, continua-t-il en insistant sur le dernier mot avec ironie.

- Que racontez-vous, mon cher Charles ? Ricana le vampire sans pour autant le lâcher. Je me demande ici qui est en position de craindre l'autre. Un seul geste de ma part et vous atterrirez immédiatement en enfer…

-Vous pouvez me tuer, je m'en moque, je suis déjà mort… Je saluerai Satan de votre part…

-Espèce d'insolent, vociféra le vampire. Croyez-moi, vous allez regretter  ces paroles !

Charles le regarda en ricanant :

-Vous n'avez rien remarqué mon cher maître… Imaginez-vous que je suis venu ici dans le seul but de contempler vos dernières inventions ou mieux,  de vous en féliciter ?

Voir l'agacement se peindre dans les yeux du vampire qui tentait sans succès de lire dans ses pensées, le fit rire de plus belle.

-Mon esprit est fermé, Maître, j'ai fait de prodigieux progrès depuis notre dernière altercation… Mais nul besoin de lire en moi, allez plutôt vérifier votre machine, cher ami, ajouta-t-il ironiquement…Votre règne est fini, la prochaine personne qui ira à l'intérieur mourra et son sang aussi… Je suis seul à détenir le secret de ce mécanisme si puissant capable de mettre en pause une vie humaine ! C'était le cas à l'époque et ça ne l'est pas moins aujourd'hui… Aucun scientifique, aucune étude d'aujourd'hui n'est capable de s'en approcher… Vous ne pourrez plus conserver les sang-pourpre maintenant… Et il en reste si peu… Le secret de cette machine m'accompagnera en enfer, cher Maître…

-Scélérat! Siffla le vampire excédé en secouant son prisonnier. Vous avez osé saccager ma machine…

-Ce n'est pas votre machine, répondit Charles d'une voix faible, puisque vous avez été incapable de la faire fonctionner… C'est la mienne autant que la vôtre et j'avais droit moi aussi d'en profiter… Mais à la place, vous avez tenté de me supprimer pour en garder tous les fruits !

Vogiel ricana bruyamment, un rire à en glacer plus d'un, un rire sardonique qui  ne décontenança pourtant pas le jeune vampire :

- Quel être naïf faites-vous là… Combien d'autres ai-je éliminés avant vous… Si vous vous imaginiez que j'allais m'encombrer d'un jeune vampire gringalet… J'ai toujours eu pour habitude d'agir seul, vous m'aviez donné ce que j'attendais, je n'avais plus aucune raison de conserver un personnage qui connaissait mes plans… Vous avez eu tort de revenir ici vous mesurer à moi ! Elisa n'est plus là pour vous protéger aujourd'hui… La chance ne vous sourira pas cette fois…

-Je suis votre seule chance, Vogiel, répondit Charles sans se décontenancer face à l'assurance de son ancien maître. Si aujourd'hui, vous me tuez, vous perdez votre unique chance de conserver le sang-pourpre pour l'éternité, vous n'êtes pas sans l'ignorer… Et vous allez souffrir infâme, Vogiel, votre corps de vampire s'est accommodé au sang-pourpre après toutes ces années… Vous en priver vous rendra en proie à une intenable douleur… Profitez bien de vos petits sang-pourpre et je vous souhaite qu'ils vivent le plus longtemps possible, car il n'en reste que très peu… Quand ils seront morts, vous aurez toute l'éternité pour regretter ma disparition et le secret que j'aurais emporté en enfer…Voyez-vous comme déjà vos capacités diminuent alors que cela ne fait que quelques jours que vous en êtes 'privé' ? Vous étiez surpris de voir votre élève alors qu'un créateur sait toujours retrouver celui qu'il a transformé… Comment avez-vous pu ignorer ma présence si ce n'est par le fait des effets indésirables d'une prise régulière de sang-pourpre ?

Mais ces paroles ne firent pas peur à Vogiel :

-Mon cher Charles… Je puis constater l'étonnante extension de vos connaissances sur le sujet… Cependant, vous ignorez encore bien des choses, mon ami…Si Elisa m'avait bien remplacé, elle vous aurait appris à ne jamais sous-estimer son maître... Mais vous semblez seul, vous aurait-elle abandonné comme elle m'a laissé tomber après m'avoir créé ?

-Jamais… souffla Charles, Mais cette affaire ne la concerne pas, je ne voulais pas l'y mêler, elle m'aurait empêché d'agir, et puis de jour elle est aussi vulnérable que moi… Je suis conscient que je vais mourir maître… Mais je n'en ai que faire… Il me semble qu'un siècle et demi est suffisant…

-Vous vous sacrifiez, comme cela est plaisant, ricana Vogiel, oubliez-vous alors votre sœur ?

-Elisa veillera sur ma sœur ainsi que sur la sang-pourpre qui appartient désormais à ma sœur et non plus à vous…Vous ne pourrez rien contre celle qui vous a créé.  Vous allez devoir vous  contenter du jeune homme, Marc il me semble, déniché  pour assouvir votre soif… Mais c'est le dernier des sangs-pourpre et à  sa mort, leur règne sera éteint à jamais… Et je serai vengé…

" Mais comment a-t-il su que je détenais Marc, le deuxième sang-pourpre que j'ai fait semblant de payer comme les autres humains pour manipuler Pauline et la faire croire à cette histoire d'accident ? Comment sait-il qu'après avoir tué les autres, j'ai gardé Marc bien précieusement pour exécuter mes plans ? Puis peu importe, Charles mourra de toute façon… ", Pensa Vogiel.

Il enserra alors ses doigts autour du cou de son ancien élève et sans le lâcher, il se dirigea vers le fond de la pièce pour se saisir d'une fine lance pointue avant de la poser contre le cœur de Charles.

-Sachez avant de mourir, lança-t-il, que cette machine ne m'est plus indispensable désormais et que votre sacrifice devient donc inutile… Je vais vous inculquer une dernière chose sur les sang-pourpre, mon ami…N'avez-vous jamais entendu la fin de la légende?

Vogiel s'amusa du regard intrigué et de l'expression de doute qui se reflétait soudainement sur le visage de sa création.

-C'est normal…Vous avez tout appris dans mes livres et les pages, je les ai enlevées! Leur enfant… L'enfant de deux sang-pourpre aura un sang si concentré qu'il suffira à un vampire d'y goûter une seule fois pour que sa faim se taise à tout jamais et qu'il devienne totalement immortel, ne craignant plus ni flammes, ni pieux, ni lumière… Mais ces enfants sont fragiles contrairement à leurs parents et bien souvent, ils ne survivent que quelques secondes après leur naissance… C'est pour cela qu'aucun vampire avant moi n'a pu y goûter… Mais maintenant que j'ai le couple à ma merci, il ne me sera pas difficile d'obtenir l'enfant, l'enfant de Marc et Julie c'est à dire Pauline si vous préférez. Julie est un personnage que j'ai pris grand plaisir à créer après avoir décongelé Pauline. Et la petite a tout gobé, c'était si drôle ! Cet enfant, je l'aurai de gré ou de force… Et alors je serai le maître, le maître de chaque vampire et de chaque humain sur cette terre… Je n'ai plus besoin de vous, Charles, et vous avez eu tort de vous mesurer à moi, comme Elisa a eu tort de ne pas me tuer tant qu'il était encore temps, car maintenant il est trop tard et bientôt elle aussi sera à mes pieds…

 

-Il est en danger, s'écria Elisa. Il est en danger et je ne peux rien pour lui ! Il faut que je le retrouve !

Elle accourut  pourtant vers le couloir, comme si par le simple fait de se déplacer, elle pouvait faire quelque chose pour sauver l'homme qu'elle aimait.

 

     Les yeux de Charles s'étaient écarquillés, son souffle s'amenuisait, alors que des vagues de sueurs froides prenaient possession de son corps tremblant ; il tentait de se résonner, de se convaincre que son Maître mentait, que c'était impossible…

Et puis, il voyait le piquet prêt à s'enfoncer dans son cœur, quelques dernières images traverser son esprit : sa sœur en danger, Elisa suppliant Vogiel de les libérer, Pauline avec un bébé dégoulinant de sang dans ses bras, puis une douleur intense, transperçante et brulante,  qui effaçait ces images.

   Un dernier rayon lumineux, une bouche qui s'ouvrait pour pousser un dernier cri qui n'aurait jamais le temps de naître, l'immobilité, une peau qui ternissait, brunissait, des organes qui se démantelaient, les poussières grises qui tombaient, un tas de cendre qui se rependait sur le sol, voilà tout ce qui restait de Charles de Valini, vampire de 1848 à 2009.

Pour couvrir ce macabre spectacle, les rires tonitruants et hystériques d'un Vogiel se délectant de sa puissance…

 

       Le visage d'Elisa s'était  décomposé, ses lèvres se tordaient sous l'effet d'une souffrance certaine, ses yeux s'agrandissaient, puis s'humidifiaient, le sol se dérobait sous ses pieds, la pièce tournait devant ses yeux et elle perdait l'équilibre avant que ses mains ne percutent violemment le plancher.

-Elisa, qu'avez-vous ? demanda Pauline déconcertée par cette soudaine attitude.

Quelques instants plus tard, la princesse des vampires relevait la tête, laissant apparaître alors des yeux baignés par les larmes :

-Mais enfin que se passe-t-il ? Je ne comprends pas ! Et puis pour Léna, vous l'avez appris hier soir, n'est-ce pas ?

-Il l'a tué, il a tué mon amour, vociféra Elisa avant que la haine ne remplaçe les larmes dans son regard…  Je ne sens plus son odeur alors que celle de l'autre est décuplée… Vogiel… j'ai retrouvé son odeur et ses pensées… Je n'étais pas dupe, Pauline, je savais tout pour l'humaine, Léna, je connaissais chacune des pensées de mon élève, mais par amour pour lui, je n'ai pas voulu m'interposer, je pensais que cela n'était qu'une passade ! Mais quand je les ai vus ensemble, je n'ai pu empêcher ma colère de ressortir, alors que j'aurais dû le protéger. Je savais qu'il avait quelque chose derrière la tête depuis votre arrivée. Et maintenant, Vogiel va venir ! Il veut votre sang, il va l'obtenir, il aura le bébé ! Je connais la fin de la légende maintenant, je lis de nouveau dans l'esprit de Vogiel ! C'est terrible ! Il veut le bébé, le bébé, l'union des sangs-pourpre qui lui donnera la toute puissance… Il a déjà le jeune homme, ce Marc que vous connaissez, je crois, et il va venir vous chercher ! Il va tous nous anéantir !

-Il en est hors de question, s'écria fermement Pauline. Il n'aura plus mon sang ! Il n'aura pas de bébé…

-Il fait jour ! Je ne peux même pas sortir d'ici… Je ne demande qu'à vous laisser partir, mais… Il connait votre odeur, il vous retrouvera, où que vous soyez ! L'excès de sang-pourpre fait perdre l'odorat pour les autres vampires et les humains normaux, mais il pourra toujours reconnaître le sang-pourpre où qu'il se trouve, et ce dès la tombée de la nuit. Le jour, le sang-pourpre lui donne le pouvoir de supporter les rayons, mais tout son organisme est utilisé à ce dessein, mais il perd totalement ses autres pouvoirs et donc l'odorat.

-Mais je pensais qu'il allait arriver tout de suite ! répondit Pauline d'un ton effrayé

-Il a changé d'avis, répondit Elisa, l'air concentré. Il sait que vous êtes ici, c'est lui-même qui vous y a enfermé, mais il va attendre le coucher du soleil lorsqu'il sera plus en puissance…

-Mais comment faites-vous ça ? demanda-t-elle admirative.

-C'est ma créature… Et je suis bien plus vieille que lui… Il ferme son esprit… Il s'endort… Mais il reviendra, il nous attendra à la porte. Il a tué mon compagnon ! Maintenant, je me sens capable de le tuer à mon tour, mais il est protégé par le sang-pourpre qui donne l'immortalité totale durant quelques heures lorsqu'un vampire vient d'en boire. Même si je le souhaite, je ne peux pas l'atteindre tant que le sang-pourpre circulera dans ses veines…

  Elisa se tut, une nouvelle larme coula sur sa joue, elle regardait Pauline d'un air désemparé, comme si elle cherchait une certaine aide auprès de la jeune humaine. Mais une  sang-pourpre restait  néanmoins une humaine… Comment pourrait-elle trouver des solutions là où une vampire de plus de 1000 ans était désemparée?

-Dites-moi, Elisa, lança Pauline pour rompre un silence devenu pesant, Comment êtes-vous arrivée ici si c'est Vogiel qui m'a fait prisonnière ?

-Ce lieu n'est pas si secret, c'est l'ancien laboratoire de Vogiel… Quand Valentine m'a dit qu'elle avait rencontré l'exact sosie de Pauline, j'ai senti que Vogiel ne devait pas être loin et apparemment, ce fut aussi le cas de Charles lorsqu'il vous a vue, à l'opéra il me semble... Je savais depuis longtemps que Vogiel voulait rechercher les sangs-pourpre, mais j'ignorais ses méthodes… Je savais qu'il n'était pas loin, mais pourtant, je ne parvenais pas à connecter mon esprit au sien ni à le localiser ! Sans doute encore un pouvoir du sang-pourpre qui le nourrit… Cette nuit, après mon altercation avec Charles, il me fallait penser à autre chose, et je suis venue ici, dans l'espoir que cela m'aiderait à retrouver la trace de ma monstrueuse création… Mais je me suis endormie dans un coin, et lorsque je me suis éveillée, c'est votre présence que j'ai sentie ! Apparemment, la mienne est passée inaperçue, puisque Vogiel s'en est allé, emmenant sans doute l'autre humain, Marc…

-Oui, c'était avant, que je ne plonge dans les souvenirs qui me sont brusquement revenus ! Mais maintenant, vous lisez de nouveau en lui ?

-Depuis la mort de mon bien-aimé, répondit tristement la princesse des vampires.

-Et… et il n'y a vraiment aucune solution pour qu'il ne me retrouve pas cette nuit ? Je pourrais fuir !

-Non, tant que vous êtes dans votre enveloppe humaine, il vous retrouvera où que vous soyez sur cette terre, je vous l'ai dit !

-Il ne m'a pas cherchée quand j'ai fugué !

-Non, c'était un jeu pour lui… mais croyez-moi, il savait que vous n'étiez pas loin…

Il y aurait bien une solution … Mais cela serait une trop grande trahison de ma part envers Valentine et un éternel fardeau qui pèserait sur vos épaules…

-Je suis prête, répondit Pauline qui avait compris ce que ces parles signifiaient. Je suis prête à devenir des vôtres, si c'est bien cela que vous suggérez…

-Mais il faut que vous sachiez une chose de plus Julie. Les sangs-pourpre ne deviennent pas des vampires comme les autres… Une partie de leur ancien sang se régénère et ils deviennent bien plus puissants que les autres vampires… Mais cette puissance a bien des revers. Ils deviennent immortels…

-Tous les vampires ne le sont-ils pas ? L'interrogea Julie qui peinait à comprendre où Elisa voulait en venir.

-Nous avons nos talons d'Achille... Comme vous ne l'ignorez pas, nous sommes réduits en cendres par la lumière de jour, par la force des pieux enfoncés au bon endroit, par les flammes parfois… Mais les anciens sang-pourpre n'en ont aucun… Ils deviennent définitivement immortels et pour toujours, sans aucune possibilité de se suicider. Même si cela vous parait absurde, beaucoup de vampires finissent par se donner la mort, désemparés par des siècles de solitude et de monotonie. Un sang-pourpre renait toujours de ses cendres, même s'il prend alors la forme d'une sorte de monstre errant… C'est du moins ce que la légende en dit. Mais j'ignore combien de fois cela s'est produit. Dans le passé, lorsque les sang-pourpre étaient plus nombreux, les vampires mal intentionnés ne les transformaient pas, car l'élève pouvait alors facilement surpasser le maître. C'est, il me semble, la seule exception…

-Et c'est pour cela que vous ne prendrez pas le risque…

-Non, je ne peux pas lire votre esprit, car les pensées des sang-pourpre ne nous sont pas accessibles, encore l'un de vos " pouvoirs "… Mais je sais cependant que vos intentions sont pures, je le sens…  Ma réticence est liée à ma belle-sœur et non à la peur de votre puissance. Les siècles m'ont assagi et je me moque à présent de la compétition entre les vampires. Il y en a bien assez sous mes ordres comme cela, et le rôle de maître peut devenir épuisant… Je vous céderai volontiers ma place en vous faisant entrer parmi nous, mais Valentine ne me le pardonnerait pas ! Elle vous aime et nous a bien fait comprendre qu'elle ne supporterait pas que l'on vous fasse du mal de quelques manières que ce soit.  J'ai déjà perdu Charles, je ne veux pas la perdre elle-aussi, j'ai beaucoup d'affection pour ma belle-sœur.

-Mais si Vogiel me retrouve, et s'il me force à faire cet enfant avec ce Marc… Il est assez puissant pour cela, il peut m'extirper un ovule et user de la fécondation in vitro si je ne suis pas consentante… N'est-ce pas toute l'humanité qui serait sous ses ordres ?

-Effectivement, répondit Elisa en frissonnant

-Alors vous savez où est votre devoir… Je me chargerais d'expliquer cela à ma dulcinée… A moins que vous ne préfériez me tuer définitivement ? Mais alors ce serait bien plus de souffrance pour Valentine…







Depuis le 14/02/2010