Vampires et sangs pourpre

Chapitre 15




 

-Voilà c'est ici, dans cette vieille cabane, c'est là que votre frère vient tous les soirs, annonça  Léna dans un souffle.

-J'espère qu'il n'est pas trop tard, répondit Valentine, alors que l'inquiétude se lisait sur son visage d'ordinaire impassible. Il fait jour, je vais devoir me mettre dans le cercueil et vous m'emmènerez à l'intérieur. Prenez le pieu en bois, c'est le seul moyen de défense à notre disposition. Vous pouvez y arriver. Je vais m'installer dans le cercueil et dès que vous vous serez assuré que la porte est bien refermée, vous me ferez sortir. Je vous fais confiance, Léna.

-Et s'il se passait quelque chose ? Et s'il nous attendait ?
-Une fois que nous serons à l'intérieur, je ne puis vous obliger à m'accompagner, Léna. Vous aurez fait votre devoir.

-Mais je veux la sauver aussi Julie ! Je, répondit-elle en rougissant avant de s'arrêter net se souvenant soudain  du statut de la personne qui l'accompagnait.

-Je suis désolée, enfin je veux dire, je ne veux pas qu'elle meure!

 

   Quelques minutes plus tard, Léna refermait la porte de la petite cabane en bois, porte sur laquelle trois saules étaient gravés, d'où le nom de cette clairière, la croisée des saules. C'était dans cette forêt que Léna avait rencontré Charles alors qu'il rodait dans les environs. Ce soir-là, elle était désespérée après avoir perdu son travail et elle errait. Perdue entre les arbres, elle n'avait opposé aucune résistance lorsque Charles l'avait emmené. Plus tard, il lui avait parlé de cet endroit, la croisée des saules. Il disait que son ancien maître y avait installé un laboratoire souterrain dans lequel il se prêtait à des expériences plus que douteuses.  Elle ignorait pourquoi le vampire lui avait demandé de s'y rendre avec Valentine et Elisa s'il n'était pas de retour.

   Elle poussa la porte en bois de sa main libre qui ne tenait pas le cercueil et elle trouva surprenant qu'elle ne soit pas verrouillée. La cabane était froide et vide, avec uniquement une grande trappe au beau milieu, Léna la souleva, se demandant comment elle s'y prendrait pour y  faire entrer le cercueil. Mais curieusement, elle n'eut aucune difficulté à descendre l'échelle en tenant le cercueil d'une seule main, un pouvoir inespéré en cet instant si stressant ! Puis elle remonta fermer la trappe pour libérer enfin Valentine.

-Où sommes-nous ? L'interrogea celle-ci d'une voix tendue.

-Je ne sais pas au juste. Il parait que c'est un ancien laboratoire, mais je me demande pourquoi il nous a fait venir ici, on dirait qu'il n'y a personne et… Que se passe-t-il ? ajouta-t-elle en voyant Valentine se figer soudain.

-Elle est là ! Murmura la vampire, Pauline est ici ! Elle est vivante, il n'est peut-être pas trop tard, mais elle n'est pas seule. Venez vite !

-Et Charles ?

-Je l'ignore, on ne peut pas trouver si facilement son créateur, chut ! Par ici, lança-t-elle en entraînant Léna dans un sombre couloir qu'elles n'avaient pas tout de suite remarqué.

Sur la pointe des pieds, l'oreille aux aguets, elles parcoururent ce long couloir, sans se douter qu'au fond, dans une petite cellule grillagée, des canines acérées s'étaient plantées profondément à travers la peau brillante et la  jugulaire turgescente et offerte de la jeune humaine qui ne faisait rien pour les en empêcher ...

 

    Estomaquée, la belle Valentine ne sut réagir immédiatement face à cet inacceptable parfum de trahison. Comment cela eut pu être possible de la part d'Elisa, la compagne de son frère, sa confidente, la seule amie de ses 150 ans de vampirisme?

Reprenant soudain ses esprits, elle vociféra d'un ton des plus menaçants, oubliant la supériorité de sa belle-sœur :

- Lâchez-la immédiatement ! Comment osez-vous me faire cet affront ? Vous me l'aviez promis !

  Soudain consciente de l'intrusion des deux autres vampires, Elisa lâcha sa proie et releva la tête, laissant apparaître son regard coupable et ses lèvres imprégnées de la vive couleur du sang qui en dégoulinait. Aucune  haine ne se lisait sur son visage, seulement de la culpabilité et une certaine gêne qui seyait peu à son statut de Princesse des vampires. Mais Valentine n'y prêta aucune attention, accourant vers l'humaine, pour la serrer dans ses bras puissants

-Julie ! Que vous a-t-elle fait ? demanda-t-elle avant que leurs lèvres ne se rejoignent.

-Mais qu'est-ce qui vous a pris, continua-t-elle en se tournant vers sa belle-sœur. Est-ce vous qui m'avez inculqué cette leçon d'harmonie ? Est-ce vous qui me félicitiez hier encore pour avoir cessé de tuer ? Comment pouvez-vous commettre ce crime et envers la personne qui compte le plus à mes yeux ? Cela est pire que si vous m'enfonciez ce pieu en bois dans le cœur. Je n'ignore pas que je ne peux rien contre la créatrice de mon frère, alors tuez-moi aussi si vous le souhaitez, je ne pourrais supporter de perdre une nouvelle fois la personne que j'aime !

Julie sourit faiblement, ayant plusieurs fois tenté d'interrompre cet émouvant monologue, alors que sa voix se perdait face à la puissance de celle de son aimée. Elle plongea alors son regard dans les yeux émeraude de son amante désespérée qui semblait enfin prête à l'écouter :

-Mon aimée, n'en veux pas à ton amie, c'est moi-même qui lui ai demandé. Je ne suis pas une humaine comme les autres, je suis une sang-pourpre, la dernière femme de ma lignée, et ma vie vous condamnera tous, humains et vampires. S'il me retrouve,  il peut faire de notre terre un deuxième enfer.  Et puis Julie n'a jamais existé, c'est Vogiel qui m'a inventé une vie, en me faisant croire pendant quelques mois que j'étais Julie, que mes parents avaient eu un accident et qu'il était mon oncle bienfaisant. Je n'ai jamais été une autre que Pauline…

-Pauline ? J'ai vu ton cadavre ! Et puis, si tu étais humaine, il y a longtemps que tu ne serais plus de ce monde, répondit la vampire bien qu'elle s'en soit doutée.

Pendant ce temps, tout comme Léna, Elisa restait en retrait de la conversation, comme pour garder un certain respect pour le couple qui se retrouvait.

-Oui, c'est bien moi, mon amour, répondit Pauline d'une voix posée, pour une fois bien plus calme que celle de son amante, tout en prenant les mains de Valentine.

-Ma douce Pauline, comment est-il possible que tu sois toujours vivante ?

-Je n'étais pas tout à fait morte lorsque je fus livrée à Vogiel, cet être infâme. Je suis restée humaine, mais il a su me conserver dans une étrange machine pour prélever chaque jour un peu de mon sang qui lui procurait certains pouvoirs. Puis…

Mais elles n'eurent pas l'opportunité de poursuivre ces explications mutuelles, car Léna, d'une voix déterminée, quoique peu assurée, les interrompit :

-Je pense qu'il faut partir à présent, il peut revenir, non ?

-Ce soir, répondit Elisa, frissonnant. Il fait encore jour et il n'existe pas d'autres issues que l'extérieur ensoleillé. Comment avez-vous pu entrer, Valentine?

-On a pris la voiture teintée, répondit Léna à sa place. Il faut faire vite ! Nous pouvons encore nous sauver. Julie, ou Pauline, comme tu veux, te sens-tu capable de m'aider ? Nous sommes les seules à ne pas craindre le jour.

-Appelle-moi Pauline, c'est là mon vrai nom. Oui, Elisa ne m'a pas encore pris trop de sang, allons-y au plus vite.

-Comment cela, pas encore? S'outra Valentine. J'espère qu'il n'est pas dans votre dessein de recommencer ! Je ne vous laisserai pas toucher à Ma Pauline !

-Pas maintenant, mon amour, répondit Pauline d'une voix tendue. Je t'expliquerai tout quand nous serons à l'abri, mais là, nous sommes toutes en danger !

  

   Une bonne dizaine de minutes plus tard, elles étaient dans le véhicule et Léna conduisait  vite, sans desserrer la mâchoire.

-Il se lève, il a changé ses plans, murmura soudain Elisa comme si elle entrait en transe. Vite, il faut faire demi-tour ! Il veut s'assurer que Pauline est encore là ! Après, il a l'intention de roder vers le manoir. C'est trop dangereux ! Nous ne pouvons y retourner ! Il faut que l'on s'éloigne le plus rapidement possible !

-On va où, alors ? L'interrogea Léna inquiète, tout en tournant brusquement le volant.

-Je ne sais pas… Il nous faudrait un lieu sûr et désert pour finir la transformation de Pauline, car dès la nuit tombée, il pourra facilement la retrouver… Et nous ne pourrons pas l'empêcher d'agir selon ses macabres desseins…

-Et vous et Valentine ne pouvez pas la protéger ?

-Valentine a été transformée par son propre élève, il est donc bien plus puissant qu'elle. Et moi, je ne peux rien contre lui tant que le sang-pourpre coule dans ses veines ! Allez, accélérez, il se rapproche de la forêt !

-Bon si vous voulez, on peut aller chez moi, proposa Léna. C'est en France, à une demi-heure d'ici environ.

-Personne ne nous importunera ?

-Non. Je vivais seule et il est trop tôt pour que les voisins ne se soient inquiétés de mon absence. J'ai peu d'amis et je suis en froid avec mes parents… Ils ne savent rien de ma mort.

-Bon, admit la Princesse des vampires, il est vrai que nous n'avons pas beaucoup d'autres solutions… Allons-y. Mais il faudra prendre garde de ne pas laisser s'introduire la lumière du jour à l'intérieur…

 

       Pendant ce temps à l'arrière, Pauline annonçait à Valentine en larmes les circonstances de la mort de Charles. L'arrière était séparé du devant de la voiture par une cloison et s'il n'y avait pas eu de banquette, elles auraient pu croire qu'elles étaient enfermées dans le coffre. Tout avait été conçu pour qu'il y ait le moins de vitres possibles, même si celles du devant ne laissaient pas passer les rayons ; sans doute que le fabricant de la voiture avait-il installé ce compartiment arrière fermé pour que les vampires puissent s'abriter jusqu'à la nuit dans le cas où il y aurait un problème, comme une vitre qui se briserait par exemple. L'avantage était que Pauline et Valentine pouvaient discuter tranquillement sans être entendues, et sans se rendre compte des difficultés qu'avaient Elisa et Léna à l'avant…

-J'ai tant de peine à le croire, gémissait Valentine. Je n'y étais vraiment pas préparée, dans mon esprit nous étions si invincibles…

-Il est mort en se battant, essayait de la consoler Pauline. Elisa en était certaine. Il a tout fait pour descendre ce Vogiel ! Il l'a fait pour toi, pour nous, pour toute l'humanité… Il a détruit  cette machine aussi, dans laquelle il m'a retenue prisonnière toutes ces années…

-Pauvre Charles… Parmi nous, il était le seul à vraiment apprécier sa vie de vampire…

-Je suis désolée, mon amour, souffla Pauline. Si seulement ton fiancé avait réussi à me tuer à l'époque … Nous n'en serions pas là, Vogiel n'aurait pas pu m'attraper et ne serait pas monté en puissance et surtout Charles vivrait encore...

-Ne dis pas cela, Pauline, s'écria la vampire en l'entourant de ses bras. Jamais je ne regretterai cela ! J'ai l'impression de revivre depuis que je t'ai revu, alors que mon esprit avait rendu l'âme au moment où j'ai cru voir ton cadavre… Si seulement j'avais su que tu étais encore vivante !

-Cela était sans doute impossible… Mon pouls devait être si faible qu'il fallait être un vampire pour s'en apercevoir…

-Mais, l'interrogea Valentine, ta mémoire aurait-elle refait surface ? Que s'est-il donc passé tout à l'heure ?

-Oui. Après t'avoir fait le mot, je suis descendue dans la cuisine. Et là, mon oncle est sorti d'un placard, comme par enchantement… Mais il me faisait peur, pour la première fois, j'ai vu que c'était un vampire… Vogiel, comme je l'ai appris un peu plus tard ! Ensuite, je ne sais plus vraiment, je crois que j'ai perdu connaissance. Quand je me suis éveillée, j'étais dans une cage, avec Marc, l'autre sang-pourpre. Et là, j'ai entendu la voix de mon oncle et j'ai perdu de nouveau connaissance. J'ai revécu des bribes de mon ancienne vie en temps que Pauline, des bribes de notre vie en particulier… J'ai revu mon père aussi. Et aussi lorsque l'on s'est retrouvées quand je m'apprêtais à partir me marier dans les colonies lorsqu'on s'était jurées de ne plus jamais se quitter !

Valentine resserra un peu plus son étreinte alors que les larmes coulaient de nouveau sur son visage diaphane :

-Nous aurions pu être si heureuses, murmura-t-elle pleine de nostalgie… Si seulement je n'avais pas été suivie par cet Arthur, ce fou-dangereux  que l'on m'a obligé à fiancer ! Et dire qu'il a failli te tuer !

-Tu n'as rien à te reprocher, mon amour… Moi aussi j'ai pensé que j'étais en train de mourir, je ne voyais plus rien… Mais on m'a ramassé, ajouta-t-elle en omettant de préciser que ce " on " était Charles, puis j'ai été conduite dans le cachot de Vogiel… Et j'ai atterri dans son espèce de machine qui met en pause la vie des humains… Certains tuyaux pompaient chaque jour une partie de mon sang, qui se régénérait je ne sais comment…

-C'est horrible, s'épouvanta Valentine tremblante.

-C'est fini, mon amour, il n'y aura plus jamais de machine, grâce à ton frère… C'est Elisa qui me l'a dit, elle l'a lu dans ses pensées avant… Je suis désolée…

Pauline avait décidé de ne pas parler du rôle de Charles dans sa capture et dans la création de la machine. Elle avait vu à quel point Valentine avait été affectée par la mort de son frère lorsqu'elle l'avait rencontrée plus d'un siècle plus tôt et elle savait que sa bienaimée aurait suffisamment de difficultés à surmonter sa mort une seconde fois. Elle ne devait pas en rajouter en lui parlant de la véritable nature de ce frère; il valait mieux qu'elle conserve l'image d'un Charles héroïque qui s'était sacrifié pour ralentir Vogiel et pour détruire la machine.

- Pourquoi faut-il que nos retrouvailles se fassent dans de telles circonstances ? se plaignit Valentine. Pourquoi faut-il que je perde un frère pour retrouver ma bienaimée? Pourquoi ne puis-je vous avoir tous les deux auprès de moi ?  Tu te souviens, c'était grâce à toi que j'avais retrouvé le sourire à l'époque, quand je croyais que mon frère était mort, que son fantôme revenait me hanter… Je vais encore avoir besoin de toi, mon amour…

Je t'aime, ajouta-t-elle en approchant ses lèvres de celles de l'humaine. Je n'ai jamais cessé de penser à notre amour et de rêver de toi… Et personne, ni vampire ni humain, n'a pu alléger ma peine, car il n'y a toujours qu'une place dans mon cœur, une seule place pour ma Pauline, et ce depuis le jour où je t'ai rencontrée alors que nous n'étions encore que d'insouciantes enfants.

Elle embrassa tendrement  la jeune humaine en s'accrochant à son cou, sans réussir à la lâcher comme si elle craignait de la perdre à nouveau… Une chose était certaine, elle ne le supporterait plus…

 

-Voilà, vous pouvez ralentir un peu, Léna, nous arrivons sur une route plus fréquentée et nous ne devons pas nous faire remarquer. Nous nous éloignons de toute façon et il n'est pas encore arrivé à la croisée des saules…

Léna s'exécuta, puis regarda furtivement la Princesse des vampires. Maintenant qu'elles semblaient hors de danger, elle commençait à se poser des questions. Pourquoi celle qui quelques heures plus tôt avait voulu la tuer, et à raison d'ailleurs, lui parlait maintenant de façon si polie et détachée ?

-Dites-moi, ne put-elle s'empêcher de lui demander, pourquoi vous êtes si gentille avec moi après tout ce qui s'est passé ?

Elisa trouva la petite humaine bien impertinente, mais sa colère, qui  n'avait d'ailleurs plus lieu d'être, était descendue, et ce fut d'une voix calme mais affligée qu'elle lui répondit qu'elles étaient réunies par  la même peine à présent.

-Comment ça la même peine ? L'interrogea Léna, je ne comprends pas !

-Il est vrai que vous n'êtes pas encore informée, soupira tristement Elisa. Je suis désolée de vous l'annoncer ainsi… Charles n'est plus de ce monde.

-Quoi ? s'écria l'humaine, tremblante. Mais… mais il est déjà mort, non ? Il ne peut pas remourir !

-Vogiel l'a envoyé en enfer,  siffla Elisa. Mais sachez qu'il s'en est allé héroïquement, pour tous nous sauver… Nous ne le laisserons pas gagner, la mort de Charles ne restera pas vaine et il sera vengé, cela je vous le garantis !

Pendant le reste du trajet, Elisa expliqua à la vampire novice les circonstances de la mort de Charles et elle lui parla de la légende des sangs-pourpre. Toute la rancœur qu'elle aurait dû conserver à l'égard de la jeune maîtresse de celui qu'elle considérait comme son mari semblait avoir étrangement disparu.

 

  -Dis-moi, mon amour, demanda Pauline alors que son amante la laissait enfin respirer, que s'est-il passé après ? Je veux dire quand tu as cru que j'étais morte…

-Pour moi le temps s'est arrêté, je me suis sentie défaillir, je hurlais… Mais cet abominable fiancé a menacé de tuer toute ma famille si je parlais… Je pense qu'il ne mesurait pas bien la force de notre amour qu'il qualifiait de malsain et diabolique. Mais cet homme était un fou et j'étais l'objet de sa fixation, il aurait sans doute eut la même réaction s'il m'avait vue avec un homme. Le soir même, il m'a donc ramenée chez moi après m'avoir rouée de coups et m'avoir de nouveau menacé si je ne gardais pas le silence. Tu t'imagines bien que je ne l'ai pas écouté… Je n'ai pas attendu le lendemain pour m'enfuir de chez mes parents, avec une seule idée en tête, le suicide… Mais lorsque je me suis retrouvée sur le pont, un peu comme toi, Pauline, il y a quelques jours, même si la mort me semblait bien douce à côté d'une vie sans ma moitié, je me suis retenue. Je ne pouvais pas mourir alors que cet infâme meurtrier continuerait son chemin… Sans doute m'aurait-il bien vite oubliée pour porter sa folie et ses désirs de perversion vers un autre objet… Alors, je suis retournée chez moi et le lendemain, j'ai pris tout le courage qui me restait pour demander pardon à mon bourreau. Puis, je me suis tenue tranquille jusqu'au mariage, jouant le rôle de la future épouse douce, docile, aimante  et obéissante à chaque fois qu'il me regardait. Comme je l'avais imaginé, il a baissé sa garde et s'est sans doute dit que l'accident était clos. Mais dans mon esprit, les choses étaient claires, je n'avais plus qu'une idée en tête, la vengeance. Mes parents ne surent ce qui t'étais arrivé, dans l'esprit de tous, tu étais partie dans les colonies et personne n'en douta jamais. Notre mariage fut grandiose, mes parents étaient fiers de marier leur dernière fille à ce riche assassin qu'ils pensaient connaitre comme leur fils, mais dont ils ignoraient tout. Je ne profitais point des festivités, car j'appréhendais la nuit où j'exécuterai la dernière phase de mon plan …

Lorsque nous nous retrouvâmes seuls, dans l'intimité de sa chambre,  je le laissai avec dégoût prendre possession de mon corps meurtri, attendant patiemment qu'il en eût assez. Lorsqu'enfin il fut endormi, je défis la couture du corset de ma belle robe de mariée qui était restée sur une chaise. Je sortis alors de ce corset, un petit sachet de poudre et un couteau de cuisine, assez fin pour être dissimulé dans cette volumineuse robe, mais suffisamment aiguisé pour l'usage que je lui décernais… Dès lors, je n'eus aucune hésitation, les heures précédentes avaient achevé de me convaincre et ce fut avec calme, détermination et précision que je m'acquittai froidement de ma tâche.  Je commençai par remplir le verre de mon mari par la poudre avant d'y verser le reste du champagne qu'il nous avait fait monter. Je mélangeai le breuvage à l'aide du manche de mon couteau, puis en versait le contenu à travers ses lèvres entrouvertes. " Buvez à notre amour " lui ai-je hypocritement murmuré alors que ses yeux s'entrouvraient… Comme prévu, il ne résista pas au regard faussement aimant que je lui lançais et il s'exécuta sans rien demander. L'effet fut immédiat, je vis ses muscles se détendre et ses paupières cligner… Suffisamment de poudre pour l'immobiliser, mais pas assez pour le tuer… Je voulais qu'il souffre, je voulais qu'il paye, je voulais voir la peur se refléter dans ses yeux… Je redescendis du lit, allai vers la petite table et m'emparai des allumettes pour  allumer  toutes les  bougies de la pièce. Je voulais le voir, je voulais qu'il me voie… Alors lentement, je m'emparai du couteau et je le fis miroiter face à son regard terrifié et rempli d'incompréhension. Puis avec un rire sardonique, j'approchai la lame de son cou et sans enfoncer trop profondément la pointe, je l'entaillai, précisément à l'endroit où il avait enfoncé la cordelette sur ton fragile cou laiteux. Le sang coulait, une expression de vive douleur se dessinait sur sa figure terrorisée. Et pourtant, je ne m'arrêtai pas là, entaillant ses joues, je lui rappelai ce qu'il n'aurait jamais dû te faire subir et je lui criai que lorsqu'il t'avait étranglé, il m'avait fait sentir le quintuple de la douleur qu'il ressentait alors. A la fin, estimant qu'il avait compris et suffisamment payé, j'enfonçai la lame tout doit dans son cœur, ce qui l'acheva presque immédiatement…

-Ne me regarde pas avec cette mine horrifiée, mon amour, poursuivit Valentine… Je n'étais pas moi-même à ce moment-là, jamais je ne serais capable de reproduire une telle abomination. J'eus ensuite l'impression de m'éveiller d'un long cauchemar. Ma chemise de nuit et les draps blancs étaient enduits du sang de mon mari, qui gisait les yeux grands ouverts dans le lit marital. Et c'est seulement à ce moment-là que je me rendis vraiment compte  avec effroi de ce que j'avais fait…Ta mort avait tué chez moi toutes marques d'humanité, toutes marques de vie et jusqu'à mon meurtre, j'étais devenue une sorte de monstre languissant, qui ne respirait que par la force d'une future vengeance. Mais lorsque tout fut terminé, je regrettais, je ne comprenais pas comment j'avais pu arriver à une telle extrémité, pourquoi je ne m'étais pas contentée de me suicider au lieu de devenir encore plus perfide que lui. Tremblante, je me mis à hurler, je n'avais vécu que pour cette vengeance sans jamais penser à l'après, ni à ce que je ferais du corps et d'ailleurs, je n'en avais que faire, je ne chercherais pas à démentir… Les quelques heures qui suivirent furent interminables. Je restai immobile, tremblante et sanglotante à contempler le cadavre de mon mari, puis je me mis à délirer, je crus te voir, je crus apercevoir mon frère, mais cela, par contre, n'était pas une illusion, comme je l'appris plus tard. Le lendemain matin, la bonne me retrouva à moitié endormie, baignant dans le sang de celui qui fut mon mari. Je fus arrêtée, interrogée et j'avouai tout sans ciller. Pourquoi ne pas m'être tout de suite donnée la mort, me direz-vous. Je voulais être punie pour ce crime, je voulais passer sur l'échafaud, humiliée, car j'estimais ne pas mériter une douce mort après l'abominable crime que j'avais commis. Le verdict succéda au procès, pendant lequel je ne prononçai pas une parole, en proie à un état second d'hébétude et d'effroi. Et comme je l'avais imaginé, je fus rapidement condamnée à mort, malgré l'avocat que mes parents m'avaient choisi. Puis une nuit, ma dernière nuit, veille de mon exécution, mon frère Charles déboula dans ma cellule après avoir brisé les barreaux sans aucune difficulté. Malgré mes protestations, il commença la transformation par une première morsure. Puis, il m'emmena loin de là et termina de me transformer… Voilà, ma douce Pauline, tu sais tout maintenant et j'ose espérer que tu me pardonneras pour toute cette déchéance…

La jeune humaine ne répondit pas, se contentant de prendre la vampire par la main.

-Tout cela est passé et je sais que c'est le désespoir qui t'as fait agir… Tu as au moins été honnête. Et puis ce monstre nous avait séparées et avait failli me tuer… Comme tu as dû souffrir par sa faute !  Nous avons suffisamment bataillé pour nous retrouver enfin ensemble et je ne gâcherai pas cette précieuse seconde chance, mon amour ! Je dois t'avouer que j'aurais sans doute fait subir la même chose à quelqu'un qui t'aurait tuée, si j'en avais eu la possibilité… Je ne peux donc pas t'en vouloir ! Il ne reste plus qu'une dernière épreuve avant que nous ne soyons réunies pour toujours…

Pauline s'empara alors des lèvres de sa dulcinée, l'empêchant de rétorquer.

-Que se passe-t-il ? murmura Valentine d'une voix blanche, alors que la voiture s'était arrêtée et que la portière arrière s'ouvrait.

 







Depuis le 14/02/2010