Vampires et sangs pourpre

Chapitre 2




 

  C'était fini, elle l'avait fait, elle avait lâché la rambarde et sentait à présent son corps léger fendre l'air  frais, de plus en plus vite, de plus en plus près de l'eau glacée...

Mais il ne l'atteint jamais…

Une main ferme et inébranlable venait de s'agripper à son poignet, interrompant son inexorable chute.  Elle sentit alors son corps se soulever et ses jambes reprendre possession de la terre ferme. Ce ne fut qu'à ce moment-là qu'elle osa ouvrir les yeux pour regarder la personne qui venait de la sauver. 

    Ce ne fut pas tant l'inégalable force mais plutôt l'extrême beauté de cette femme qui l'intrigua. Envoutante était le mot qui paraissait le plus approprié pour la définir. Un visage fin, des traits si réguliers qu'ils ressemblaient plus à ceux d'une inaccessible divinité qu'à  ceux d'une humaine, une peau sans défaut, une pâleur de porcelaine mise en valeur par des longues mèches brunes et soyeuses qui dansaient autour d'elle au rythme du vent alors que ses fines lèvres roses et closes restaient de marbre, lui donnant une expression  impassible qui ne laissait rien transparaitre de son âme,  la tranquille assurance d'une figure mythique.

La splendeur de la perfection.

Pourtant, malgré son indiscutable  supériorité,  aucune indifférence ne ternissait ses yeux  étincelants alors qu'ils se plongeaient dans le regard  bleu foncé de l'humaine pour sonder l'intérieur de son âme. 

Muette et  paralysée, comme si un étrange sort s'en était pris à ses cordes vocales et à l'ensemble de sa musculature à l'exception de son cœur qui battait comme jamais, la jeune fille était fascinée.

Les secondes passaient, puis les minutes, elles n'avaient toujours pas bougé. Les longues mains immaculées du vampire toujours posées sur les épaules mi-dénudées de la jeune innocente  troublée et pétrifiée y seraient peut-être restées encore plus longtemps si cet étrange échange n'avait pas été interrompu, par la lumière éblouissante d'un phare et le bruit rauque d'un moteur usagé. Un sursaut, une décharge électrique parcourut leur échine. Valentine se leva alors  brusquement et sa gracieuse tête se tourna vers l'élément perturbateur.

" Elle est si grande, pensa la jeune humaine admirative, je me sens ridicule avec mon mètre 59 "

Rougissant et se demandant d'où lui venaient de telles pensées, elle se ressaisit soudain et se releva rapidement pour rejoindre sa déesse qui s'était éloignée de quelques pas

-Je… excusez-moi, commença-t-elle d'une voix mal assurée, je suis désolée… je suppose que je dois vous… vous remercier non ? Enfin vous m'avez sauvé la vie malgré…

La vampire se retourna vers elle, mais ne répondit pas, la laissant à son monologue alors   qu'elle continuait de la scruter avec  toujours la même expression pénétrante et dominante.

L'humaine rougit de nouveau, sentant le ridicule monter en elle.

-Bon,  je… je ne vais pas vous déranger plus longtemps je… j'ai déjà assez pris de votre temps. Bon merci, je… j'espère ne plus recommencer mais, c'était plus fort que moi… Bon je vais y aller hein ? Bonne soirée.

Son interlocutrice ne répondait toujours pas et elle s'éloigna de quelques pas. Mais tout comme quelques instants auparavant dans d'autres circonstances, des longs doigts blancs vinrent  se fermer autour de son poignet, et une force surhumaine la fit virevolter, l'obligeant à faire face à l'extraordinaire beauté.

Une nouvelle fois troublée, incapable du moindre geste, elle ne parvient même plus à baisser la tête pour éviter son regard ensorcelant.

C'est alors que pour la première fois, une ébauche de sourire vient se dessiner sur les fines lèvres de la vampire, qui s'approcha encore un peu de la jeune fille.

Elle daigna enfin laisser entendre le son de sa voix, une voix lointaine, mystérieuse et légèrement chantante, la voix d'une sirène :

-Comment une si jolie fille telle que vous peut-elle être désespérée à ce point ?  A votre âge, la vie ne fait que commencer …

" Elle m'appelle une jolie fille, elle ne le pense pas, c'est impossible, par rapport à elle je ne suis qu'une minable, et puis en plus c'est une très belle femme, elle doit être mariée, c'est sûr ou elle a quelqu'un, et puis pourquoi je pense ça, moi, c'est une fille, depuis quand je m'intéresse aux filles ? " pensa l'humaine alors que de nouveau ses joues rosissaient. 

-Euh, bredouilla-t-elle alors, je ne sais pas moi-même,… Je… je me suis égarée, une accumulation de choses et d'autres… Peut-être ma vie ne me convient plus. Mais… mais je ne veux pas non plus vous déranger, je... je vais essayer de rentrer,  de ne plus trop y penser et tout rentrera dans l'ordre, enfin j'espère, ajouta-elle tout en essayant  de s'éloigner.

Mais ce ne fut pas dans les intentions de Valentine qui continuait de la maintenir auprès d'elle grâce à une sorte de force invisible et magique. Elle était si proche que l'humaine pensa presque que la déesse allait poser ses fines lèvres sur les siennes, mais il n'en fut rien.

-Vous pouvez m'appelez Valentine, murmura la vampire.

Valentine… Il était étrange comme ce prénom lui était familier…

 Elle trouvait qu'il lui allait à ravir et si elle avait dû le deviner, elle n'en aurait pas trouvé d'autre. Valentine de Valini… Mais pourquoi ce nom lui venait soudainement à l'esprit ? Ses yeux bleus  fixèrent à nouveau ce si beau visage… Elle était toujours aussi admirative, mais il y avait quelque chose de différent, quelque chose qui allait bien au-delà de sa précédente fascination. Une impression de déjà vu, de familiarité, comme son prénom, comme si elle avait  déjà croisé dans une autre vie cette somptueuse personne, mais sous une autre forme. Une pensée irrationnelle, mais dont elle ne pouvait se détacher…

-Tout va bien mademoiselle ?

-Euh… Oui, excusez moi, se reprit la jeune fille, la… la fatigue sans doute… Euh enchantée Valentine ! Moi, c'est Julie. 

- Julie, si vous permettez que je vous nomme ainsi, je vais vous ramener chez vous, lui répondit son héroïne. D'une certaine façon, nous sommes liées maintenant et je ne voudrais pas que vous récidiviez. Vous ressemblez de façon surprenante à une personne chère à mon cœur, aujourd'hui disparue sans que je n'aie pu faire quoi que ce soit pour la sauver. J'aimerais pouvoir vous convaincre de demeurer dans le monde des vivants...

-Je… je vous remercie, ma voiture est un peu plus loin.

 

" Pourquoi donc parlait-elle ainsi, comme si elle appartenait à une autre époque ", pensa Julie alors qu'elles se dirigeaient silencieusement  vers la voiture de cette dernière. Mais pourquoi cette diction si particulière lui semblait si naturelle dans la bouche de celle qui venait de la sauver ? 

 

Bien qu'elle ait su beaucoup mieux le cacher sous le masque inexpressif qu'arborent si facilement les vampires, Valentine était à cet instant tout aussi perturbée. La jeune Julie ressemblait en tout point à sa Pauline. Les décennies n'avaient pas effacé de ses souvenirs l'image de celle qu'elle aimait et elle aurait encore été capable  de décrire chaque parcelle de sa peau, chacun de ses traits, et de reconnaitre la moindre de ses mimiques.

Il était si déconcertant de tomber nez à nez avec cette humaine qui partageait non seulement le physique de sa bienaimée disparue mais aussi sa voix, ses expressions et ses gestes !

Comment cela se pouvait-il ?

 

Alors que Julie s'apprêtait à ouvrir la portière de la vielle Audi que son oncle lui avait cédée, Valentine saisit encore son poignet, mais son geste était beaucoup moins brutal que précédemment, un geste doux et attentionné, comme pour ne pas l'abimer.  Julie frémit au contact de sa peau et rougit encore en imaginant les lèvres brûlantes de sa sauveuse se pencher vers les siennes.

" Mais qu'est-ce qui m'arrive encore ce soir ? C'est l'alcool qui me fait cet effet ?   Songea-t-elle ? Je suis en train de devenir dingue ! "

 

La vampire ne laissa rien transparaître de son propre trouble et préféra changer de sujet.

-Aimez-vous la musique, Julie ?

Déroutée par cette question incongrue, la jeune fille mit quelques instants à répondre :

-Euh oui, enfin ça dépend laquelle. Pourquoi ?

Valentine sortit de la poche de sa longue robe noire un carton.

-Demain soir, je donne un concert à l'opéra de Luxembourg. Je serais heureuse de vous y inviter, dit-elle en tendant le carton à la jeune fille. J'aimerais beaucoup vous revoir.

- Moi aussi ! répondit Julie un peu trop précipitamment. Euh… enfin je veux dire, merci beaucoup pour cette place.

 

Quelques minutes plus tard, le véhicule disparaissait au coin de la rue tandis qu'un bel animal nocturne planait au-dessus de lui…

 

Alors qu'elle éteignait sa lampe de chevet, Julie remarqua brusquement que depuis plus d'une heure, ses angoisses s'étaient apaisées. Pourtant sa détresse interne, responsable de ses idées suicidaires, ne lui avait laissé que peu de répit ces derniers mois. Était-ce la perspective d'une mort aussi imminente qu'inexorable qui avait apaisé son esprit ? Ou était-ce dû à la rencontre de sa mystérieuse sauveuse ?

Et pourquoi  cette impression de manque et de vide encore si vive avant sa tentative s'en était soudain allée ? 

" Et si je la connaissais avant mon accident, pensa-t-elle, le cœur battant. Mais non, c'est impossible, elle m'aurait reconnue. Mais cette fille dont elle m'a parlée, cette fille chère à son cœur, comme elle disait, et si… et si c'était moi ? Mais comment aurais-je pu oublier une telle beauté ? "

Installée devant son vieux bureau en bois du 17e siècle, pour la première fois depuis 10 ans Valentine avait repris sa plume et son papier à musique, habitée soudain par cette ancienne frénésie qui la hantait  de son vivant, la composition. Les notes se succédaient  de plus en plus vite, une certaine fièvre s'emparait d'elle alors qu'elle oubliait tout ce qui l'entourait et que seul le fin raclement  de la plume sur le papier  rugueux lui était audible.

Elle ne remarqua pas la grande vampire aux cheveux roux qui entrait dans la pièce :

-Valentine ! Ainsi vous reprenez la composition ? J'en suis ravie, s'exclama la nouvelle arrivante. 

 

        Cette nuit-là, ou plutôt les quelques heures qui en restaient, Julie rêva d'une jeune fille aux longs cheveux bruns qui riait et courrait à travers la rosée du matin. Elle ne la voyait que de dos et savait qu'elle devait la rattraper pour pouvoir observer son visage. Mais soudainement, toutes les deux cessaient leurs courses effrénées, elles se trouvaient  alors dans une vaste chambre aux meubles anciens, la jeune brune, toujours de dos prenait un violon et les notes se succédaient dans une mélodie des plus envoutantes, Julie voulait l'approcher, mais ses muscles s'étaient figés, la rendant incapable du moindre geste. Puis soudain, elle entendait un cri et sentait une main se serrer autour de sa  fragile gorge. Sa vue se brouillait, ses hurlements désespérés mourraient sur ses lèvres sous l'effet de la douleur…

      Enfin elle vit devant ses yeux le papier-peint bleuté et rassurant du plafond de sa chambre. Se relevant brutalement, elle se rendit compte que son cœur battait à un rythme effréné et que ses draps étaient trempés de sueur. Ainsi, ne s'agissait-il que d'un cauchemar ? Mais cette idée qui aurait dû la rassurer l'angoissait au plus profond d'elle-même, tant ce rêve lui avait semblé réel. Qui était donc cette jeune virtuose si jolie même si elle n'avait pas pu la voir de face ?

     Bien éveillée cette fois et loin d'être prête à se rendormir, elle descendit pour se faire chauffer une tasse de lait, sa boisson de prédilection. Elle remarqua alors sur la grande horloge accrochée en haut de la cuisinière qu'il n'était que quatre heures, cela faisait donc à peine une heure qu'elle s'était endormie... Remontant son bol à la main, elle s'installa à son bureau et sortit de son tiroir fusains et feuilles de canson. Elle avait senti la douce vague de l'inspiration s'emparer d'elle et se transformer peu à peu en besoin frénétique de dessiner. Ses mains courraient sur le papier sans qu'elle ne fasse quoi que ce soit pour les y aider, alors qu'elle-même se trouvait dans un état de transe inébranlable. Deux heures plus tard, elle apportait une dernière touche à son dessin et put constater d'elle-même qu'il s'agissait depuis son accident de sa plus grande  réussite. Les traits d'une femme splendide au regard  tragique brillant et ensorcelant, une expression impénétrable, dévoilant malgré tout à celui qui prendrait le temps de l'observer les marques d'une tristesse profonde et insurmontable, ne faisant que rehausser la grandeur et la beauté de ce visage mythique. Elle jouait du violon et Julie avait réussi à transcrire sur l'image le mouvement de l'archer tenu par ses longs et fins doigts immaculés, dans des gestes d'une telle précision qu'on n'eut pas été étonné d'entendre quelques notes s'élever dans les airs en regardant ce dessin ; un portrait aux allures réalistes d'une photographie prise à la dérobée.

Julie constata alors non sans une certaine angoisse que cette femme dessinée ressemblait étrangement à celle qui l'avait sauvée de la noyade quelques heures auparavant…

      Le lendemain matin, elle rejoignit la cuisine vers dix heures, les yeux cernés et la mine épuisée. C'était un samedi matin, mais malgré tout, son oncle ne manqua pas de l'apostropher pour son manque de ponctualité :

-Julie ! As-tu vu l'heure ? Ta cousine est déjà dans ses maths depuis longtemps ! Comment penses-tu réussir ton année si tu la prends si peu au sérieux ? Je te rappelle que ma femme et moi faisons tout pour que tu réalises ton rêve depuis que l'on t'a recueillie !

Julie lança un coup d'œil furtif à sa tante qui buvait silencieusement son thé dans un coin de la cuisine. Celle-ci ne lui octroya pas la moindre parole de soutien, pas le moindre regard compréhensif pour la défendre face à la sévérité de son mari.

En soupirant, la jeune fille prépara son lait matinal, tentant de passer outre les critiques de son oncle.

 -Si ta mère savait à quel point tu te laisses aller, ma pauvre nièce ! poursuivait-il, elle serait si triste ! As-tu oublié que tu étais la fierté de tes parents du temps où seules tes études comptaient ? Tu voulais être agrégée de mathématiques ! Mais ça aussi, l'as-tu oublié ?

Sans répondre, elle baissa les yeux sur son petit déjeuner. Elle n'osait pas dire à son oncle que son esprit avait effectivement complètement occulté ses perspectives de mathématicienne  modèle comme tout le reste d'ailleurs. Toute cette vie lui semblait si lointaine, si éloignée de ce qu'elle avait l'impression d'être à présent… Seul le dessin lui semblait familier, pourtant sa cousine lui affirmait qu'elle n'avait jamais touché à un pinceau ou à un fusain avant son accident. Comment se faisait-il alors qu'elle soit si douée aujourd'hui ? Les raisons pour lesquelles elle avait voulu disparaître réapparurent dans son esprit tourmenté. Comment pourrait-elle supporter d'être toute sa vie à la place de cette étrangère ? Sans compter qu'on lui répétait inlassablement que ses parents seraient si déçus de la voir s'éloigner du chemin qu'ils l'avaient aidée à tracer.

 -Au fait Julie, commença sa tante qui semblait soudain décidée à prendre la parole, Marc est avec Marie-Claire dans la salle à manger. Nous avons pensé qu'il pourrait t'aider avec ton problème de géométrie. Autrefois c'était toi qui aidais les autres, mais comme l'accident semble avoir atteint ton cerveau… Bref, il peut bien faire ça pour toi, et puis vous vous entendez plutôt bien tous les deux, non ?

-Plus ou moins, grommela Julie, qui en vérité avait plutôt du mal à supporter cette tête de classe blonde de fils à papa, qui ne faisait que parler de ses brillantes études et du compte en banque bien fourni de son père.

Quelques semaines après l'accident, Charlotte, sensée être sa meilleure amie, mais dont elle n'avait conservé aucuns souvenirs et avec qui elle ne partageait aucune affinité apparente, lui avait dit qu'elle avait passé toute son adolescence à l'admirer et le désirer. Mais l'accident était survenu alors même qu'il commençait quelque peu à la regarder comme la femme qu'elle était.

" -Tu ne te souviens vraiment pas Julie ? Tu ne te souviens pas au collège quand on n'avait pas cours et que tu voulais qu'on reste toute l'heure dans un coin rien que pour l'apercevoir sortir de sa classe ? Tu as oublié les regards que tu lui lançais ? Ton sourire le jour où par hasard il t'a frôlé l'épaule ? Et qu'est-ce que tu pouvais parler de lui ! A longueur de journée ! Tu ne nous laissais même pas la parole et il était très dur de te stopper quand tu partais sur ce sujet ! Je ne te comprends pas Julie, pourquoi maintenant qu'il s'intéresse à toi et qu'il vient te voir à l'hôpital, tu lui parles comme à un étranger ? Lui non plus ne comprend pas ! L'accident a peut-être atteint ton cerveau et ta mémoire, mais pas ton cœur quand même ! "

Comme à son habitude, Julie s'était contentée d'une réponse vague et expéditive tout en se demandant intérieurement comment elle avait pu un jour s'intéresser à une personne qui semblait tant correspondre à tout ce qu'elle détestait depuis son amnésie.

Les yeux dans le vague, elle repensa alors à la jeune femme de la veille, elle était si belle… Était-ce la première fille qu'elle avait vue de cette manière ? " Sans doute ", pensa-t-elle, car dans son esprit, jamais elle n'avait pu croiser une telle beauté, une telle force dans un corps si gracieux… Perdue dans ses pensées et questionnements, elle ne remarqua pas le regard amusé de sa tante posé sur elle.

-Oh comme c'est mignon, tu vois elle rougit, sourit-elle en s'adressant à son mari.

Julie sursauta, sa tante pensait certainement que c'était la pensée de Marc qui lui faisait un tel  effet, mais ce n'était pas le cas et cette seule idée la fit redescendre très vite sur terre. Au lieu de la contredire, elle profita de la bonne humeur de sa tante pour parler de sa prochaine sortie à l'opéra. A 19 ans, elle savait qu'elle n'avait plus à se justifier devant ceux qui en plus n'étaient pas ses parents, mais elle préférait éviter, si cela était possible, les remontrances habituelles des lendemains de soirées.

-Oui, c'est vrai que je suis un peu émue, feint-elle en regardant sa tante d'un air entendu. En plus, cela me fait penser à son invitation à l'opéra pour ce soir. J'espère que vous n'y verrez pas d'inconvénients.

Un demi-mensonge, elle ne précisait pas de qui elle parlait, mais sa tante pensait qu'il s'agissait de Marc et elle en était ravie... Encore fallait-il que le jeune homme ne vende pas la mèche, mais même si c'était le cas, elle improviserait en temps voulu.

 

    -Dites-moi Elisa, demanda Valentine, vous est-il déjà arrivé de rencontrer deux personnes si semblables  qu'il serait difficile d'oser imaginer qu'elles soient distinctes ?

-Des jumeaux ?

-Ne vous moquez pas de moi, Elisa… Vous comprenez ce que je veux dire… Deux personnes à deux époques différentes…

-Que s'est-il donc passé hier soir ? L'interrogea la vampire avec bienveillance. Je vois bien que vous n'êtes pas dans votre état normal. Vous n'avez pas soufflé mot hier matin et ce soir, vous semblez ailleurs, dans un autre monde, reprenant la composition que vous aviez si longtemps abandonnée … Et cela n'a rien à voir avec cette période, n'est-ce pas ? Ajouta-t-elle sans vouloir évoquer directement l'anniversaire de la mort de son ancienne protégée. 

-Vous êtes ma seule confidente, Elisa, je sais que mon frère se rirait de moi. Hier, j'ai rencontré cette fille… Elle lui ressemblait tant… C'était… si étrange… Et sa voix, claire, douce et mélodieuse, exactement la même… Son maintien, ses gestes, son sourire… Ce n'était pas qu'une simple similitude physique !

- Êtes-vous bien certaine qu'elle n'était plus en vie ? N'est-il pas possible qu'elle soit des nôtres ?

-Mais non ! J'ai vu son cadavre je vous l'ai déjà dit ! Elle avait le cou violet, le visage ensanglanté ! Jamais je ne pourrai l'oublier ! Et puis, la fille d'hier n'était pas un vampire, je l'aurais senti ! C'était bien une humaine !

Elisa prit une chaise et s'assit à côté d'elle, puis sembla réfléchir quelques instants. Elle pâlit soudain :

-Mais c'est peut-être…

-Oui ? demanda Valentine, avec l'espoir d'une réponse

-Euh, ce n'est rien, j'aurais cru… mais non cela est stupide… Non, c'est sans doute votre esprit qui projette l'image de Pauline sur cette fille, la mémoire qui se déforme…

Sur ces mots, elle sortit précipitamment de la pièce. Perplexe, Valentine était certaine que sa belle sœur lui cachait quelque chose…







Depuis le 12/09/2009