Vampires et sangs pourpre

Chapitre 3




 

    Valentine s'installait sur la scène avec une certaine appréhension, comme avant chaque concert lorsqu'elle jouait en solo. Certes son talent n'était plus à prouver après plus d'un siècle d'entraînement journalier s'ajoutant de surcroit à une certaine maîtrise innée de l'instrument, mais tous ces humains qui la regardaient, ou plutôt l'écoutaient avec admiration, la mettaient assez mal à l'aise. S'ils savaient, pensait-elle, s'ils savaient combien d'entre eux j'ai tué il y a encore quelques décennies… Et sans la fabuleuse invention d'Elisa, cela continuerait encore aujourd'hui… Sa belle sœur avait en effet mis au point une trentaine d'années plus tôt, une sorte de machine permettant de recueillir le sang d'une personne décédée et de le maintenir en mouvement afin qu'il ne soit plus nocif pour les  vampires. Elle passait ses nuits entre les morgues du pays, puis distribuait le sang à ses amis, et cela semblait plutôt l'amuser… Sans doute en avait-elle eu assez de tuer après un millénaire de vampirisme. Valentine et d'autres l'avaient volontiers suivie, heureux de pouvoir consacrer leurs nuits à d'autres occupations que la chasse à l'homme, mais Charles restait encore assez réticent à ces procédés, des caprices de jeunesse, pensait sa compagne, cela passerait comme le reste.

     La vampire s'installait avec son violon au milieu de la scène, vérifiant une dernière fois que tout était en ordre pour le concert… Elle n'avait presque pas dormi de la journée, composant de nouveaux morceaux, s'entraînant sur d'anciens. Ces morceaux de sa composition, créés jadis pour elle, et qu'elle était  seule à avoir entendu…Si jamais la jeune fille de la veille avait son âme, elle les reconnaîtrait, c'était certain, et cela se lirait dans ses yeux…

Pourtant une nouvelle crainte venait tarauder son esprit :

                       Et si elle n'était pas là ?

 

     Mal à l'aise, Julie suivit le portier jusqu'à la place indiquée sur son billet et fut étonnée de constater qu'elle était aux premières loges, avec une vue parfaite sur la scène. Depuis son accident, elle n'était jamais allée à l'opéra, et avant, elle ne pouvait s'en souvenir, mais ce lieu ne lui était pas familier en tout cas. Elle remercia intérieurement sa meilleure amie, qu'elle était allée voir l'après-midi même, pour lui avoir prêté sa robe de soie bleue foncée qui seyait parfaitement à sa taille de guêpe et lui permettait de ne pas se faire remarquer parmi tout ce beau monde si guindé.

Bien entendu, sa meilleure amie pensait qu'elle se rendait là-bas accompagnée d'un jeune homme, de Marc en particulier. Et puis, qui d'autre aurait pu lui acheter cette place de toute façon ? Il y avait des limites à la générosité de son oncle….

Souriant à ces pensées, elle n'avait pas remarqué le brusque silence qui enveloppait la salle alors que le rideau se levait et elle fut subjuguée à l'instant même où ses yeux se portèrent sur la scène. Une Valentine plus rayonnante que jamais dans sa longue robe noire au décolleté profond, faisant ressortir l'extrême pâleur de sa peau si parfaite  alors que ses cheveux relevés en chignon et son maintien lui donnaient une certaine distinction, une certaine noblesse que même une famille royale aurait facilement pu lui envier.

Mais ce n'était rien à côté de ce qu'elle ressentit lorsque les premières notes sortirent du violon de la jeune femme…

       Elle fut très vite ensorcelée par cette mélodie qui semblait faite pour atteindre son cœur. Les secondes passaient, puis les minutes plus délicieuses les unes que les autres, sans qu'elle ne put détacher ses yeux du milieu de la scène. Ce fut sous un tonnerre d'applaudissements que la dernière note s'échappa de l'instrument féérique. Lorsque le public se fut calmé, Valentine fit une annonce de sa voix limpide et envoûtante qui ne semblait laisser personne indifférent :

-A présent, je voudrais vous interpréter un morceau de ma composition. Je le dédie à une jeune personne que j'ai récemment rencontrée et qui se reconnaîtra, je l'espère, ajouta-t-elle tout en croisant le regard clair de Julie, trop intimidée pour répondre à son sourire.

Dès les premiers mouvements exécutés par son archer, Valentine vit le visage de sa nouvelle protégée se transformer. Elle la vit rougir, puis pâlir, puis trembler…

Elle pouvait même entendre son pouls qui s'était accéléré de plus belle jusqu'à devenir le plus rapide de toute la salle.

   Valentine sourit, elle avait reconnu, elle savait ! Elle ne pouvait expliquer comment cela était possible, mais une chose maintenant certaine, son passé l'avait rattrapée, et avant même de finir son morceau, sa décision était prise; elle ne laisserait plus personne les séparer cette fois-ci, quelles que soient les barrières pour réunir une humaine et une vampire, elle les franchirait…

 

    Julie reconnut immédiatement la douce et belle mélodie qui avait peuplé son rêve la nuit précédente… Tremblante d'émotions, elle n'eut pas l'occasion de réfléchir à une explication rationnelle, car ses yeux se fermaient et son esprit la transportait, loin, loin de cette salle, loin de sa ville, loin de son époque…

Habillée d'une robe aux lignes écarlates et au corset serré dont les pans trainaient dans la rosée du matin, elle était assise sur un petit tabouret de bois et peignait, alors que ses oreilles étaient envahies de cette délicieuse mélodie qui la faisait vibrer toute entière. Puis la musique s'arrêtait, mais ses pinceaux habiles continuaient de danser sur la large toile, jusqu'à ce que deux longues mains blanches viennent délicatement se poser sur le tissu râpeux de sa robe. Deux mains qui non seulement emprisonnaient son cœur, mais paralysaient aussi tous ces autres muscles alors que ses vaisseaux se dilataient donnant à ses joues une couleur vive presque identique à celle de sa robe.

Elle sentit alors une pression dans le dos, un souffle contre son oreille, une mèche soyeuse qui caressait sa joue, un murmure au creux de son oreille :

-Je vous en prie, ne dites rien ma belle Pauline. Cela fait si longtemps que je rêve de vous tenir dans les bras…

Obéissant alors à ce doux murmure, sans prononcer un mot, elle tourna délicatement la tête pour se plonger dans les yeux émeraude de celle qui s'était encore approchée de façon à faire face à la plus jeune. A travers les yeux de Pauline, Julie constata alors avec un certain soulagement mêlé de surprise et de joie qu'il s'agissait toujours de Valentine…

 Après un regard empli d'amour et de tendresse, le cœur battant la chamade, Pauline s'approchait des lèvres de son héroïne, quelques centimètres seulement, mais quelques centimètres qui encouragent avant un nouveau regard plus parlant que des mots: " Viens à moi, je suis prête, moi aussi je ressens ce lien qui nous unit depuis si longtemps, je t'aime et t'ai toujours aimée.  "

Alors, elle sentit tout doucement les lèvres rouges se poser sur les siennes… Un baiser chaste timide au premier abord qui rapidement devint ardent et passionnel, alors que leurs langues se mêlaient dans un ballet enflammé…

-Mademoiselle ? Mademoiselle réveillez vous je vous prie !







Depuis le 11/10/2009