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Elle ouvrit alors les yeux pour constater, que mis à part quelques rares personnes qui s'attardaient encore pour proclamer à mi-voix le talent de la violoniste, la salle s'était presque entièrement vidée et un employé en uniforme tentait désespérément d'attirer son attention : -Mademoiselle, voulez-vous me suivre je vous prie ! -Pour…pourquoi ? Où, où ça ? demanda Julie encore sous l'emprise de son rêve. -Vous êtes bien Julie Lavalière ? -Euh... oui -Mademoiselle Valini m'a demandé de vous conduire à sa loge, dit-il en commençant à descendre, elle vous attend. -Va…Valini, qui ? -Mlle VALENTINE VALINI, la grande violoniste qui vient de finir son solo. Auriez-vous abusé de boisson alcoolisée ou êtes-vous toujours aussi idiote ? Je me demande vraiment pourquoi elle s'intéresse à une telle arriérée, marmonna-t-il pour lui-même mais suffisamment fort pour que Julie puisse l'entendre. Mais la jeune fille n'en avait que faire, elle n'avait qu'une seule idée en tête, Valentine la demandait dans sa loge, elle voulait la revoir, elle ne l'avait pas oubliée ! Valentine, cette héroïne qui lui avait sauvé la vie, Valentine à qui elle avait pensé toute la journée, Valentine, cette virtuose exceptionnelle qui hantait ses rêves et dessins !
-Voilà, c'est ici, soupira l'employé désabusé en lui désignant un couloir au sol couvert de moquette écarlate. Troisième porte à droite, vous n'avez qu'à frapper, ajoute-t-il sèchement. Ça ira ou faut-il que je vous accompagne pour vous montrer la porte du doigt ? -Non ça va aller, je vous remercie, souffla Julie, mal à l'aise. Elle avança vers la troisième loge, mais au moment où elle s'apprêtait à frapper d'une main tremblante, la porte s'ouvrit brusquement sur un jeune homme à l'air préoccupé : -C'est vous qu'elle attend, prononça-t-il rageusement sans la regarder, je vous préviens, je… Mais il s'arrêta soudainement au moment où il levait les yeux vers son interlocutrice. -Pau…Pauline murmura-t-il presque imperceptiblement en pâlissant. Puis sans plus d'explications, il prit la fuite d'un pas rapide sans se retourner, comme s'il venait de croiser un fantôme. Mais Julie ne l'entendit pas, car elle était plus préoccupée à se demander qui était cet homme, et surtout s'il était le compagnon ou le fiancé de Valentine… La voix de la violoniste la réveilla alors de sa torpeur : -Julie, est-ce vous? Mais entrez donc! Je suis très contente de vous revoir! J'espère que vous avez apprécié le concert. -C'était magnifique, bredouilla Julie, vous êtes très douée. Je vous remercie beaucoup pour les billets. " Elle est encore plus belle qu'hier, pensa-t-elle en rougissant " -J'en suis ravie, se réjouit Valentine tout en refermant la porte. Je vous ai fait appelée parce que, suite à notre petite conversation d'hier, j'aurais quelque chose à vous proposer. Enfin si cela vous tente, vous n'êtes bien évidemment pas tenue d'accepter. Julie frissonna, impressionnée par ce regard perçant et pénétrant qui se posait sur elle. Mais qu'allait-elle lui proposer ? Qu'est-ce qu'une grande artiste comme elle pouvait proposer à une gamine aussi insignifiante? -Vous m'avez dit hier que votre vie chez votre oncle ne correspondait que très peu à votre personnalité... -Oui… Mais je suis désolée de vous avoir embêté avec ça, bafouilla la plus jeune en baissant la tête. Vous avez autre chose à faire c'est sûr… Et je vous remercie aussi de m'avoir sauvé la vie, hier… Tout ça m'a fait réfléchir, vous avez raison, je dois me sortir de là. Je suis idiote, et puis vous avez dû me prendre pour une folle… Tout avoir et vouloir mourir… -Cet acte était celui d'une personne désespérée. Et je puis vous comprendre, je suis bien placée pour savoir que la richesse matérielle et la renommée ne suffisent pas au bonheur et ils peuvent même y nuire dans certains cas… Elle plongea de nouveau son regard dans les yeux clairs de Julie, se rapprocha d'elle et caressa sa joue lentement, d'un mouvement léger et sensuel, mais qui néanmoins pouvait toujours être confondu avec un simple geste amical. -Ne dites pas cela, je ne vous trouve pas idiote, Julie. Vous traversez une période difficile, ce n'est certes pas aisé de vivre sans passé, mais l'avenir vous appartient et vous allez vous en sortir. Je vois en vous des ressources et une force peu commune. Vous êtes un être exceptionnel, Julie, mais seulement vous l'ignorez. La jeune humaine ne pouvait répondre par des mots, seules les quelques larmes qui coulaient sur sa joue témoignaient de son émotion. -Ne pleurez pas, Julie, murmura Valentine en séchant de ses doigts les joues de la jeune fille avant de l'entourer de ses longs bras blancs pour la serrer contre elle. Si vous le souhaitez, je vais vous aider, Julie, faites-moi confiance… Nous allons nous en sortir ! -N…Nous, bégaya Julie en se dégageant lentement. Mais… une si grande artiste que vous… -Si vous saviez ce que je suis vraiment… Toute cette vie n'est que mise en scène… Mais ne parlons pas de moi. Pourquoi continuer sur ce chemin, si vous souffrez tant ? -Moi j'aimerais bien partir… Mais comment ? Je vous l'ai dit hier, je n'ai pas d'argent, mes parents ne m'ont rien laissé. Mon oncle est très gentil avec moi, mais en retour je dois réussir mes études, ça a l'air de vraiment lui tenir à cœur… Et en plus, tout le monde attend de moi d'être quelqu'un d'autre. Que voulez-vous que je fasse ? A part attendre quelques années peut-être… que ça se clame ou que je gagne ma vie au moins… - Comme je vous le disais, je voudrais vous proposer quelque chose, quelque chose pour vous aider à changer de vie avant que vous ne vous embourbiez dans un passé qui manifestement ne vous apportera rien de plus. La vampire s'éloigna pour aller chercher quelque chose dans le tiroir, puis se tourna à nouveau vers la jeune fille : -Venez vivre avec moi Julie, prononça-t-elle à brule pourpoint. Julie rougit, puis pâlit sous l'effet de la surprise, elle s'attendait à tout sauf à ses paroles si directes, mais qui semblaient si naturelles dans la bouche de son héroïne. -Vous n'êtes pas obligée d'accepter, répliqua Valentine d'une voix déçue. Après tout, cela ne fait que deux jours que vous m'avez rencontrée, même si j'ai l'impression que vous avez toujours fait partie de ma vie. -Non, c'est pas ça, mais c'est la surprise ! Et puis je… Je ne veux pas vous déranger et puis je n'ai rien, je ne peux même pas payer mes courses ! -Mais cela me ferait plaisir… Je vous assure ! Et j'ai besoin de quelqu'un pour m'aider avec mes papiers! Je ne suis pas très douée pour cela et je n'ai plus de secrétaire. Enfin c'est juste en attendant, je vous payerai bien sûr ! Et vous pourrez faire autre chose en même temps, des études qui seraient à votre goût ! Une nouvelle larme s'échappa des beaux yeux bleus, Julie restait sans voix. C'était si inespéré, si soudain ! Rester toute la journée auprès de celle qu'elle admirait tant depuis la veille, qu'aurait-elle pu rêver mieux ? Elle ignorait pourquoi, mais elle lui faisait déjà confiance. Et puis elle n'avait rien à perdre, sans cette femme, ce serait sa vie qui serait perdue… -J'accepte avec plaisir, dit-elle rapidement alors qu'elle sentait de nouveau ses joues se colorer. Valentine lui fit son plus beau sourire qui laissait transparaître aussi un certain soulagement. Elle avait eu si peur qu'elle refuse ! -Je viendrai vous chercher demain soir, vers vingt-trois heures… J'espère que cela n'est pas trop tard ? -Non, ça ira très bien… Je ne pourrai pas emmener la voiture, elle n'est pas à moi… -Ce n'est pas un problème, j'en ai plusieurs. La maison est en dehors de la ville, mais vous ne serez pas prisonnière, ajouta la plus âgée en riant. " Quoique être la prisonnière d'une telle personne ne doit pas être si désagréable", pensa Julie, en rougissant de plus belle. Elle devait vite se calmer, cela pourrait se remarquer, et elle ignorait tout des sentiments de Valentine, après tout les quelques gestes qu'elle avait eus envers elle, n'étaient peut-être que pure amitié. Il fallait qu'elle change de sujet et vite. Elle avait longtemps hésité à lui parler du dessin et de ses rêves, mais comme elles allaient vivre ensemble, elle voulait essayer de comprendre ce qui lui semblait si absurde. -Valentine, je peux vous poser une question ? demanda-t-elle timidement. -Oui, bien sûr. -Vous savez que je suis amnésique, et… depuis hier j'ai de drôles de rêves, enfin, on dirait plutôt des souvenirs, je ne comprends pas. En fait, je voulais vous demander, serait-il possible que je vous aie connue avant, je ne sais pas, peut-être que j'aurais pu voir un concert… Regardez, hier j'ai dessiné ceci, ça m'est venu comme ça et pourtant, je ne savais même pas que vous étiez violoniste ! Elle vit Valentine pâlir, mais ne put recevoir une réponse, car la porte venait de s'ouvrir sur une femme de grande taille à la chevelure de feu portant une valise. -Vous ne venez pas manger Valentine, l'interrogea-t-elle alors qu'elle n'avait pas encore remarqué la présence de Julie. -Ah je suis désolée, je vois que je dérange… Mais ce n'est rien, je peux repasser… -Elisa, je vous présente Julie, la jeune fille que j'ai rencontrée hier, lança Valentine en espérant que sa belle sœur comprendrait. -Ah oui je vois, répondit la nouvelle venue en transperçant la plus jeune du regard. Julie frissonna, elle avait le même regard que Valentine, brillant et perçant bien que ses yeux furent plutôt jaunâtres. Mais contrairement à son héroïne, ce regard lui donnait un air effrayant, et pourtant elle était certaine de l'avoir déjà croisée elle aussi. -Bon... Je… je dois y aller, marmonna-t-elle d'une voix blanche. A demain Valentine. Au revoir… Elisa
-Oui, et je peux vous assurer qu'elle lui ressemble comme deux gouttes d'eau ! Vous devez la reconnaître à travers le tableau qui est dans ma chambre ! -Il est vrai qu'elle lui ressemble… Mais ça s'arrête là sans doute, répondit Elisa. Et puis, je n'ai pas d'explication à vous donner. Peut-être une descendante que sais-je. Elle ouvrit alors sa valise pour en sortir une sorte de gourde pourvue d'un agitateur métallique, et d'un thermostat, permettant de conserver le sang en perpétuel mouvement à température humaine comme s'il continuait de circuler dans un corps vivant. -Allez buvez, il est tout frais. Je viens de l'extraire. -Merci, Elisa, mais je n'ai pas très faim ce soir… -Vous devez vous nourrir ! Vous laissez torturer par la faim ne la fera pas revenir ! -Si je vous dis qu'elle est déjà revenue ! Regardez ce dessin, elle l'a fait avant même de me voir sur scène et de savoir que je jouais du violon ! Et je peuple ses rêves, parait-il… -En même temps, il n'est pas très compliqué de savoir que vous êtes violoniste. Il suffit d'aller sur internet ! Les humains savent faire cela et en plus ils vous prennent pour une des leurs… Discrète certes, mais célèbre néanmoins ! Il va d'ailleurs falloir rester sur nos gardes. Bientôt nous allons de nouveau devoir organiser votre disparition… Ils vont se demander pourquoi vous n'avez pas pris une seule ride en dix ans…. -Peu importe, ne changez pas de sujet, j'ai bien vu hier que vous saviez quelque chose ! En plus quand elle est rentrée, elle vous a reconnue, c'était flagrant ! Comment cela se fait-il ? Alors cessez de me dire qu'il n'y a rien derrière tout cela ! Je sais que c'est elle, je n'ai aucune explication, mais je le sais… - Calmez-vous, ma chère Valentine, il n'est point bon de s'obstiner, même pour les vampires. Et puis prenez votre sang, la faim va vous faire tourner de l'œil, c'est peut-être elle qui déforme votre jugement d'ailleurs… -Vous ne me dites pas tout, vociféra Valentine. Je sais que je dois le respect à une vampire bien plus âgée et plus puissante que moi, mais je ne laisserai personne se mettre en travers de cette nouvelle chance qui m'est accordée ! Et , je préfère vous prévenir tout de suite, dès demain elle viendra vivre avec nous ! Elisa faillit s'étrangler en entendant ces paroles. -Si c'est une plaisanterie, elle est de mauvais goût, souffla-t-elle en reprenant ses esprits. -C'est tout réfléchi… Et puis la propriété m'appartient, alors… Vous ne pourrez m'empêcher… -Mais c'est de la folie! Comment voulez-vous faire vivre une humaine au milieu de vampires ? Vous avez vraiment perdu l'esprit… -Elle s'installera dans l'appartement au grenier… Aucun vampire ne s'y aventure, trop de lumière dès l'aube, et en plus elle a la réputation d'être une ancienne chapelle, même si nous savons toutes deux que cela est faux… -C'est quand même insensé, répondit Elisa un peu calmée. -Eh bien, j'ose espérer que vous n'y toucherez pas… Et puis je n'ai pas grand-chose à craindre de toute façon, cela fait bien deux décennies que vous avez cessé de tuer… -Trois… Mais Charles ? -Mon frère la laissera tranquille… Il ne voudra jamais me faire de mal… Il ne cesse de dire qu'il veut mon bonheur… Et puis, ce qui l'intéresse chez les humaines, c'est la chasse, et il a tout le loisir de le faire à l'extérieur… Ce n'est plus la nécessité, nous avons notre sang distillé maintenant… - Certes, mais les jours de réunion, vous y avez pensé ? Certains de nos semblables ne se nourrissent que de sang vivant et refusent d'utiliser mon invention. Alors s'ils sentent de la chaire humaine… Votre protégée sera vraiment en danger… -J'y ai déjà pensé… Mais les réunions ne durent que deux heures, et ces nuits-là, nous sortirons. Je m'arrangerai… Il est évidemment hors de question de la laisser à leur merci… Et puis, vous pourrez vous passer de ma présence qui n'a d'ailleurs jamais été très ponctuelle… Après moult discussions, Elisa finit par admettre qu'avec beaucoup de prudence, l'humaine serait en sécurité. Puis lorsque Valentine eut terminé son " repas " sous l'œil sévère de sa belle sœur, elles reprirent le chemin du manoir, sans prononcer un seul mot sur la ressemblance entre Julie et Pauline. |