Vampires et sangs pourpre

Chapitre 6




 

Le lendemain matin, Julie fut réveillée par les premiers rayons de soleil qui s'infiltraient à travers le velux. Tout en baillant elle se dirigea d'un pas traînant vers le salon pour entrer dans la petite cuisine. Alors que d'autres ne juraient que par leur café ou leur thé matinal, elle ne pouvait se sentir en forme avant d'avoir bu son grand verre de lait tiède et ce fut avec soulagement qu'elle vit six bouteilles de lait dans le petit réfrigérateur. Valentine avait été pleine de bonnes intentions, mais comment était-il possible qu'elle connaisse aussi bien ses goûts ?

Un coup d'œil vers la table, et elle put voir deux grandes tartines avec un pot de confiture d'abricot, son petit déjeuner préféré…Décidément…

Un petit mot aussi : " Bon appétit ma belle endormie. Lorsque vous serez prête, ouvrez le placard sur votre droite et prenez l'escalier pour me rejoindre. J'ai à vous parler. "

Intriguée, Julie se pressa de prendre son petit déjeuner et de s'habiller. Pourquoi Valentine ne mangeait-elle pas avec elle ? Et que voulait-elle donc lui dire de si important ?

Dans une sombre et vaste pièce où seule la faible lueur d'une bougie éclairait le petit bureau en bois, Valentine travaillait sur sa nouvelle partition. Elle était si concentrée qu'elle n'entendit pas la porte s'ouvrir, malgré le léger grincement qui l'annonçait.

-Je…je suis là, entendit-elle murmurer d'une petite voix mal assurée.

Se retournant souriante, elle accueillit la nouvelle arrivante :

-Julie, prononça-t-elle en insistant bien sur chaque syllabe. J'espère que la nuit vous fut favorable.

-J'ai très bien dormi, merci. Euh… Vous…vous travaillez toujours comme ça dans le froid et dans le noir ? L'interrogea-t-elle en frissonnant, étonnée par le contraste entre cette vétuste pièce et la modernité confortable de sa chambre.

-Oui, j'ai l'habitude, ça…ça m'aide à me concentrer, répondit son amie le regard tourné vers le sol.

Comme la veille pendant le trajet, Julie remarquait de l'embarras sur ce visage d'ordinaire si serein.

-Valentine, quelque chose… quelque chose ne va pas ? Osa-t-elle demander.

Sans répondre, la violoniste lâcha encrier et  papier à musique puis se leva. Durant toute la nuit, elle avait réfléchi, à la façon d'aborder ce sujet si délicat. Elle en était arrivée à la conclusion qu'elle ne pouvait garder le silence, Julie finirait vite par se rendre compte que quelque chose ne tournait pas rond et elle risquerait de se mettre en danger pour comprendre… Cependant, la vérité, bien pire encore que l'ignorance, l'effarerait et là encore elle mettrait sa vie en danger pour fuir…
Elle avait donc fini par opter pour le mensonge, un mensonge surfait mais les plus gros artifices ne sont-ils pas les plus crédibles ?

Mal à l'aise, elle s'approcha de sa jeune hôte et  lui saisit la main avant de plonger son regard brillant dans le sien.

-Julie, souffla-t-elle. Je suis désolée, il y a autre chose que je ne vous ai pas dit.

Frissonnante et rougissante par le contact de sa peau sur celle de son héroïne, la jeune fille n'était plus capable de faire fonctionner son esprit. Elle n'en avait que faire de ce que la splendide Valentine avait omis de lui dire, elle n'en avait que faire du froid et de la pénombre, elle ne désirait que se retrouver dans les bras de sa belle, sentir le contact de ses fines lèvres sur les siennes, entendre son cœur battre au même rythme que le sien…

Mais la violoniste ne l'exauça pas, continuant son discours filandreux :

-Je ne suis malheureusement pas celle que vous croyez ma chère amie… et je risque de bien vous décevoir… Mais voyez-vous, je ne serais pas honnête avec vous si je vous taisais ma maladie, et vous le remarqueriez un jour…

Sa maladie ? Ce mot si effrayant fit l'effet d'une douche glacée sur la jeune fille, qui sortit immédiatement de sa torpeur. Reculant, tremblante, elle ne sut que le répéter bêtement d'une voix blanche et désespérée :

-Votre…votre maladie ?

Cette virtuose, cette sur-femme, cette déesse, son héroïne, se pouvait-il qu'elle fut malade ? Elle l'avait tant admirée… Elle donnait tant cette impression de force et d'invincibilité ! Et s'il ne lui restait que quelques années à vivre, voire pire, quelques mois ?

Elle sentit alors ce visage si chéri s'approcher du sien, et ses bras si puissants s'enrouler autour de sa frêle silhouette :

-Ne vous inquiétez pas ma tendre amie… Cette maladie n'est mortelle que si j'omets certaines précautions… Mais j'ai l'habitude, je vis ainsi depuis ma plus tendre enfance…. Je suis atteinte de xeroderma pigmentosum.

-Les enfants de la lune, souffla Julie qui avait vaguement entendu parler de cette maladie. Mais je croyais que cela ne touchait que les enfants, je croyais que l'on mourrait plus vite, je croyais que l'on ne pouvait pas être exposé à la lumière, pourtant la salle à l'opéra…

-Je suis atteinte d'une forme beaucoup moins sévère, mentit Valentine quelque peu décontenancée par les connaissances de son amie qu'elle ignorait par ailleurs, déjà heureuse d'avoir trouvé  une explication même erronée à son état.

-Je ne crains que la lumière du jour, le soleil… La lumière artificielle ne m'atteint nullement… Et mon espérance de vie ne sera pas diminuée. Par contre je ne peux sortir en journée, d'où ces murs sans fenêtres… Et puis c'est une maladie génétique qui n'a pas épargné mon frère non plus.

-J'ai eu si peur, soupira Julie avec soulagement. Vous… vous êtes  très importante pour moi, avoua-t-elle rougissante.

Apaisée par le bon fonctionnement de son mensonge, soulevée de joie par les mots de son amie, Valentine ne put s'empêcher de la serrer dans ses bras. Si seulement elle pouvait lire dans les pensées de Julie… Si seulement elle pouvait savoir si celle-ci partageait ne serait-ce que le dixième de l'amour inconditionnel qu'elle lui portait... Comme avant…

Mais étrangement, les pensées de sa chère Julie lui étaient fermées, contrairement à celles de tout autre humain (car comme tous la plupart des vampires, elle pouvait lire facilement dans les pensées des humains et des vampires mis à part dans celles de son créateur)

Cette lacune était-elle due à l'amour qu'elle portait à Julie ? Une chose était pourtant certaine dans son esprit, elle était maintenant intimement convaincue que Pauline et Julie étaient la même personne  même si elle ne pouvait se l'expliquer.  Pourtant l'humaine devrait se souvenir elle-même de son amour, et cela prendrait le temps nécessaire…

   Tout le reste de la matinée, Julie s'était occupée à organiser l'emploi du temps des soirées de Valentine et à répondre aux lettres d'admirateurs. La violoniste avait le défaut de ne pas être très ordonnée, et la tâche n'était pas des plus aisées. Malgré les protestations de son amie, Julie avait souhaité commencer ce travail immédiatement, ne voulant pas vivre à ses crochets.

     Vers midi, elle se prépara un sandwich qu'elle dégusta  devant sa grande télévision. Elle savait maintenant qu'à cause de sa maladie, Valentine dormait la journée pour profiter des nuits où elle pouvait enfin sortir de chez elle et la jeune humaine ne voulait pas la déranger ou lui faire changer ses habitudes. Elle était seulement désolée que cette différence de rythme les séparent tant… Peut-être pourrait-elle s'adapter, dormir le jour et travailler la nuit… Elle ferait n'importe quoi pour être le plus longtemps possible à ses côtés !

     A seize heures, estimant avoir déjà bien avancé, munie de son matériel à dessin, elle se faufila vers la sortie ; Valentine lui avait expliqué qu'un autre escalier partant de sa chambre menait directement à l'extérieur, mais elle n'avait pu le lui montrer  sans s'exposer à la lumière. L'air frais revigora Julie qui avait passé le reste de sa journée enfermée ; le parc autour de la propriété était par ailleurs superbe, même si ses hôtes ne pouvaient en profiter de la journée. Trois superbes fontaines sculptées trônaient dans l'allée bordée de fleurs de toutes sortes, alors qu'au loin, les arbres à perte de vue recouvraient les collines verdoyantes. Un cadre magnifique, une source d'inspiration pour un artiste… Une fois installée sur un vieux banc en bois peint en blanc, Julie activa son talent, faisant danser ses fusains de plus en plus rapidement sur le papier graniteux. Le manoir dépourvu de fenêtres en arrière plan, le jardin qui lui faisait face s'esquissèrent alors que la silhouette élancée de Valentine munie de son violon prenait bientôt place au premier plan. Une fois de plus, elle fut décontenancée par la perfection, la finesse et le réalisme des traits qui recouvraient le papier. Comment avait-elle pu dessiner un tel chef d'œuvre sans aucun effort, sans même réfléchir à ce qu'elle faisait ? Ses dessins précédents sa rencontre avec son héroïne lui semblaient tous bien fades à présent…

Continuant de s'interroger, elle ne remarqua pas l'arrivée de la petite brune qui vint s'asseoir auprès d'elle :

-Salut ! déclara-t-elle en se penchant sur le dessin. Waw c'est superbe ça ! C'est toi qui l'as fait ! Tu en as du talent dis donc !

-Euh, ben oui c'est moi, répondit Julie en sursautant.

-Tu rigoles c'est magnifique ! Tu devrais les vendre ! Tiens c'est pas la sœur de Charles ça ?

-Oui, c'est Valentine, répondit rapidement Julie qui souhaitait écourter la conversation, ignorant qui était cette fille qui venait de rompre la magie de l'instant.

-Elle en a de la chance d'apparaître dans tes beaux dessins, s'enthousiasma son interlocutrice en croisant les jambes. Au fait, moi c'est Léna et toi ?

-Julie, bougonna la jeune artiste.

Valentine avait du mal à tutoyer, mais décidément, ce n'était pas le cas de cette fille !

-Alors toi aussi, tu profites des derniers couchers de soleil ? Moi j'ai déjà passé la première étape, ça fait mal, mais bon… Après ce sera génial tout ce qu'on pourra faire ! Tu te rends compte, on va même pouvoir voler, c'est la classe! C'est Valentine ton initiatrice ?

Julie la regarda sans comprendre. Son initiatrice ?  Voler ? Qu'est ce que signifiait encore tout cela ? Elle n'y comprenait pas grand-chose…

-Alors elle t'a déjà mordue ?

Décidément, il n'y avait rien à comprendre, sans doute une folle, et puis il était bientôt vingt heures et son envie de retrouver Valentine allait bien au-delà de sa curiosité.

-Je ne saisis pas grand-chose à tes histoires, lança-t-elle. Tu m'excuses, mais je dois y aller !

-Eh tu ne veux même pas rester avec moi pour voir ton dernier coucher de soleil ?

Mais déjà loin, Julie ne prit même pas la peine de répondre.

 

-Alors, comment s'est déroulée votre journée ?

-Je me suis occupée de vos dossiers, tout commence à être en ordre, répondit fièrement Julie. Et puis j'ai dessiné, ajouta-t-elle en lui tendant la feuille. Je ne comprends pas, je ne savais pas faire tout cela avant !

-C'est splendide, s'émerveilla Valentine émue.

-Comme ça, je peux vous voir même quand vous dormez ! Vous m'avez manqué, ajouta-t-elle, à mi-voix, tentant de saisir d'une main tremblante celle de Valentine.

La violoniste se laissa faire, heureuse de la voir soudain plus entreprenante. Et ce dessin merveilleux! Ce ne pouvait être que l'œuvre de Pauline qui avait hérité ce prodigieux talent de son père… Peut-être que la mémoire lui reviendrait plus rapidement que prévu finalement ! Et elles pourraient alors vivre pleinement leur amour !

-Au fait, j'ai rencontré une certaine Léna dans le jardin… Elle disait des choses incohérentes, je n'ai rien compris ! Elle parlait de voler, que vous étiez mon initiatrice, elle demandait même si vous m'aviez mordue !

Valentine blêmit. Charles n'avait-il pas prévenu son humaine de laisser tranquille Julie? Ne lui avait-il pas ordonné de garder le silence?

- Euh, Léna… Oui, c'est une amie de mon frère, bredouilla la reine de la nuit. Elle est… elle est folle, enfin son esprit est dérangé, si vous voyez ce que je veux dire… Elle peut tenir des propos cohérents, puis soudain sortir complètement de la réalité sans même en être consciente !

-D'accord je comprends. La pauvre ! Enfin, si elle ne le sait, ce n'est peut-être pas plus mal pour elle….

Pour Julie le sujet était clos, elle ne voulait pas gâcher les instants passés avec son héroïne pour discuter sur un sujet sans intérêt S'approchant de celle qui lui avait dérobé son cœur, elle posa une main sur son bras. 

-Valentine est-ce que.., est-ce qu'on pourrait se tutoyer ? L'interrogea-t-elle rougissante.

-Je suis désolée, j'aurais dû vous, te le proposer plus tôt ! J'avoue avoir du mal à m'y faire ! Dans ma famille tout le monde se vouvoyait, mes parents aussi d'ailleurs, et j'ai toujours vouvoyé mon frère! Mais je vais essayer…

-Ah bon, d'accord ! Une famille traditionnelle alors !

-Oui, en quelques sortes… Avez-vous, as-tu dîné Julie ? La questionna Valentine pour changer de sujet.

-Euh, non, je t'attendais ! Il va bientôt faire noir maintenant ! Je peux nous préparer quelque chose!

Valentine s'éloigna de l'humaine, soudain embarrassée. Ça allait faire beaucoup de mensonges… Et puis cette petite idiote de Léna qui parlait  de morsures et d'initiation, combien de temps Julie pourrait-elle continuer de la croire ?

-Ecoute Julie, je suis désolée, mais je ne peux pas manger avec vous, enfin avec toi.

-Ah bon, mais pourquoi ? Je suis une bonne cuisinière, tu ne connais pas tous mes talents cachés ! Et puis il faut bien que je serve à quelque chose !

-Mais je suis ravie de votre, ta présence !

-Alors pourquoi ce refus de goûter à ma  bonne cuisine ?

-Je suis confuse… Une…une phobie alimentaire, bredouilla la vampire, en remerciant les quelques connaissances qu'elle avait sur le vocabulaire moderne.  Je, je n'arrive pas à manger accompagnée… Enfin devant une autre personne je veux dire…

-Mais ce n'est que moi ! Je ne te regarderai même pas !

-Je suis désolée, je ne peux vraiment pas…

-Eh bien, moi j'ai faim, alors je monte dans ma cuisine et je mange, se vexa Julie. Tu ne sais pas ce que tu rates en ne voulant pas de ma cuisine.

Tutoyer son héroïne semblait lui donner un regain de liberté, jamais, elle n'aurait osé parler ainsi la veille…

Décontenancée, Valentine regarda  sans bouger la porte claquer derrière celle qu'elle aimait. Elle avait eu l'air si déçue… Mais  qu'aurait-elle pu dire d'autre ? Comment lui expliquer que seul le sang pouvait être digéré par son estomac de vampire? Comment lui dire qu'elle avait perdu le goût depuis 150ans et que seul le sang humain la nourrissait et ravissait ses papilles ?







Depuis le 08/11/2009