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Désemparée, la vampire rejoint son frère qui venait de se lever. -Charles, j'ai à vous parler. Je pense que nous avons quelques petits malentendus à régler… -Vous avez l'air bien pressée petite sœur, il est à peine vingt-et une heure. Nous avons toute la nuit ! -Non, s'énerva la vampire, c'est urgent ! -Oui, parce qu'ensuite, vous emploierez votre temps d'une autre manière, ricana-t-il. La petite humaine est fort belle… Ne perdez pas votre temps ! La jeune chaire deviendra vieille… Le temps passe vite pour les mortels ! -Cessez donc ces suggestions incongrues mon frère ! Et ayez l'obligeance de garder votre sérieux quelques instants ! Puis, je pourrais en dire de même pour votre humaine… - Elle ne le restera pas très longtemps, ce serai dommage de laisser son joli petit minois se rider et sa belle tignasse blanchir… Et vous devriez en faire de même pour votre protégée ! Elle vous en serait reconnaissante, j'en suis certain ! -Il en est hors de question ! Vous connaissez tout comme moi les souffrances d'un vampire… L'immortalité n'est pas dépourvue de peine et de larmes... -Oh, cela est une question de point de vue, chère petite sœur. Personnellement, je n'ai jamais eu à me plaindre ! -Soit, l'un n'est pas l'autre, Julie est une jeune fille sensible et je suis bien placée pour le savoir. Peu importe ce que vous faites subir à Léna, là n'est pas ma principale préoccupation…. Seulement, ordonnez-lui de se taire devant Julie ! Je fus obligée d'inventer que votre humaine n'avait plus toute sa raison…Elle n'aurait pas du parler d'initiation et de morsure à mon amie… Charles se leva en soupirant et s'approcha de la sortie. - Pardonnez-moi, Valentine de vous dire que vous m'exaspérez. Dites-le lui vous-même si cela vous pose un problème… Léna est tout à fait saine d'esprit et je vous défends de calomnier sur son compte... -Ensuite, ajouta-t-il en ouvrant la porte, je me permets de vous donner un petit conseil. Vous ne voulez pas offrir la vie éternelle à l'humaine, soit. Je n'ai pas à m'y opposer. Mais dites-lui au moins la vérité et laissez là peut-être choisir… Car tôt ou tard même si ce n'est pas par Léna elle l'apprendra… Et la faille viendra peut-être de vous-même… Si vous l'aimez, vous ne pouvez lui mentir, elle vous en voudrait encore plus pour cela… Sur ces belles paroles moralisatrices, Charles quitta la pièce, laissant sa sœur seule pour méditer sur tout cela. Une heure et demie plus tard, Julie sortait du four sa tourte aux olives. Sans en connaître la raison, elle savait que c'était un des plats de prédilection de Valentine. La tourte aux olives et le riz au lait… Elle en aurait bien mangé chaque jour lorsqu'elle était plus jeune, pensa-t-elle soudain. Mais l'instant d'après, ses jambes se mirent à trembler, d'où lui venaient ces pensées ? Comment pouvait-elle connaître les goûts d'une personne qu'elle n'avait jamais vue ? Peut-être tout simplement parce qu'elle ressemblait étrangement à une amie d'enfance ? Amie d'enfance qu'elle aurait oubliée… Pourquoi chercher une explication compliquée à quelque chose de si rationnel? Et puis elle repensa au lait de ferme qui remplissait tout le frigo… Comme si Valentine connaissait sa boisson quotidienne… Elle verrait bien si elle ne s'était pas trompée lorsque la violoniste viendrait la voir ; si du moins elle se donnait la peine de monter, car depuis qu'elle avait quitté la pièce, Valentine ne donnait pas signe de vie…
Déstabilisée par tous ces questionnements, Valentine se décida quand même à remonter pour s'expliquer avec sa protégée. Charles avait sans doute raison, elle lui devait la vérité… Mais n'était-il pas trop tôt ? Si Julie décidait de fuir, jamais, elle ne la reverrait, jamais elle ne retrouverait sa Pauline… Elle avait eu une chance de retrouver son amour de toujours, même si elle n'avait plus la mémoire, même si les choses ne s'expliquaient pas… En aurait-elle une seconde ? Alors qu'elle tournait la poignée de porte " des appartements " de Julie, elle ignorait toujours si elle allait parler de son état. Peut-être devrait-elle lui dire d'abord qui elle avait été dans le passé lorsqu'elle était encore humaine ? Peut-être que cela aiderait Julie ou Pauline plutôt à retrouver la mémoire ?
Fière du résultat de sa tourte, Julie accueillit joyeusement la nouvelle arrivante. -Regarde Valentine ce que j'ai préparé ! Je sais que tu adores ce plat ! Tu vas réussir à manger avec moi, j'en suis sûre ! Je vais te guérir de ta foutue maladie moi ! -Je suis désolée,… je ne peux pas… j'aurais voulu mais je ne peux pas… La mine déçue de Julie qui avait cuisiné avec tant d'amour, l'odeur de la tourte aux olives qui caressait ses narines, ses souvenirs lointains, s'en était trop, Valentine ne put retenir ses larmes. Il n'était pas courant pour un vampire de pleurer, et depuis 150 ans, seule la perte de sa moitié avait motivé ses sanglots. Mais cette tourte, c'était son plat favori, et Pauline le savait. Des images du passé lui revenaient en mémoire. La plupart des jeudis, alors que sa perceptrice était en congé, la cuisinière faisait cette tourte exprès pour elles. Elles en emmenaient un panier et s'installaient au fond du parc en arrière de la propriété pour toute la journée. Puis elle sortait son violon et Pauline son matériel de peinture… Elles pouvaient exercer leurs talents respectifs pendant des heures, tout en se lançant des regards remplis d'admiration et de tendresse dès qu'elles en avaient l'occasion. Elles étaient ensembles, sans personne d'autre, heureuses ! Pourquoi cette si douce époque n'avait-elle pas pu durer beaucoup plus longtemps ? C'était la première fois que Julie la voyait en larmes et elle oublia d'un coup tout son discours sur cette stupide tourte. Elle était si désolée d'en être la cause… -Je m'excuse Valentine, je ne voulais pas, murmura-t-elle en s'approchant de celle qu'elle admirait tant. -Je ne peux pas, hoquetai la femme-vampire d'une toute petite voix qui ne lui ressemblait pas. Tu as raison, ce fut mon plat préféré à l'époque…Je ne voulais pas te faire de peine, j'aurais voulu partager ce repas avec toi… J'aurais voulu tout partager avec toi, et pour toujours…Mais je ne peux plus manger…depuis, depuis… Sa voix tremblait, ses larmes coulaient toujours mais elle était incapable de poursuivre ses explications. Julie n'avait pas écouté sa dernière phrase, car tout ce qui lui importait était celle d'avant. " Tout partager… pour toujours… tout partager … pour toujours " Ces mots résonnaient dans son esprit au même rythme que battait son cœur; de plus en plus fort, de plus en plus vite, une mélodie vive et endiablée, la mélodie de l'amour... Elle voulait que ses yeux sèchent, elle voulait la voir sourire de nouveau, elle ne supportait pas cette si grande tristesse sur le visage de celle qu'elle aimait. C'était à son tour de la consoler, de la soutenir, de l'aimer, à son tour de la sauver même si sa vie n'était pas en danger. Alors sans attendre, elle glissa ses fins bras de poupée autour du cou de son idole et se haussa sur la pointe des pieds pour lui susurrer de douces paroles réconfortantes : -Ce n'est pas grave ma belle déesse. Je me suis montrée égoïste alors que tu souffrais. Pardonne-moi, je ne recommencerai plus avec mes caprices d'enfant, je te le jure… -Julie, lui répondit tout doucement son aînée en caressant ses boucles blondes. Je voulais te dire pour la tourte, et pour le reste… Je -Non, tu n'as pas à te justifier, tu as tes raisons et je les respecte, je ne veux même plus savoir… Peu importe qui tu es, peu importe tes habitudes, peu importe nos différences. Nous aurons tout le temps d'apprendre à nous connaître. Tout ce qui compte c'est que nous soyons ensemble. Tout ce qui compte c'est d'être auprès de toi chaque nuit, de rêver de toi chaque jour avec la délicieuse certitude de te retrouver chaque soir… Parce que tu m'as sauvée, parce que tu m'as ensorcelée, tout simplement parce que je t'aime ! Elle les avait prononcés ces deux mots si compliqués mais si simples à la fois, si dangereux mais si remplis d'espoirs… Des mots qui résumaient tout, qui disaient tout, qui suffisaient à tout. Alors elles se regardèrent, un regard émeraude qui se noyait dans le saphir ; un lien invisible et invincible liait ces deux pupilles qui se comprenaient et s'aimaient …Comme dans le rêve, la même intensité, des retrouvailles inespérées… Elles restèrent longtemps sans bouger, sans oser rompre cette si belle osmose qui les unissait… Jusqu'au moment où Valentine approcha ses lèvres de celles de son aimée, jusqu'au moment où celles-ci murmurèrent un " je t'aime depuis toujours et pour l'éternité ". Jusqu'au moment où elles franchirent enfin les quelques millimètres d'air qui les séparaient encore de celles de sa moitié. Un baiser chaste et bref, un nouveau regard encore plus enflammé, encore plus brillant, avec toutefois une certaine nuance d'angoisse réciproque, l'angoisse de l'inconnu, la peur de l'interdit, une peur si vite vaincue par un deuxième baiser, plus long, plus profond, plus fervent alors que leurs langues s'unissaient. Puis, réunies par le même désir, elles s'agrippaient l'une à l'autre, voulant aller toujours plus loin, franchir toujours de nouvelles limites pour rattraper tout ce temps perdu. Alors qu'allongées sur le lit à baldaquin, Valentine couvrait sa bien-aimée de baisers, elles entendirent un bruit sourd fracassant en provenance de l'étage inférieur, un bruit très vite suivi par une série de cris stridents qui s'éteignirent rapidement. Sursautant et blêmissant, Julie enfonça un peu plus ses doigts posés sur les épaules dénudées de Valentine qui releva la tête intriguée : -Que se passe-t-il ? demanda l'humaine d'une voix tendue -Je l'ignore… Peut-être… Un nouveau bruit, métallique cette fois rompit le silence devenu presque inquiétant les faisant sursauter de nouveau. -Il faut que j'y aille, souffla Valentine dans un souffle. Je dois aller voir. Ne bouge pas… -Non ne me laisse pas seule, gémit Julie en tentant de la retenir. Mais la vampire parvint à se dégager. -Ne crains rien, je reviens vite mon amour, je t'aime, murmura-t-elle en descendant du lit. - Moi, aussi je t'aime, lui répondit Julie, avant de se rendre compte que sa dulcinée avait déjà quitté la pièce. Mais comment avait-elle fait pour se déplacer aussi vite ? Elle attendit, cinq minutes, un quart d'heure, vingt minutes, une demi-heure ; elle avait froid, elle avait peur, Valentine n'était toujours pas revenue, et le profond silence la terrifiait. Et s'il y avait eu des voleurs ? Et s'ils avaient d'abord tué son frère avant de s'attaquer à sa bien aimée ? Et si c'était Léna qui plus folle que d'habitude les avait pris pour des êtres malfaisants et les avait assassinés ? Elle était effrayante lorsqu'elle parlait de morsure et d'initiation… Décidément elle ne pouvait plus attendre en pensant au pire… il fallait qu'elle descende pour être fixée… Et si Valentine était morte, elle supplierait l'assassin de l'achever elle-aussi, car elle ne s'imaginait plus vivre sans elle, elle aurait au moins pu profiter de quelques instants de bonheur… Elle descendit les escaliers, traversa la pièce où Valentine jouait plus tôt du violon, parcourut des couloirs glacials et peu éclairés pour enfin trouver une raie de lumière sous une petite porte qu'elle ouvrit d'une main tremblante. Le spectacle qui s'offrit alors à elle la glaça d'effroi… |