Vampires et sangs pourpre

Chapitre 9




 

-Pas une humaine ? répéta Julie regardant son interlocutrice comme si elle avait perdu l'esprit. 

-Julie, je suis morte il y a 150 ans… Ne t'es-tu pas demandée d'où me venait cette force ? Ne t'es-tu pas demandée pourquoi la maison était emmurée, pourquoi…

Mais Julie n'écoutait plus, perdue dans ses pensées, elle commençait enfin à comprendre… Cette phobie alimentaire, cette soit-disant maladie qui l'empêchait de sortir, ce sang, ses grandes canines, cette force surhumaine, son langage désuet, et finalement cette mort depuis 150 ans… Tous ces incroyables éléments réunis la faisaient penser aux vampires, ces êtres maléfiques qui peuplaient ses romans favoris… Mais comment était-ce possible ? Les vampires ne sont-ils pas une simple légende ?

Malgré tous les doutes qui continuaient de la tourmenter, le "Tu es un vampire " lui échappa sans qu'elle ne puisse le retenir.

-Julie, je t'assure, je ne l'ai pas choisi, répétait Valentine comme si elle la suppliait. Je ne voulais pas te mentir… Je n'aurais pas dû t'emmener au manoir, mais je n'ai pas pu m'empêcher, Julie. Je voulais être jour et nuit à tes côtés… Parce que s'il y a bien une chose qui est vraie, c'est que je t'aime, Julie, depuis le début et pour toujours… Et même si tu ne veux plus de moi, je continuerai à t'aimer… Et pourtant je sais à quel point l'éternité est longue…

-Un vampire, redit l'humaine qui n'avait que très peu écouté cette belle déclaration, trop préoccupée par cette révélation. Alors tu tues des humains chaque nuit ? Des gens comme moi ? Et puis après, tu bois leur sang, c'est bien comme ça que vous vous nourrissez, non ?  C'est abominable !

-Plus maintenant, mon amour, plus maintenant… Je te mentirais en niant l'avoir fait dans le passé… Oh je t'en conjure, ne me juge pas, ne me lance pas ce regard répugné! Essaye juste de comprendre, c'est comme lorsque vous mangez de la viande… Les humains peuvent aimer les animaux, mais pourtant, beaucoup sont carnivores… Et bien, nous sommes conçus ainsi, conçus pour nous nourrir de votre sang… Pourtant, ne crois pas que cela ne nous est pas horrifiant… Peut-être est-ce aussi bien que notre reflet dans le miroir ait disparu, car nous ne pourrions plus nous regarder en face… Du moins, certains d'entre-nous. Penses-tu que nous avons oublié avoir été nous-mêmes humains ? C'est faux, à chaque fois que l'on boit du sang, l'on y pense… Et même si cela est source de soulagement et de plaisir après avoir erré toute la nuit, terrassés par une insatiable faim, à chaque fois cela nous est insupportable, savoir que l'on retire la vie à quelqu'un dont nous fûmes semblables, savoir que l'on prive une famille d'un de ses membres, savoir que nous gâchons définitivement non pas une mais plusieurs vies… Savoir que plus jamais ils ne pourront rire ou pleurer… D'autant plus qu'au moment où nous mordons, nous savons tout, nous voyons leurs souvenirs, nous entendons leurs craintes, nous ressentons leur mort…

-Je croyais que les vampires n'avaient pas de cœur, l'interrompit Julie quelque peu touchée malgré toute sa rancœur.

-Ce n'est que légende… Nous avons un cœur et il ne cesse pas de battre lorsque nous mourons… Mais bien sûr, certains vampires supportent mieux que d'autres… Et paradoxalement, les plus hargneux sont généralement les jeunes vampires qui ne se rendent pas vraiment compte de ce qu'ils font, ils ont besoin de sang et se servent… En " vieillissant ", nous nous rendons alors compte de cette infamie, notre vie humaine nous revient en mémoire avec nostalgie, et tuer devient de plus en plus difficile…Mais tout cela est maintenant terminé et heureusement… Tu ne peux pas savoir Julie, quel soulagement de ne plus  être obligée de tuer pour vivre… C'est tellement plus facile, sauf lorsque l'on repense à tous ceux que nous n'avons pu épargner dans le passé…

-Mais alors, si tu ne tues plus, comment fais-tu pour vivre ? Enfin, je ne sais pas si l'on peut parler de vie puisque tu es morte…

-Effectivement comme je te l'ai dit, je suis morte depuis bien longtemps… Mais cela fait plusieurs décennies que j'ai cessé de tuer…

-Et ce cadavre que j'ai vu c'est quoi ? S'énerva l'humaine, Tu cherches encore à m'embobiner…

-Plus jamais Julie, plus jamais je ne te mentirai ! Laisse-moi poursuivre mon amour… Vers 1930, peut-être 1935, je ne saurais dire… en tout cas c'était entre les deux guerres de ce siècle, une idée a germé dans l'esprit d'Elisa. J'ai omis de te préciser qu'elle est la plus âgée, nous l'appelons d'ailleurs la princesse des vampires…

Elle fait partie de la vieille génération, personnellement je ne connais pas de plus vieux vampires et beaucoup de plus jeunes sont sous ses ordres, même si elle les voit assez peu et les commandent si besoin à distance… Bref, je ne vais pas m'étendre sur des détails dont j'ignore moi-même la substance… Elle ne parle que très peu d'elle-même et de son passé. Sache seulement qu'elle a plus d'un millénaire et que sa vie vampirique débuta au Moyen-âge. Elisa est celle qui a transformé Charles, mais c'est là encore tout ce que je sais, car malgré mes interrogations, jamais l'un ou l'autre ne daigne en parler et j'ignore pourquoi elle a choisi pour compagnon un novice… Je sais juste que lorsque mon frère m'a transformée, ils se considéraient comme mari et femme… Malgré son âge, ma belle-sœur ne s'est jamais focalisée sur le passé, se passionnant à chaque époque pour les nouvelles inventions humaines… C'est à la fin du 17ee siècle, il me semble, qu'elle a créé son propre laboratoire et qu'elle a commencé à créer ses propres objets… Au lieu de passer ses nuits entières à chasser, et ses journées à sommeiller, elle restait là-bas et, grâce à sa grande notoriété, elle ne manquait jamais de sang… J'ignore  totalement l'aboutissement de ses recherches, mis à part la plus importante qu'elle réussit enfin à mettre au point en 1930 ou 1935, je ne sais plus exactement comme je te le disais.  Il faut savoir, que malgré son apparente férocité, elle a toujours été d'une grande sensibilité et, qu'avec les années, tuer lui était de moins en moins supportable… Elle a donc mis au point une prodigieuse machine qui allait révolutionner notre ère. Une machine nous permettant de boire du sang mort...

-Du sang mort ? demanda Julie de plus en plus intéressée par toute cette histoire alors que peu à peu  sa curiosité lui faisait oublier sa grande peur.

-Je veux dire par là, le sang d'humains qui sont déjà morts… un sang qui ne circule plus peut être mortel pour nous, ou du moins nous affaiblit fortement selon la quantité que l'on ingurgite, mais ce qui est certain est qu'il ne peut nous nourrir…Elisa a eu une idée brillante…Elle a créé une sorte de machine avec un cœur métallique artificiel et des sortes de circuits pour rendre le sang vivant grâce à des tuyaux qui permettent de pomper le sang d'un mort. Ensuite, ce sang repart en circulation, un thermostat le réchauffe à 37 degrés et il devient alors apte à nous nourrir, à condition que le cadavre ne soit pas trop ancien bien sûr ! Maintenant, son invention s'est bien perfectionnée et il devient très facile, " d'emprunter " des cadavres dans les morgues…

Julie la regardait de nouveau avec une expression écœurée.

-Ne t'offusque pas, mon amour, reprit Valentine, je sais à quel point cela parait glauque et irrespectueux. Mais au moins, nous ne tuons plus… Nous ne faisons que nous servir d'un sang devenu inutile, sans détruire de vie humaine… Vois-tu la différence ?

-Oui, bien sûr souffla la plus jeune qui n'avait pas considéré les choses de cet angle. Mais alors… je ne comprends pas… cette nuit…

-Cette nuit, répondit la reine de la nuit, cette nuit j'allais y venir. Le cadavre que tu as vu dans une marre de sang était celui d'un humain mort depuis au moins cinq heures, tout droit sorti de la morgue du village le plus proche… Un souterrain nous y conduit. Et tu as dû voir les restes de la machine…

Julie avait effectivement remarqué les morceaux de tuyau et les éclats de métaux qui juchaient le sol.

-Effectivement… mais elle semblait en miette… Et cela n'explique pas pour le corps de Léna !

-Si tu n'étais pas partie si vite, tu aurais remarqué qu'elle n'était pas tout à fait morte …

-Elle agonisait ! Quelle différence ?

- Je regrette de l'avoir fait passer pour une folle à tes yeux…Mais tu comprends maintenant que le choix ne m'était pas donné… Te souviens-tu de ce dont Léna t'a parlé ?

-Euh d'initiation, de morsure… Elle était donc au courant ? Elle savait qu'elle allait être transformée ?

-Léna est la maîtresse de mon frère depuis peu… Bien que je n'approuve pas cette trahison envers Elisa, ma belle-sœur devenue ma meilleure amie avec le temps, je ne pouvais le dénoncer sans te mettre en danger… Nous avions un marché. Il te respecterait tant que je respecterais  Léna… Contrairement à moi, mon frère avait l'intention de transformer Léna et elle y consentait apparemment… Sans doute ne se rendait-elle pas compte de ce que cela signifiait, mais cela, après tout, ne me regardait pas…

-Alors pourquoi toute cette brutalité cette nuit ? Pourquoi ces bruits et cris lorsque nous étions en haut ? demanda Julie perplexe.

-En ce début de nuit, Elisa les a surpris ensembles, s'embrassant dans le vestibule, en attendant que le sang du cadavre que tu as vu soit prélevé… Un vampire en colère, comprends-tu ce que cela signifie ? Notre force physique est bien plus grande que celle des humains et celle d'un vieux vampire bien plus encore… D'un coup de pied rageur, elle a brisé en mille morceaux la machine. Puis elle a poussé Léna contre le mur qui s'est mise à saigner et a perdu connaissance… Voilà le bruit qui nous a interrompues… Lorsque je suis descendue, j'ai croisé Elisa qui m'a dit qu'elle avait besoin d'air, mais que mon frère aurait sans doute besoin d'aide…

-Pourquoi n'a-t-elle pas été jusqu'au bout ? N'aurait-elle pas pu la tuer d'un claquement de doigt ? demanda Julie en frissonnant, alors qu'elle imaginait que Valentine pourrait mettre fin à ses jours tout aussi rapidement.

-Elle semblait presque désolée de ce qu'elle avait fait lorsque je l'ai croisée… Mais bien évidement, jamais elle ne l'aurait admis… Cela fait très longtemps qu'elle n'a pas tué d'humains d'ailleurs et je ne pense pas qu'elle briserait cette règle. Et puis, elle aime tellement mon frère qu'elle veut son bonheur, elle ferait n'importe quoi pour lui comme je ferais n'importe quoi pour toi… Les sentiments des vampires sont parfois bien plus exacerbés que ceux des humains…

-Maintenant tu sais tout, ajouta Valentine en lâchant la pression qu'elle exerçait sur ses membres. Maintenant je te laisse décider si tu veux encore de moi. Mais sois encore une fois convaincue de mon amour éternel…

 

      Pendant quelques secondes, Julie regarda la porte de la cuisine, elle était libre, elle pouvait fuir, comme cela avait été son principal désir les quelques heures précédentes, puis ses yeux se tournèrent vers celle qu'elle avait tant aimé et ses larmes se remirent à couler. Pourrait-elle vraiment vivre heureuse sans elle ? Combien de temps supporterait-elle son ancienne vie avant de souhaiter une nouvelle fois la mort ? Pourrait-elle seulement  supporter de vivre loin d'elle? Certes elle était un vampire, certes il était possible qu'elle lui mente encore et qu'elle n'ait pas complètement arrêté de tuer… Mais après tout, elle avait eu moult occasions de l'achever et elle ne l'avait pas fait… Pourquoi cela changerait-il?

-Qu'est-ce… qu'est-ce que tu me proposes ? lui demanda-t-elle alors

-Reviens, mon amour, reviens vivre chez nous, répondit Valentine. Ne me quitte plus !

-Mais les autres, ton frère, Elisa, ils pourraient m'éliminer…

-Elisa vient d'épargner sa rivale et mon frère m'a fait une promesse… Ils ne te feront rien… Les autres vampires ne viennent que deux fois par semaine, mais nous serons absentes… Jamais je ne laisserai personne te faire du mal, je t'aime… Mais si tu préfères, nous partirons ailleurs, je quitterais tout pour toi !

Touchée par ses paroles si enflammées, Julie cessa de réfléchir et s'approcha de sa dulcinée.

-Je vais revenir, dit-elle d'une voix faible. Moi aussi je t'aime… Je suis prête à oublier, à essayer d'oublier. Je…Je me rends compte que la seule chose qui compte c'est…c'est d'être auprès de toi.

La reine de la nuit sourit et entoura sa protégée de ses longs bras rassurants avant de poser ses lèvres sur les siennes.

-Je t'aime et je ne veux plus jamais être éloignée de toi, murmura-t-elle entre deux baisers.

Mais après une longue étreinte entrecoupée de baisers de plus en plus poussés, elle se retira rapidement des bras de Julie en grimaçant de douleur.

-Qu'est-ce qui se passe ? demanda la jeune humaine d'une voix tendue…   







Depuis le 07/12/2009