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La semaine s'écoulait tranquillement, instaurant une certaine routine dans la vie d'Eve, mais il y avait des matins comme celui-ci, où l'on sentait que la force du destin nous poussait vers une autre direction. Durant toute cette matinée, elle fut perturbée, ne sachant pas trop comment interpréter ce qu'elle ressentait. Elle savait, mais que savait-elle au juste ? Était-ce un pressentiment ? Une volonté ? Un désir ? Un signe peut-être ? Ce trouble s'accrut lorsque Dimitri réunit tout le personnel dans les cuisines. Son ton grave résonnait dans la pièce pour instaurer le calme. Il ne lui fallut que quelques secondes pour obtenir le silence lourd et inquiet qui régnait à présent dans la grande salle. La tête chauve de Dimitri dépassait l'attroupement de vingt petits centimètres, lui permettant de s'imposer facilement. Et alors il lança cette phrase : - J'ai besoin d'un volontaire qui sache manier une arme et monter à cheval. La déclaration remua la foule, Eve crispa les sourcils. Était-ce cela ? Était-ce ce qu'elle avait senti venir ? Cette demande pouvait tant signifier. Elle aurait pu se taire, elle aurait pu simplement écouter sans prendre part. Avait-elle vraiment le choix ? Pouvait-on vraiment lutter contre le destin qui s'imposait à nous ? On ne se doute de rien…Agirait-on différemment si l'on avait conscience des conséquences ? Aurait-elle dit ces mots si elle n'avait pas eu ce pressentiment le matin même ? Aurait-elle eu la curiosité de connaître les raisons de son trouble ? Insouciante, elle leva la main. Dimitri lui lança un regard perçant. - Et tu te débrouilles ? Eve haussa un sourcil. - Assez pour correspondre à la définition. Le cuisinier la dévisageait en réfléchissant, ce n'était qu'un petit bout de femme…mais d'un autre côté…il n'avait pu s'empêcher de lui faire immédiatement confiance. - Va voir Kraft, il t'expliquera ! Comme la plupart du temps, Eve se contenta d'acquiescer. Kraft tenait depuis plusieurs décennies le poste de capitaine de l'armée, et on le disait maître en son art. Les habitants du château avaient tout de suite su apprécier la jeune nouvelle recrue et le grand capitaine charismatique ne faisait pas exception à la règle. Il la regarda s'approcher des écuries avec un sourire, ravi. - Pourquoi est-ce que ça ne m'étonne pas ? La jeune femme lui adressait un sourire en coin, elle avait rapidement su apprécier son humour militaire. - Capitaine. L'homme des armes lui donna une légère tape sur l'épaule. - Ravi de te revoir. Viens, suis-moi, nous avons à parler. Eve marcha à ses côtés vers la salle d'armes, regardant devant elle, déjà attentive à ce qu'elle allait apprendre. - Une mission importante est en train de se mettre en route. La princesse Alyssa doit quitter les Terres des Hommes pour rendre visite à Nyssa. Et voilà comment perturber un esprit déjà torturé par des milliers de questions. Alyssa ? Forcément, quelle autre mission aurait pu l'appeler de la sorte ? Pourquoi faire courir un tel risque à une créature aussi innocente que la princesse ? Les Vampires n'avaient pas une réputation qui poussait à leur rendre visite. Eve se mordit la lèvre. Malgré toutes ces questions, une seule lui parut importante. - Quand ? Et par ce simple mot, elle faisait comprendre que quelque soit la mission elle acceptait d'en être. Elle ne pouvait pas ignorer son instinct. Elle devait y aller. L'imposant soldat lui lançait déjà un sourire chaleureux. - A la fin du mois. La princesse a eu beaucoup de mal a convaincre son père qu'elle pouvait accomplir cette mission. Il n'avait pas trop le choix. Il est très pris en ce moment et la reine…n'est pas douée pour ça. Avant ça, on a besoin de personnes capables de faire face au danger, mais j'ai besoin que tu enseignes quelques petites choses à Ambre, Dimitri, et Katarina. Ils ont besoin d'une mise à niveau. Eve crispa les sourcils. - Capitaine…je ne suis pas sûre de pouvoir… - Je te fais confiance Eve, Isil t'aidera. Cette fois la stupéfaction se lut clairement sur le visage de la jeune femme. Isil ? Isil était la beauté froide personnifiée…Elle était si distante, si agressive même…mais si Kraft l'avait choisie, il devait avoir ses raisons…aussi étranges soient-elles. Eve avait enfin pu remettre ses vêtements quotidiens. Tous les jours, elle apprenait quelques bases d'équitation à un Dimitri ravi de pouvoir voir du pays, une Ambre ne pouvant se résoudre à laisser sa royale protégée avec des brutes épaisses et bien sûr, une Katarina toute sourire, avide d'en connaître plus. Isil s'occupait de leur donner quelques cours d'épée. Après quelques heures à se jauger, les deux jeunes enseignantes avaient fini par s'apprécier et une étrange amitié commençait à se tisser. Même si l'étrange jeune femme était froide et distante, elle savait faire preuve d'une sagesse et d'une patience étonnante. Après une journée éreintante d'entraînement, ils se préparaient à rentrer se changer quand Eve aperçut la jeune princesse croiser le fer avec son capitaine. Éblouie par ses mouvements fluides et sa beauté toujours aussi pure que le plus parfait des cristaux, elle ne trouva pas la force de s'échapper quand une Ambre déterminée la tira vers la gracieuse jeune femme. Alyssa s'arrêta en les voyant tous approcher, son regard s'attarda sur une Eve discrète et en retrait. Cette dernière soupirait déjà sous l'afflux d'émotion qui percutait ses sens. Et encore une fois où tout son corps se mettait à vibrer à la proximité de la princesse, désespérée et agacée par ses propres réactions, elle baissa les yeux sur l'herbe. Elle écoutait d'une oreille, sans vraiment comprendre de quoi parlaient ses amis. - Eh bien Princesse, ce que vous êtes douée ; on dirait que vous avez fait ça toute votre vie. Isil haussa un sourcil en passant son regard gris froid d'Eve à Alyssa. Eve restait les yeux plongés sur l'herbe, son corps le plus loin possible de la princesse et Alyssa rougissait en lançant de rapides et réguliers coups d'œil à la servante muette. Isil ne put s'empêcher de sourire, creusant légèrement la discrète cicatrice qui lui traversait le coin gauche des lèvres. - Ca c'est bien vrai, c'est vous qui auriez dû nous donner des cours…pas vrai, Eve ? La jeune blonde sursauta sous le coup de coude qu'elle prit dans les côtes. Elle lança un regard froid à Isil en marmonnant un " Ouais ". Elle essayait tant bien que mal d'ignorer l'attraction que la princesse avait sur elle. Mal à l'aise, elle remua en remettant son ceinturon en place. Après quelques secondes de silence où des regards curieux la fixaient, elle se décida à relever la tête. Erreur. Grosse erreur. Dès que son regard se posa sur la pureté du visage souriant d'Alyssa, son cœur reprit le rythme effréné qu'il adoptait toujours quand il sentait la présence de cet ange. Sous l'afflux de sang, les joues d'Eve prirent une teinte rouge et ses yeux brillèrent d'un émerveillement presque enfantin. Presque. Isil sourit de plus belle en haussant un sourcil. Intéressant. Elle retint un rire quand Eve parvint à se dégager d'Ambre pour s'incliner devant la princesse et opter pour la retraite stratégique. Alyssa crispa les sourcils en la regardant s'éloigner, encore. Depuis cette fois au matin de leur rencontre, jamais Eve ne s'était retrouvée seule avec elle et dès qu'elles se croisaient, la jeune blonde si attractive se sauvait dans la direction opposée. Bizarrement, de voir cette inconnue l'éviter et l'ignorer lui était désagréable. Elle eut un léger pincement au cœur. - Quelle jeune femme bien étrange. Ambre fixa le dos d'Eve jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans les écuries. Toute à ses pensées, elle murmura. - Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi elle réagit comme ça d'un coup… Elle est fraîche, si drôle et directe. De la voir si timide et réservée, c'est ça qui est bizarre. Alyssa se mordit la lèvre, blessée d'apprendre que la jeune femme n'était comme ça qu'avec elle. - Eh bien, on ne peut pas plaire à tout le monde. Le ricanement d'Isil attira les regards. Cette dernière souriait doucement à la princesse. - Ne vous sentez pas blessée par cette attitude obscure. Un jour viendra où tout deviendra clair. Prenez patience, Princesse. Elle s'inclina à son tour pour suivre les pas d'Eve. Perplexe, Alyssa marmonna avec une moue si adorable qu'elle mit un sourire conquis sur les lèvres des personnes restantes. - Je les ai fait fuir ou quoi ? Ambre, complètement attendrie par le charme innocent de sa protégée, posa une main douce et chaleureuse sur sa joue. - Mais non Altesse. Elles doivent avoir des obligations.
- Depuis quand t'es raide dingue de la célibataire la plus en vue de ce monde, toi ? Eve ferma les yeux en soupirant, de mauvaise humeur. Elle ouvrit son casier pour en sortir ses affaires, ignorant le sourire connaisseur d'Isil. - Depuis quand tu souris, toi ? Isil prit un air surpris. - Oh mais elle parle. Eve grogna en déplaçant sa robe de service dans le coffre à vêtements. - J'ai horreur de ces fringues, horreur de cet endroit, horreur de ce taf… Isil posa une main sur son épaule. - Tout doux, tigresse. Reste zen. Y'a pas de raison de paniquer. Eve soupirait encore, exaspérée. - Tu veux quoi ? Que je fasse l'hypocrite devant tout le monde ? Isil fixa les yeux verts déterminés. Ca ne servirait à rien… ne pas agiter le bâton devant un lion qui lutte contre sa cage. - Comme tu voudras. Dès que tu te sentiras prête, viens me voir. Elle resserra sa prise sur l'épaule dénudée d'Eve avant de tourner les talons. - Ouais…Salut. Eve grimpa adroitement sur son cheval pour attendre les autres membres de l'expédition. Sa monture près de celle d'Isil, elle se mordillait la lèvre, pressée de pouvoir se mettre en route. Autour d'elles, les hommes de Kraft se mettaient en place. C'est à ce moment que la princesse apparut au bras de son père. Même avec la foule qui remplissait la cour, Eve ne pouvait voir qu'elle. D'une part elle semblait aveuglée par la sublime jeune femme et d'autre part, son arrivée enlevait le voile opaque qui lui obstruait la vue lui permettant ainsi de voir bien au-delà de ce corps si parfait. Même si le bruit autour d'eux était intense et continu, elle était comme sourde. C'était comme si à force de détailler chacun de ses mouvements, elle n'entendait que le son de ses bottines percuter le sol. Ce bruit sourd rythmait son cœur, ralentissant tout ce qui l'entourait. Elle était à cent milles lieues, complètement hypnotisée. Qu'elle était belle. Non, belle ne la qualifiait pas à sa juste valeur, elle était divine. Si pure, si douce, si parfaite. Et son sourire, ses yeux… - Eh Eve…ferme la bouche, tu veux…et pense à respirer…je pensais que la respiration était un automatisme de survie chez les êtres vivants. Dans ce retour brutal à la réalité, Eve referma brusquement la bouche dans un claquement de dents devenu presque familier. Isil haussait les sourcils devant l'air perdue de sa comparse. - Wow…t'es sérieusement atteinte, tu sais ? Eve mit encore quelques secondes à se remettre les idées en place. - Tais-toi, Isil… Celle-ci soupira en lançant un regard à la princesse dans les bras du roi. - Eve…je veux juste que tu saches que je suis là si t'as besoin d'une amie. La jeune femme blonde pencha un peu la tête, considérant le sérieux de cette déclaration. Elle finit par sourire et lança une tape sur l'épaule près d'elle. Isil secouait la tête en riant, son regard gris remarquant qu'Alyssa venait vers elle. - Me cherche pas terreur, ou je te fais mordre la poussière. Moqueuse, Eve haussa les sourcils. Avant qu'elle ne puisse répondre une voix douce et sensuelle la figea, tirant sur son fil d'alarme invisible de manière frénétique. Son estomac se liquéfia, laissant la place à son cœur en chute vertigineuse. Elle fut tellement sous le coup de la surprise qu'elle ne parvint pas à analyser les sons que formait cette voix si près derrière elle. Ca devait être des mots…peut-être. Isil souriait respectueusement en fixant quelque chose au dessus de son épaule. Il fallait qu'elle réagisse… se retourner, sourire, dire bonjour… non, ne rien dire était préférable. Lentement, sous le regard légèrement inquiet d'Isil, Eve tourna la tête vers le son. Beaucoup trop près. Le visage de la princesse était à moins d'un mètre d'elle. Ses splendides yeux la regardaient avec une lueur d'excitation face à l'aventure qui les attendait. Ses cheveux d'ébène flottaient sur sa chemise prise dans le vent. Son genou touchait presque le sien. Oh non…beaucoup, beaucoup trop près. Alyssa souriait doucement à une Eve livide, qui semblait bafouiller quelque chose. - Bonjour Eve, Isil. C'est une belle matinée pour chevaucher sur les terres de Vahusendov. Bien. Les neurones n'avaient pas l'air trop endommagés, elle parvint à saisir les mots. Donc analyse. La princesse ouvrait la conversation et parlait de leur monde, c'était le matin et ils partaient pour traverser toutes les terres de Vahusendov. D'accord, la mémoire marchait aussi. Maintenant test de communication. Eve ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit. Échec. Elle toussa pour essayer de débloquer sa gorge serrée. Second test. - Je euh… Bien, il y avait des progrès, les sons étaient là…Maintenant, il fallait une coordination de la pensée et de la parole pour donner un sens aux mots formulés. - Bonjour Majesté. Eh…quel franc succès. Isil cacha son sourire derrière sa main, simulant de se gratter la lèvre… chose que personne ne faisait jamais, à part pour cacher un sourire. Elle vint au secours d'Eve avec un sourire radieux adressé à la princesse. - Bien le bonjour, Jolie Princesse. C'est une splendide matinée pour l'inconnu, je dirais. Alyssa rit. Eve pencha la tête ne pouvant que sourire. Quel rire merveilleux. Elle secoua la tête, prenant la ferme décision d'arrêter de passer pour une débile mentale devant la plus fantastique personne qu'elle avait rencontrée. - Vous semblez de bien bonne humeur, Princesse. Alyssa resta bouche bée de surprise durant une seconde. Elle se reprit à une vitesse surprenante pour foudroyer Eve de son plus beau sourire. - C'est que je suis en très bonne compagnie. Eve déglutit et rougit profondément, ce qui à son malheur ne passa pas inaperçu. Isil rit franchement quand elle la vit détourner vivement le regard, complètement ahurie. - Princesse, prenez pitié d'elle… la pauvre, si vous continuez comme ça elle va nous faire une suffocation. La remarque eut au moins le mérite de remettre les idées d'Eve en place. Elle foudroya son amie d'un regard de glace. - Mais tu vas arrêter de dire des conneries …C'est toi qui vas suffoquer quand je vais t'étrangler. Alyssa rit de nouveau. Et ce fut sur ce rire merveilleux que Kraft lança le signal de départ dans un galop qui imposait le silence, dans un instant de paix pour la santé mentale d'Eve. |